CHAPITRE XXII
La chapelle royale était bien différente en tous points du vieux bâtiment que le major venait de quitter. Plusieurs bancs étaient couverts
de drap écarlate. Les colonnes avaient des fûts pleins d'élégance , et des chapiteaux sculptés, qui projetant leurs ombres sur les derniers plans, à la lueur de la lanterne , peuplaient la voûte et les galeries de fantômes imaginaires. La chaleur qu'on avait entretenue pendant la journée n'était pas encore dissipée, car malgré la pénurie de la ville et de la garnison, le temple où venait prier le représentant du souverain ne se ressentait en rien des privations. Job fut chargé de raviver les charbons éteints des poêles, et comme il savait où se trouvait la provision de bois de l'église, il remplit ses fonctions avec un empressement qu'activa. t le désir de mettre un terme à ses propres souffrances. Quand la fonte se fut échauffée , Job se blottit dans un coin , et prit son attitude habiluelle qui exprimait si bien le sentiment de son infériorité. Une chaleur bienfaisante se répandit dans ses membres demi-nus; sa tête tomba sur son sein, et il s'endormit, comme un cliien fatigué qui a tiiii par t'Ouver un bon gite. Un esp-it plus actif aurait désiré savoir par quel mot f le major entrait d.ns l'église à une heure aussi indue ; mais Job ét.iit étranger à la curiosité, et les efforts pa-sagers de son intelligence n'étaient soutenus que par les pieux enseignements qu'elle avait reçus avant d être tiistement modihée sous l'influence de li maladie , ou par les principes démocraticpies qui étaient communs à tous les habitants de la Nouvelle-Angleterre.
Le major Lincoln était moins indifférent. 11 avait pris une chaise dans le clneur, et attendait sa fiancée avec toute la patience que comportaieni ses vingt-cinq ans. Le silence de la chapelle n élait inlerroiupii que par le bruit des rafales qui sifllaient au dehors, et par le boiirdoiinenient monotone du foyer auprès duquel Job sommeillait P'isiblemrnt. Lionel essaya de calmer l'effervescence de sis pensées, et de les nuire eonlonnes à la solennité de la cérémonie qui allait s'accomplir. 1 rouvaiit celte tâche dillioile , il s approcha d lUie fenêtre et regarda les rues solitaires où s'engouffraient des tourbillons de neice. Quoique la raison, d'accord avec ^a montre, l'averlit que l'heure du rendrz-vous n'.'Vait pas encore sonné, il s'attendait a entendre d'un moment à l'autre bi voiture qui devait lui amener sa fiancée. 11 s'a^sit de nouveau et promena les yeiit auloiir de lui, avec une vague idée que qiielqu un se cachait dans l'omlire pour venir troubler son bonheur. Les incid nts de la journée étaient si romanesques, qu'il avait peine à croire a leur réalité , et que pour s'en convaincre il lui fallait contempler son coutume de fêle, I autel, ou même son impassible coiupagiinii. A la vue îles ombres inconstantes qui voltigeaient sur les murs, l'appréhension d un malheur inconnu se ranima dans son âme avec une vivacité ])re-que égale ii celle d'un pressentiment, (.'es impressions lui causèrent tant d'inquiétude, qu'il parcourut tout l'édifice, tourna auiour des colonnes , examina les bants, sans entendre d'autre bruit que l'écho retentissant de ses pas.
Dans ce monieiit d evcilation morbide , il éprouva un désir irrésistibb d enteiid'e la voix luimaine. Il poussa Jub du pied ; celui-ci , dout le repos était toujours agité, se réveilla lustantaniineiit.
— Vous êtes b.en assoupi ce soir, dit Lionel d'un ton de plaisanterie affectée; autrement vous m'auriez demandé pourquoi je me rends si tard à I église.
— Les gens de Hiiston aiment à prier, répondit l'idiot.
— Oui; mais ils aiment aussi à dormir , et la moitié de la population est en ce moment liviée au sommeil que vous scmb.ez tant désirer.
— Job est content quand il iininge et quand il a chaud 1
— Kt quand il dort aussi, je m'en aperçois.
— Oui, Job n'a pas faim quand il dort.
Lionel se tut en songeant aux souffrances que ces paroles révélaient si éloqueiument.
— iVous allons voir bientôt ici le pasteur, quelques daines et le capitaine Polv»arth.
— Job aime le capitaine Polwarth, qui a toujours soin d'avoir des provisions.
— Finissez donc ! est-ce que vous ne pouvez songer à autre chose qu'à votre appétit !
— Dieu a créé la faim, répondit l'idiot d'un air sombre, il a créé aussi la nourriture, mais le roi la garde toute jiour ses fusiliers.
— IVe pensez plus a cela, rep it Lionel , et écoutez ce que je vais vous dire. L'une des dames que vous ail z voir est miss Dynevor; vous la connaissez sans doute , la belle miss llynevor?
Les charmes de Cécile ne semblaient pas avoir produit une vive impression sur l'idiot , qui regarda son interlocuteur avec .«on apathie o.dinaire.
— Est-ce que vous ne la connaissez pas ? s'écria Lionel avec un emportement dont il aurait été le premier à rougir dans une autre occasion. Elle vous a donné mainte fois de l'argcni et des h,>bits.
— Oui, madame Lechinere est sa graud'iuaman.
Lionel éprouva quelque dépit, car cette parenté ne rehaussait nulleineiit à ses yeux le mérite de Cécile.
— Peu importe, ajouta-t-il ; elle va ce soir devenir ma femme. Vous allez assisler a la cérémonie ; ensuite vous éteindrez les lumières, et vous rendrez la clef de l'église au docteur Liturgie. Venez me voir demain matin , et je vous récompenserai.
L'idiot se leva et répondit d'un air d'importance :
— ,1 entends bien. Le major Lincoln va se marier, et il invite Job à la noce ! Abigail aura beau faire des sermons sur l'orgueil et les va-
LIONEL LINCOLN
nitës , quoi qu'elle cii dise, le sjiiig est du Siini; , et la chair est de la chair.
Le major Lincoln , frappt! de ri'ijarement des yevix de Job, voulait lui demander l'ciplicalion de ce lani;age incompréhensible ; mais les pensées de l'idiot étaient déjà rentrées dans leurs étroites limites , et avant qu'il eût eu le temps de répliquer, l'attention des deux personnages Alt attirée vers l'entrée de la chapelle. La porte s'ouvrit, et le prêtre parut enveloppé de fourrures et la fii;ure mouchetée par la neiî;e. Lionel s'avança au-devant de lui, et le conduisit jusqu'à la chaise qu'il avait occupée.
Lorsque le docteur Liturgie se fut débarrassé de ses manteaux, pour se montrer en costume ecclésiastique, il exprima par un gracieux sourire combien il était satisfait des arrangements préliminaires.
Major Lincoln , dit-il en rapprochant sa chaise du poêle , rien ne s oppose à ce qu'on soit aussi bien dans une église que dans un cabinet de travail. 11 n'y a que les puritains et les hérétiques qui soutiennent que la religion est sombre et austère de sa nature , et que l'exercice du culte doit être accompagné de mille incommodités.
— Vous avez raison, monsieur, repartit Lionel en regardant à la fenêtre avec inquiétude : ma montre marque dix heures, et pourtant je ne les ai jias entendues sonner.
— Le mauvais temps dérange toutes les horloges publiques. Il y a tant de maux inévitables attachés à la chair, que c'est pour nous un devoir de chercher le bonheur en toute circonstance...
— Le bonheur n'est pas compatible avec la nature de l'homme déchu, murmura une voix qui partait de derrière le poêle.
— Que ditts-vous là, major Lincoln? Voilà de singuliers sentiments pour un fiancé !
— Celui qui parle est ce pauvre innocent que j'ai amené ici pour allumer le feu ; il répète des phrases que sa mère lui a jadis apprises.
Le docteur Liturgie examina l'interrupteur , et se renversa sur sa chaise en souriant d'un air dédaigneux.
— Je connais ce drùlè , repril-il ; il sait les textes par cceur , et il est enclin à discuter sur les matières religieuses. C'est dommage que sa faible intelligence n'ait pas été mieux dirigée dans son enfance, mais on l'a surchargée de subtilités. Nous autres membres de l'église établie , nous le surnommons quelquefois le Calvin de Boston... Mais à propos d'église établie , ne croyez-vous pas que cette rébellion puisse avoir des conséquences avantageuses , et qu'en soumettant les colonies , on leur impose la vraie foi et la domination absolue du clergé anglican ? Ces circonstances pourraient bien se présenter.
— Oh ! très-certainement ! dit Lionel en regardant de nouveau par la fenêtre ; plût à Dieu qu'elles fussent arrivées !
Le pasteur, qui était trop accoutumé au mariage pour en ressentir les émotions , prit les paroles du fiancé pour une réponse à sa question, et il ajouta en conséquence :
— Je suis charmé de vous entendre parler ainsi , major Lincoln , et j'espère que lorsque l'acte d'amnistie sera soumis au parlement, vous exigerez pour condition le rétablissement de l'église.
En ce moment Lionel aperçut le traîneau qu'il attendait, et poussant un cri de joie , il courut à la porte pour y recevoir sa fiancée. Le docteur Liturgie acheva sa phrase pour sa propre satisfaction, et alla dans le chœur allumer les cierges. Ensuite il ouvrit son livre, arrangea les plis de sa robe, et se donna lair de dignité qu'il devait avoir pour prononcer la bénédiction nuptiale. Job se cacha dans l'ombre, et contempla l'attitude imposante du prêtre avec une stupéfaction enfantine.
Un groupe sortant de l'obscurité de la nef s'avança lentement vers l'autel. Cécile marchait la première, appuyée sur le bras que Lionel lui avait offert. Elle avait laissé son manteau dans le vestibule , et se présentait dans une toilette élégante, mais appropriée au caractère intime et secret de la cérémonie. Une mantille de satin, bordée d'hermine, lui couvrait les épaules et cachait en partie les proportions irréprochables de sa taille. Un corsage de la même étoffe, taillé à la mode du temps , dessinait les contours de son buste. Le devant en était orné de dentelles , et de riches garnitures de point d'Angleterre bordaient sa robe; mais ce riche costume, qui était cependant simple par rapport à la circonstance, attirait à peine l'attention, absorbée tout entière par la beauté mélancolique de celle qui le portait.
Par un mouvement gracieux, Cécile déposa sa mantille sur la grille du chœur, et marcha d'un pas plus ferme au pied de l'autel. C'était moins la crainte qu'une résolution forcée qui répandait la pâleur sur ses joues; ses yeux pensifs étaient pleins de tendresse. Elle paraissait comprendre plus vivement que hon futur les devoirs qu'entraînait l'engagement qu'elle allait contracter. Elle y concentrait toutes ses idées, et ne perdait pas de vue l'ofliciant, tandis que les regards de Lionel erraient avec inquiétude sur les parois de l'édifice, comme s'il eût deviné quelque ennemi embusqué dans les ténèbres.
Les fiancés se placèrent; Agnès et l'olwarth les suivirent, et la voix sonore du ministre se fit enten ire. Il débuta p;ir une exiiorl.ilion en faisant entre ses phrases des pauses longues et fréquentes, afin de produire jilus d'effet sur ses auditeurs ; il termina par cette formule :
. — '^' 'J"''''li''i"' pti'l alléguer un juste motif pour empêcher les conjoints d être unis, qu'il parle , ou qu il se taise à jamais!
11 éleva la voix et regarda à l'eilrémilé opjiosée de la chapelle ,
I comme s'il se fût adressé à de nombreux assistants. Tous les yeux I iiriient involontairement la même direction , et un moment de silence
succéda à la répercussion de ses accents. Tout à coup on vit une
ombre gigantesque s'élever sur la galerie, s'élancer le long des voûtes,
et planer comme un spectre sinistre sur les fiancés.
L'ecclésiastique demeura muet. Cécile étreignit convulsivement le j bras de Lionel, et frissonna de tous ses membres. I L'ombre se retira lentement, non sans avoir agité les bras comme
pour saisir des victimes.
Le prêtre répéta d'une voix plus énergique , comme pour défier le
monde entier :
— Si quelqu'un peut alléguer un juste molif pour empêcher les conjoints d'être unis, qu'il parle, ou qu'il se taise à jamais!
L'ombre se leva de nouveau, et présenta cette fois , démesurément agrandis les traits d'une figure humaine, à laquelle dans un pareil moment il n'était pas ditlrcile de supposer de l'expression et de la vie. Ses traits semblaient contractés par de poignantes émotions , et les lèvres de l'être fantastique s'entrouvraient comme pour parler à des oreilles invisibles. Ses deux mains s'étendirent sur le groupe étonné et se rapprochèrent comme pour le bénir.
Puis tout disparut !
Rien n'altérait la monotone blancheur de la voûte, et la chapelle était aussi tranquille que les tombeaux qui l'environnaient.
Pour la troisième fois , le pasteur réitéra sa sommation. Par une secrète impulsion , les regards se reportèrent sur la place oii s'étaient dessinés les contours bizarres du fantôme ; mais l'ombre ne se montra plus.
Après avoir inutilement attendu pendant quelques instants, le docteur Liturgie continua le service d'une voix dont le tremblement était sensible , mais les prières ne furent pas interrompues.
Cécile engagea sa foi avec l'accent d'une pieuse émotion ; Lionel , qui présageait quelque malheur étrange, fit tous ses efforts pour paraître calme jusquà la fin du service. La bénédiction nuptiale fut donnée aux époux , et tous se disposèrent à partir. Cécile laissa Lionel lui envelopper les épaules de sa mantille ; mais au lieu de le remercier de son attention par un sourire , elle leva les yeux vers la voûte avec une expression de terreur. Polwarth lui-même était triste , et Agnès oublia d'adresser aux époux les félicitations que son cœur lui avait dictées.
Le docleur Liturgie murmura quelques mots à Job pour lui recommander d'éteindre les cierges et le feu, sans se préoccuper davantage de la sûreté de l'édifice; puis il se retira avec une vélocité dont l'heure avancée n'était que le prétexte, et l'imperturbable fils d'Abigaïl Pray se trouva seul en possession de la chapelle.