‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 203 sur 253 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Le soleil dorait de ses premiers rayons l'horizon d'une des plus délicieuses vallées de Caernarvonsliire , comme une berline de voyage, attelée de six chevaux , s'arrêtait devant le perron d'uu domaine princier, admirablement situé pour dominer la riche vallée qui complétait tout entière le magnifique revenu qui emplissait tous les ans les coftVes de son propriétaire et bordant k dislance le chenal irlandais.

Toutes les dépendances de ce majestueux château attestaient la raagnif;cence de ses anciens possesseurs et le goût du maître actuel. C'était une construction irrégulière , mais élevée avec de solides matériaux et dans le goût des différents siècles qui avalent présidé à sou accroissement et à sa grandeur, conservant au dix-neuvième siècle toute la splendeur baroniale du treizième, avec le goût et l'élégance de cette dernière époque.

Les tourelles élancées brillaient du reflet doré de l'astre naissant ; et les habitants des fermes et des hameaux environnants se rendaient aux travaux journaliers des champs au moment où les nombreux serviteurs qui accompagnaient l'équipage se groupaieut sur les premières marches du perron. Les admiral>les coursiers dont la robe noire et luisante éclipsait le vernis brillant des harnais piaff.nent d'impatience, et le feu qui s'échappait de leurs naseaux attestait la pureté et la vigueur de leur origine. Les nombreux domestiques , la richesse de leurs livrées uniformes , le nombre des postillons , des valets de pied, tout annonçait la splendeur et la noblesse des propriétaires. Quatre cavaliers , montés sur de riches coursiers, tandis qu'un cinquième en conduisait en laisse un plus magnifique encore, semblaient attendre le bon plaisir du maître, et parcouraient lentement les allées sablées et les détours infinis du parc.

Tout à coup les rires et les plaisanteries des valets groupés au bas du perron cessèrent, et un sileuce profond et respectueux accueillit deux personnages qui parurent à la porte de chêne sculpté et taillée en ogive qui donnait entrée dans cette splendiJe demeure. C'était un jeune homme d'une belle stature, d'une physionomie distinguée et intelligente, dont l'habitude du commandement était tempérée par un regard doux et bienveillant ; et une dame jeune aussi et d'une ressemblance parfaite avec sou compagnon , tous deux jeunts, nobles et beaux. Le premier était en costume de voyage; sa compagne, au contraire, dont la toilette du matin était simplement enveloppée dans les plis d'un riche cachemire des Indes, semblait, par sa tristesse, se préparer à une séparation. Prenant dans ses petites mains blanches et aristocratiques la main du gentilhomme, elle lui dit d'une voii harmonieuse et vibrante d'affection :

— Donc, mon cher frère, vous me promettez de vos nouvelles avant huit jours, et d'être de retour la semaine suivante ?

— Je vous le promets , ma chère sœur , répondit le gentilhomme qui embrassa affectueusement sa compagne. Puis, s'élançant dans la berline, les chevaux partirent comme un trait, les cavaliers suivirent, et tout disparut comme le passage d'un météore.

La jeune dame resta sur le perron jusqu'à ce qu'elle eût vu disparaître dans les détours du bois le dernier des serviteurs; puis elle se dirigea vers son appartement à travers une foule de valets en livrée et de suivantes rangées respectueusement sur son passage.

Les traits du jeune voyageur portaient l'empreinte d'une profonde tristesse; il parcourut, escorté de sa suite brillante et nombreuse, une dislanc^de quinze milles environ avant de sorlir de ses riches domaines.

— Où va donc milord si matin? s'écria un gentilhomme qui arrêta ' un élégant phaéton sur la route.

— A Ellringliam , sir Owen , pour assister au mariage de mon parent M. Uenhii;'! avec une des sœurs du marquis.

Les deux seigneurs échangèrent qielqucs compliments, et chacun reprit sa course : sir Owen Ap Rice dans la direction de Chettenham , où il allait prendre les eaux , et le comte de Pendennyss allait servir de garçon d'honneur à son cousin.

Le jour suivant, les grilles du château d'Eltringham étaient ouvertes pour l'admission de nombreux équipages, et le bruit des roues faisait chaque fois battre le creur de lady Laura. Enfin, un mouvement inaccoutumé dans la maison l'atlira vers la fenêtre de son cabinet de toilette, et son sang reflua vers le cœur à la vue de l'équipage qui entrait dans l'avenue, contenant le duc de Derwent et sou fiancé. La

seconde voiture était celle de lord Pendennyss, et la dernière était

occupée par l'évêque de

Lady Laura n'en attendit pas davantage, et se jeta, tremblante de joie, de crainte et d'espérance, dans les bras de l'une de ses soeurs.

— Ah! ah! s'écria lord Henry Stapleton une semnine environ après le mariage de sa sœur, saisissant par le bras John Maseley qui rendait sa visite matinale à l'hôtel de la douairière laJy Chatterton, comment, Moseley, jeune libertin, je vous retrouve encore en ville? Vous deviez n'y rester qu'un jour, et vous y êtes depuis une quinzaine.

John rougit un peu en pensant qu'il avait préféré envoyer une réponse écrite pour rendre compte du résultat de son voyage, et répliqua :

— C'est vrai ! mon ami Chatterton est arrivé ici d'une manière inattendue, et...

— Et vous n'êtes pas parti, c'est sans doute ce que vous voulez dire I s'écria lord Henry en riant.

— Oui, dit John, je suis resté en effet; mais ou est Denbigh ?

— Où? où diable voulez-vous qu'il soit, si ce n'est auprès de sa femme, comme tout homme bien élevé doit être , surtout le premier mois? ajouta gaiement le marin.

— Sa femme ! répéta John , est-ce qu'il est marié ?

— Marié! s'écria lord Henry imitant son étonncment; êles-vous encore à l'apprendre : pourquoi donc avez vous demandé après lui ?

— J'ai demandé après lui ! dit Moseley perdu d'étonnement ; mais quand... comment... où s'est-il marié, milord?

Lord Henry le regarda un instant avec autant de surprise qu'il en montrait lui-même, et lui répondit gravement :

— Quand? mardi dernier; comment? par licence spéciale et par l'évêque de...; où? à Eltringham. Oui, mon cher garçon, ajouta-t-i!, reprenant son air enjoué, Georges est mon frère maintenant, et c'est un beau garçon de plus dans la famille.

— Je souhaite beaucoup de plaisir à Votre Seigneurie , dit John cherchant à contenir son émotion.

— Merci ! merci ! répliqua le marin. Ah ! nous nous sommes bien amusés ; je voudrais de tout mon cœur que vous eussiez été présent ; la . pas de séparation, pas de fuite soudaine, aussitôt enchaînés ; mais une bonne et vieille noce, avec toutes ses cérémonies ré(;ulièrcs et compassées. J'avais écrit à Laura que le temps était précieux, et que je n'en avais pas à perdre pour rien ; de sorte que la chère enfant m'a permis de conduire tout h ma guise. Nous avions pour garçons d'honneur Derwent et Pendennyss, le marquis, lord William "et moi, et pour demoiselles d'honneur, mes trois sœurs. Ah ! ce n'était pas aussi bien, mais pas moyen de faire autrement. Lady Harriel Denbigh et une vieille fille, une cousine à nous ; pas moyen d'échapper la vieille fille non plus ; si j'avais pu , je m'en serais volontiers débarrassé.

Il eût pu continuer ainsi longtemps sans crainte d'être interrompu, et le feu qu'il mettait à sa description l'occupait trop pour lui permettre d'observer l'étonnement et la taciturnité de John. Après avoir fait plusieurs fois îë tour du square , ils se séparèrent, le marin allant rejoindre sa frégate à Yarmouth.

John reprit sa route pensant à tout ce qu'il venait d'entendre. Il ne pouvait se persuader que Denbigh eût sitôt oublié Emilie, le désespoir seul pouvait donc l'avoir poussé à une résolution dont il se repentirait un jour. C'était donc pour cela qu'il l'avait évité. Comment lady Laura Stapleton avait- elle accepté un mari en si peu de temps? Toutes ces choses étaient incompréhensibles, et pour la première fois John soupçonna la droiture de son ami.

Lord et lady Herriefield, sûrs que Catherine élait mariée depuis huit jours, se préparaient à faire un voyage en Italie, où le lord allait chercher sous un chaud climat la réparation de ses forces épuisées; la douairière et Grâce de leur côté allaient prendre la roule d'une résidence du baron à deux milles de Bath. Ghatterlon devait les rejoindre quinze jours plus tard en compagnie de son ami Derwent.

John avait redoublé d'assiduité auprès de Grâce pendant que lady Chatterton était occupée des cérémonies du mariage de sa sœur, et si la pauvre jeune fille n'avait pas éprouvé un chagrin plus profond en assistant à la ruine du bonheur de sa sœur, elle le devait à la présence et aux soins empressés de John Moseley.

La voiture de lord Herriefield élait à la porte lorsqu'il sonna pour être introduit. Il aperçut en entrant au salon les nouveaux mariés, leur mère et leurs sœurs prèls à sortir et se disposant à faire une excursion dans les boutiques de Bond street. Kat mourait d'ennui de dépenser l'argent de ses épingles, tandis que son mari désirait montrera tous les habitants de Londres la jolie figure de sa femme , et que la mère voulait donner un témoignage du triomphe de ses ruses matrimoniales.

L'entrée de John parut déranger les projets de la matinée; la douairière, oubliant uu moment la résolution qu'elle avait prise de ne plus s'interposer entre les deux jeunes gens, s'écria avec une évidente satisfaction :

— Grâce , voici M. Moseley qui vous tiendra compagnie : puisque vous avez mal à la tète, restez à la maison.

Lord Herriefield regarda la belle-mère avec élonnement, et un soupçon traversa aussitôt son esprit et sembla se traduire par ces paroles :

— Serait-il possible que j'eusse été joué!

Grâce n'était pas accoutumée à résister aux ordres de sa mère; elle ota son chapeau et son châle, et alla se rasseoir avec plus de calme

se

PRÉCAUTION

qu'elle ne \'e!\t fait avant que Jobn n'eût déclaré ses intentions d'une

maiiiiTC iiliiç l'vicicnle.

Kii passant devant la loge du suisse, lady Chatterton lui dit d'un air significatif: — Il n'y a personne i la maison, Willis; personne, vous entendez? — Cela suffit, milady, lui fut-il rt'pondu d'un ton laconique; et lord llerrieficld, en prenant piace sur les coussins moelleui de sa voiture en face de sa femme, la trouva moins belle que de coutume.

Lady Chatterton venait par cette sortie imprudente de détruire pour toujours le bonheur de sa fille aînée. Lord Herriefteld avait trop fréquenté le monde pour ne pas être au courant des artifices ordinaires des faiseurs de mariages. Néanmoins, Kat lui avait plu : elle était jeune et noble, il n'en demandait pas davantage. Les machinations de lady Chatterton ne lui avaient donc paru au premier abord que les résultats cxaRérés d'une sollicitude maternelle.

Grâce Chatterton touchait du piano et chantait dans la perfection. Pendant que Moseley suivait des yeux le départ de la voiture, elle se mit au piano et chanta une romance à la mode : les paroles étaient en rapport avec les sentiments qu'elle éprouvait; l'eiécution fut parfaite, et lorsqu'elle eut achevé, elle aperçut John appuyé sur le dos de sa chaise et transporté d'admiration; elle se leva en rougissant et alla prendre place sur une causeuse où le jeune homme vint s'asseoir à ses côtés.

— Oh ! Grâce, vous chantez, comme tout ce que vous faites, dans la perfection !

Les yeui de John parcouraient ses charmes pendant qu'elle était assise le sein palpitant d'émotion sous la vivacité de son regard.

— Chère Grâce, continua-t-il en lui prenant h main, vous ressemblez trait pour trait à votre frère ; vous lui ressemblez plus encore, car vous avez ses qualités.

— Je voudrais en toute chose ressembler à votre sœur Emilie.

— Pourquoi ne consentiriez-vous pas à devenir sa sœur, dites-moi , Grâce ? — Chère demoiselle Chatterton, — voulez-vous me rendre le plus heureux des hommes? me permettrez-vous de présenter à mes parents une charmante fille de plus ?...

John s'arrêta pour attendre la réponse delà jeune fille qui demeura silencieuse, pâlissant et rougissant tour à tour.

— Je ne vous ai pas offensée, j'espère, ma chère Grâce, vous êtes désormais pour moi tout mon bonheur, toutes mes espérances, et si vous me refusiez, je serais le plus malheureux des hommes.

Grâce fondit en larmes, tt penchant sa tête sur l'épaule du jeune homme, l'attira à elle et murmura quelques mots inintelligibles, mais qui ne laissaient aucun doute dans sou esprit. Us étaient dans l'ivresse d'un premier aveu , lorsque le retour de la douairière et de ses enfants vint les rappeler aux choses d'ici-bas. Un coup d'ceil suffit à lady Chatterton pour comprendre la scène qui venait de se passer. Son œil brilla d'un éclair de joie ; il n'y avait pas d'obstacle .à redouter de la part de la famille du jeune homme, et lorsque Grâce vint l'assister à sa toilette, elle lui dit :

— Eh bien ! mon enfant, pour quelle époque le mariage ? Vous voulez donc me faire mourir de joie.

Grâce était choquée, mais elle ne pleura plus comme la première fois, car elle n'avait plus rien à redouter de l'intervention de sa mère : John s'était enfin déclaré et son bonheur était confié à la parole de celui qu'elle considérait comme le plus parfait des mortels.

Page 1