CHAPITRE XXI
Le major Lincoln avait deviné juste ; les lois relatives au mariage dans le Massachusetts étaient appropriées à la situation d'une colonie naissante , et n'apportaient point d'obstacle à ceux qui voulaient contracter une union indissoluble. Toutefois, Cécile avait été élevée dans l'Eglise anglicane , et tenait à en accomplir tous les rites. Quoiqu'il
— Allez donc, mes enfants, et faites les dispositions nécessaires, dit madame Lecbmere ; c'est un lien solennel qui vous lie , il doit assurer votre félicité.
ne fût pas rare de voir les colons choisir le dimanche pour les marier, une fureur réformatrice avait banni l'autel de la plupart des temples, et l'on ne célébrait guère les cérémonies du mariage d;ms les édifices destinés au culte public. ^liss Dynevor, voulant donner toute la solennité possible à un acte dont elle sentait vivement l'importance, exprima le désir de se m:irier dins l'église oii elle avait le matin même prié pour l'homme qui allait devenir son épou.v. On y avait conservé un autel ; mais en s'y présentant, il n'était pas nécessaire de se marier en public. Aftn d'éviter l'aflluence , il fut décidé que la cérémonie aurait lieu à une heure avancée , et qu'elle serait envclopée de mystère. La faiblesse de madame Lecbmere et les émotions de la journée suffisaient pour la dispenser d'assister à l'union de sa petite-tille. Miss Dynevor ne prit pour confidente que sa cousine, et comme elle était au-dessus de tous les détails mesquins qui accompagnent ordinairement les préparatifs d'un mariage, elle eut bientôt terminé tous les arrangements. Elle attendit l'heure prescrite sans alarme, sinon sans émotion.
Lionel eut beaucoup plus à faire; il savait que la moindre indiscrétion réunirait autour de l'église une foule importune de curieux, et il dressa ses batteries en conséquence. Il envoya secrètement Meriton demander au pasteur à quelle heure on pourrait le voir dans la soirée. Le docteur Liturgie fit répondre qu'après neuf heures ses devoirs de la journée étaient accomplis , et qu'il recevrait alors avec plaisir le major Lincoln. 11 n'y avait pas à hésiter, et Cécile fut priée de se trouver devant l'autel à dix heures précises. Lionel, qui se méfiait de son ami Poiwarth, se contenta de lui dire qu'il se mariait ce soir et qu'il le priait de se rendre à fremont-Street , dans un traîneau couvert, pour y prendre la fiancée.
^ Toutes ces démarches mystérieuses avaient un certain attrait pour l'esprit romanesque du major. Il n'était pas complètement exempt de cette mélancolie morbide qui semblait l'apanage de toute sa famille,
et il ne se trouvait pas toujours moins heureux parce qu'il avait quelque chagrin. Cependant, doué d'une intelligence active et développée par une excellente éducation, livré de bonne heure à lui-même, il était parvenu à maîtriser des prédispositions funestes et à les dissimuler aux autres et presque à lui-même. Si l'on juge de son caractère par ce que nous en avons retracé dans le cours de cette véridique histoire, on verra que ce n'était pas un homme sans défauts, mais qu'il avait assurément d'éminenles qualités.
Comme le jour tirait à sa fin, les habitants de l'hôtel de Tremont- Street se réunirent pour prendre le repjis du soir, suivant l'usage des colonies. Cécile était pâle, et pendant qu'elle servait à table, sa petite main était parfois agitée d'un léger tremblement ; ses yeux humides dénotaient im calme forcé, et l'on pouvait croire qu'elle avait appelé à son aide toute sa résolution, pour se conformer aux vœux de sa grand'raère. Agnès Danforth observait en silence, mais ses regards décelaient par intervalles la surprise que lui causaient ces noces si brusquement décidées et si mystérieusement célébrées.
On aurait dit que l'importance du parti qu'elle allait prendre avait rendu Cécile supérieure à l'affectation de son sexe, car elle parlait des préparatifs du mariage en avouant na'ivement qu'elle désirait les voir menés à bien et qu'elle craignait les éventualités qui pouvaient contrecarrer ses projets.
— Lincoln, dit elle, si j'étais superstitieuse et si j'avais foi dans les présages, l'heure et le temps pourraient m'intimider. Voyez, le vent souffle à travers les solitudes immenses de l'Océan et la neige tourbillonne dans les rues.
— Il n'est pas encore trop tard pour contremander la cérémonie, répondit le major avec inquiétude ; j'ai agi avec la prudence d'un grand général, de sorte qu'il m'est aussi facile de rétrograder que d'avancer.
— Voudriez-vous battre en retraite devant un être aussi peu formidable que moi? repartit Cécile en souriant.
Le docteur Liturgie.
— 'Vous comprenez bien que je propose seulement de changer le lieu du mariage. Je crains de vous exposer, vous et votre bonne cousine, à la tempête, qui, comme vous le dites, après avoir si longtemps balayé l'Océan pourrait se réjouir de traverser enfin la terre ferme pour y déchaîner sa furie.
— J'ai deviné votre intention, Lionel, et vous ne devez pas mal interpréter la mienne. Je serai votre femme ce soir, de ma pleine volonté; car pourquoi douterais-je de vous plus qu'autrefois? Mais je tiens à prononcer mes vœux à l'autel.
Agnès s'apercevant que l'émotion étouffait la voix de sa cousine , l'interrompit d'un ton enjoué.
— Ne vous inquiétez pas de la neige , dit-elle en riant , les filles de Boston y sont accoutumées; que de fois, quand nous étions enfants, nous avons descendu en traîneau le versant de Beacou - Hill par ua temps pire que celui-ci!
LIONEL LINCOLN
— Nous relisions .i ilix iins, ma rlièrc Agnès , des choses qtii ne sorniciil plus lonvi'iialilts à viiiijt uns.
— Qui'l :iii' iiMJfStiiiiix vous iircniz (U'j;i ! s't'cii.i miss I>iiifoilli en joiijniiiil les m.iiiisavec une feiule ailminilioii : major Lincoln, il faut vile coi'diiire celle res|iecliil(le dame h réalise ; ne vous occii)uz donc )iliis d'elle, t'I songe! à vous vèlir cliaiuleiuenl jiour vous gaianllr du froid.
Lionel i'i|iosta, et il y eut entre Agnès et lui un t'cliiingc de saillies que Ci'eile même t'conla avec plaisir. (Juaud l'heure approchn , l'olwarlli parut dans un eosluuie conveiuible el avec un air aussi i^rave i|ue le ooni|iorlail la cireonslance. Liond s'empressa de communiquer ses (lans à son ami. Le capitaine d'inl'antt- rie légère devait , quelques niiniiles avant di\ heures , f.iire monter les d^mes dans un traineau couvert et les conduire à la chapelle, qui n'élait qu'il une portée de fusil de l'hôtel Lechniere. I>e marié devait les attendre avec le pasteur. Il elinrj;ea IVIeriton de compléter ces instructions, murmura à Cécile quelques paroles de tendre encouragement, s'enveloppa de son manteau el sortit.
Pendant que Polwarlh essaye d'obtenir des «éclaircissements de la capric ruse Asncs, avec laquelle Cécile l'a laissé, nous accompagnerons le fiancé eliei le docteur Liturgie.
Le major Lincoln tnuiva les rues iiitiirenirnt désertes. La nuit n'était pas sombre, car la lune se montrait au milieu des masses de nuages que la tem|ièle chassait devant elle, et dont l'aspect menaçant formait un magnifique contraste avec les clartés qui couvraient les maisons et les coteauy. l'ar intervalles, le vent détachait de quel<|ue toit de longues guirlandes de neige, et une bruine glacée tourbillonnait dans les rues. T.ntôl la bourrasque hurlait entre les cbeminées et les tourelles; tantôt elle se taisait, comme si les éléments, après avoir épuisé leurs forces , eussent cédé à l'action insensible mais constante du printemps. L'heure et la saison étalent, sous quelques rapports, en harmonie avec le caractère evallé du jeune homme. La solitude des rues , les silllements de la bise, les lueurs passagères de la lune, les sombres vapeurs qui le couvraient de tenifs en temps , tout contribuait à ses bizarres plaisirs. Il marchait sur la neige avec celte sorte de joie que tous les hoinnies sont caiiablcsde goûter dans Us moments de solitude et d'abandon. 11 pensait à la fois au but de sa course et aux circonstances imprévues qui avaient nécessité tant de mystères. Le secret delà vie de madame Lechmere lui revint plusieurs fois à l'esprit, mais il. le chassa pour se livrer à des réûevions plus agréables, cl pour s'occuper de celle qui lui témoignait une alïeclion si profonde , une confiance si absolue.
Comme le docteur Liturgie demeurait à North-End, qui était alors un des quartiers aristocratiques de Boston, il fallait que Lionel se hâliît s'il voulait être exact au rendez-vous. Jeune, actif et plein d'espoir, i! bravait courageusement les asjiérilés d'un pavé inégal, el quand il fut admis en présence de l'ecclésiastique, il eut la satisfaction de voir en consultant sa montre qu'il avait dislancé la vitesse proverbiale du temps.
Le révérend , assis dans son cabinet, se dédommageait de ses travaux sur une chaise longue, devant un bon feu , en savourant un mélange de cidre, de gingembre et d'autres épiées, appelé dans le pays sanisor). Sa belle perruque était remplacée par un bonnet de velours noir; ses souliers étaient débouclés, et il en avait retiré ses talons. Enfin, il avait pris toutes les dispositions d'un homme qui après une journée de fatigue était bien déterminé a passer tranquillement la soirée. Sa )ilpc , quoique remplie, n'était pas allumée, par égard pour l'hôte qu'il attendait.
Comme le docteur connaissait un peu le niijor Luicoln, ils s'assirent tous deuv sans aucune introduction préalable. L'un cherchait à maîtriser l'embarras qu'il éprouvait pour e\|irrquer le but de sa visite; l'autre se demandait pourquoi un membre du parlement , héritier de dix mille livres sterling de rente, venait le voir par une nuit aussi inclémente.
Enfin Lionel parvint h faire comprendre au prêtre ce qu'il désirait. Le doeleur Liturgie l'écouta avec la plus profonde attention ; |)uis, il alluma machinalement sa pipe, cl répandit autour de lui de gros nuages de fumée, comme s'il eût senti qu'il était question d abréger ses plaisirs, el qu'il fallait bien employer le temps.
— (,)uoi, vous voulez vous marier le soir, quand le service est fini! miirniura-t-il entre deux bouffées; certainement, major Lincoln, mon devoir est de marier mes paroissiens, mais...
— Je sais, interrompit Lionel avec iuipalience, que ma demande est iriTgulière; aussi je veux vous y intéresser.
A ces mois, il tira de sa poche une bourse bien garnie , et déposa nue lutile ]iile d'or à côlé des lunettes d'argent du prêtre, comme pour faire ressortir la dillérence des deux métaux.
Le docteur Liturgie s'inclina, et chang a sa pipe de côté, afin qu'aiiciiii nuage n'inlereeplàl la vue du brillanl cadeau. l'.nsnilc, il releva le talon d'un de ses soirliers, et regarda quel temps il faisait en soulevant les rideaux de sa tcnèirc.
— La cérémonie , denianda-t-il , ne pourrait-elle s'accomplir chez madame Lechmere? Miss Uynevor est délicate, el l'air froid de la chapelle ]iourrait lui nuire.
— Elle désire se présenter ii l'autel, et vous comprenez que ce n'est pas à moi à conibattre sa résolution.
— Ces iiilentions sont pieuses, sans doute , mais il faut distinguer dans l'i'glise le spirituel et le temporel. Les lois des colonies sont relâchées p.rr rapport au mariage, major Lincoln !
— Mais il n'est pas en mon pouvoir de les changer, mon bon monsieur ; permettez-moi donc d'en profiter, quelle que soit leur imperfection.
— Je ne m'y oppose nullement; il est de mon devoir de baptiser, de marier, d'enterrer, ce qui embi-asse, comme je le dis souvent, le eoiniuenccmenl , le milieu el la fin de l'existence... Mais permettezmoi, major Lincoln, de vous ofl'rir un peu de mon breuvage; c'est ce qu'il lîostoii on nomme du simson, et rien n'est plus eûicace pour combittre l'inniience d'une nuit de février,
— La boisson est bien nommée, eu égard à sa force , dit Lionel après avoir moudié ses lèvres.
— Ah! vous aiiliTs, gens du monde, vous pouvez vous permettre de prendre du sanison alTaibli , sortant des mains de Dalilah ; mais un homme de ma profession doit repousser tout ce qui vient d'une pareille femme. On distingue deux .Sanison, lun avec ses cheveux, l'autre privé de sa chevelure , et je crois être orthodoxe en préférant celui qui a conservé sa vigueur et ses avantages naturels.
Le docteur Liturgie se mil a rire de ses propres saillies , et Lionel, le voyant en belle humeur, en profita pour le décidera partir. Le pasteur épicurien ne fit plus valoir qiïune seule objection sérieuse. On avait laissé éteindre le feu des poêles de l'église, et le sacristain avait "été emporté le soir même de la chapelle dans un état déplorable. On supposait que ce fonctionnaire (tait alteiiit de la terrible épidémie dont les ravages arigmentaient les misères du siège.
— Il a la petite vérole bien caractérisée, dit le docteur; elle lui aura sans doute été communiquée par un des émissaires que les rebelles envoient dans la ville pour y semer la contagion.
— Les deux partis s'accusent mutuellement d'avoir recours à ces odieux moyens, répliqua Lionel ; mais je suis convaincu que notre général en chef est au-dessus d'une pareille bassesse , et je ne me pernietti-ais pas d'en soupçonner les autres hommes, sans avoir des preuves positives.
— C'est trop charitable, beaucoup trop charitable, monsieur!... iMais que la maladie vienne d'oii elle voudra, il n'en est pas moins probable ipi'elle emportera mon sacristain.
— Je me charge de faire rallumer le feu, dit Lionel; les charbons doivent fumer encore dans les poêles, et nous avons une heure devant nous.
L'ecclésiastique était trop consciencieuv pour garder l'or qu'on lui avait olfert sans l'avoir gqgné, et maigre la secrète résistance de ses instincts, il ne se faisait prier que pour la forme. On convint de tout, el le major se retira, après avoir reçu la clef de la chapelle.
Lorsque le major Lincoln fut dans la rue, il chercha des yeux quelque sodat inoccupé qui put remplir l'intérim de l'infortuné sacristain; mais chacun s'était retiré chez soi , et le peu de lumières qui paraissaient aux fenêtres pi'ouvaient même que l'heure du repos général était arrivée. Ne sachant oii trouver un aide , il s'était arrêté indécis à l'enlï'ée de la place du Bassin, quand il vit un homme appuyé contre le mur du vieux magasin dont nous avons si souveut parlé. 11 n'hésita pas à s'approcher; mais cette figure humaine ne remua pas, et parut ne pas s'apercevoir de la présence d'un étranger.
Quoique la lune fût obscurcie, il y avait assez de clarté pour mettre en relief l'extrême misère de l'homme tapi contre la muraille. A peine vêtu de quelques haillons, il essayait en vain de se soustraire à l'action d'une bise pénétrante, et rongeait avec vivacité un os qui devait avoir été rejeté par quelque soldat, malgré la disette dont souffrait la garnison. A ce douloureux spectacle, Lionel oublia le but de ses recherches , et d'une voix pleine de bienveillance il adressa la parole au malheureux :
— Vous êtes bien froidement logé, mon pauvre homme , et vous faites un maigre souper.
Sans lever les yeux, sans cesser de dévorer sa chétive nourriture , l'homme répondit :
— Le roi a pu fermer les porls et renvoyer les vaisseaux ; mais il n'a pas assez d'autorité pour chasser le froid de Boston au mois de mars.
— Sur ma vie, c'est Job Pray ! Venez avec moi, mon enfant; je vous donnerai un souper plus solide, et un endroit plus chaud pour inangir.. . Mais dites-moi d'abord, votre mère pourrait-elle me procurer une lanterne el de la lumière.''
— On ne peut entrer ce soir dans le magasin , répondit l'idiot d'un ton assuré.
— N'y a-t-il pas dans les environs une boutique oii je trouverais ce dont j'ai besoin?
— On en tient là, dit Job.
El il inontra une maison basse, située au côté opposé ilc la place, et encore éel.iirée, quoique faililement.
— Prenez cet argeiil, el allez m'achcter une lanterne. Job liésita; il semblait avoir quclqu»- répiq;nance à obéir.
LIONEL LINCOLN
— Allez vite, mon garçon! je vous laisserai la monnaie pour récompense.
Le jeune homme ne montra plus d'indécision , mais il repartit avec vivacité :
— Job ira, si vous voulez lui permettre d'acheter à manger pour Abigaïl avec la monnaie.
— De très-grand cœur , reprit Lionel; achetez tout ce qu'il vous plaira, et recevez en outre l'asiurance qu'à l'avenir ui votre mère ni vous ne serez dans le besoin.
— Job a faim, dit l'idiot, mais on dit que la faim ne tourmente pas tant les jeunes que les vieux. Crojez-vous que le roi sache ce que c'est que d'avoir froid et faim?
— Je ne sais , enfant; mais je sais bien que si un être souffrant comme \ous se montrait à lui, son cœur voudrait le soulager. Allez , et achetez-vous des vivres si vous eu trouvez.
L'idiot entra dans la maison, et revint au bout de quelques minutes avec la lanterne allumée.
— Avez-vous à mander? demanda Lionel en lui f.isant sijjfue de manger devant lui : le ilésir de me servir ne vous a-t-il pas fait compléttmert oublier de vous pourvoir?
— Job sonp.e à lui , dit l'idiot, qui dévorait un morceau de pain , j'espère qu'il n'attrapera pas la peste !
— O'ioi! que craignez-vous d'attraper ?
— La peste! tout le monde en est atteint dans cette maison.
— Est-ce de la pente vérole que vous parlez?
— Oui; les uns appellent ce mal la petite vérole , d'autres le nomment la peste. Le roi peut arrêter le commerce, mais il ne peut chasser le froid et la peste de Bo>ton... (Juaud le peuple rentrera à Boston, on s.iura s'en débarrasser; on renverra la pe^te au lazaret.
— Je désire ne pas vous avoir exposé involontairement au danger , Job... J'aurais mieux fait d'y aller moi-même, car j'ai été inoculé dans mon enfance de cette horrible maladie.
Job, qui en exprimant ses appréhensions avait épuisé toutes les ressources de son esprit, ne lit aucune réponse et demanda seulement oii il fallait aller.
— A l'église, et vite, répondit Lionel.
Ils se mirent en marche, et un coup de vent venant k les assail ir , le major Lincoln ramçna autour de lui les plis de son manteau. Il s'avança , 1^ têle inclinée , suivant la lumière qui dansait en face de lui sur le pavé. Absorbé dans ses pensées, il oublia bientôt où il était et quel était son guiile. 11 sortit de sa distraction en se trouvant au bas d'un escalier de i)ierrc, et quand il releva la têle , il vit devant lui un vaste édifice qui n était pnini la cliapeile du roi,
— Oii m'avez-vous amené? demanda-l-il.
— A l'éylise ! Je ne suis pas étonné q'ie vous ne la reconnaissiez pas; la maisonque le peuple avait bàlie pour un temple , le roi en a fait une écurie.
— Une écurie! s'écria Lionel.
En effet une forte odeur de fumier s'exhalait de l'ancienne église. Le major poussa une porte et pénétra dans une nef transformée en manège. Les galeries et I ornementation primiti\c avaient été conservées , mais toutes les dispositions de la partie infcricure avaient été changées et l'on avait couvert le pavé de terre. Lionel vit avec horreur la triste métamorphose qu'avait subie le lieu saint où il avait vu si souvent de graves et pieux colons réunis pour prier. Arrachant la lanterne des mains de Job, il sortit précipiianiment, le cœur plein de dégoût, que sou compagnon , bien que peu observateur , n'eut pas de peine ii remarquer. Eu sériant , il aperçut en face de lui lliôtel du gouvernement. Cette violation inulile des sentiments de la population s'était accomplie sous les fenêtres du gouverneur.
— Insensés! insensés! murmura-t-il avec amertume, après avoir frappé en hommes vous avez agi en enfants ; vous avez oublié Dieu lui-même pour vous livrer à votre frénésie. ,
— Et maintenant, dit Job, les chevaux meurent faute de foin ; c'est un jugement du Seigneur.
— Dites-moi , mou ami , l'armée s'est-elle encore rendue coupable de quelque acte de folie?
— IN 'avez-vous pas entendu parler de l'église du Nord? On a fait un magasin de bois du plu, grand temple de la baie. Si les gens du roi avaient osé, ils auraient porté la m.iin même sur Faneuil-Hall.
Lionel ne répondit pas. 11 avait appris que la garnison, dans l'excès de sa détresse , avait été forcée de changer en combustibles plusieurs maisons et tout le bois de l'église du iNord ; mais les usages militaires excusaient en quelque sorte cette dévastition , tandis que c'était uniquement pour témoigner du mépris aux coons qu'on avait protané le temple vénéré dans toute la Nouvelle-Angleterre sous le nom de la vieille église du Sud.
Lionel parcourut tristement les rues silencieuses, et arriva enfin à la chapelle anglicane , que le litre de chapelle du roi avait lait respecter par les soldats.