‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 204 sur 253 · CHAPITRE XXXU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXU

Les mentors qui étaient restés à la rési'dence de Benfield se trouvaient rassemblés un matin ausalon, le vieillard et le baronnet occupés à parcourir les journaux de Londres. Clara avait entraîné ses sœurs et Francis dans une excursion au village. Jane continuait à rester le plus souvent dans sa chambre, tandis qu'Emilie n'avait rien changé à ses habitudes, et si les roses de son teint ne se fassent légèrement altérées, rien n'eût laissé croire qu'une première douleur fût venue ternir la limpidité de sa vie.

Mistress Wilson, assise près de sa sœur, toutes deux occupées à des travaux d'aiguille, fut la première à s'apercevoir du trouble qu'éprouva son hôte vénérable à la lecture d'un pass.ige du journal. Tout a coup, comme s'il ne pouvait en croire ses propres yeux, il lira violemment le cordon de la sonnette et donna l'ordre à son domestique de faire monter Johnson sur-le champ.

— Peter, dit M. Benfield d'un air de doute, lisez cela, — vos yeux sont jeunes, — lisez.

Peler prit le journal, et, ajustant sur ses yeux ses antiques lunettes, il se disposa ii obéir aux ordres de son maître; mais la même faiblesse sembla s'emparer de la vue de l'intendant comme elle avait alTocté celle de son maître. Il tourna la feuille à droite, puis à gauche, paraissant épeler mentalement tous les mots du paragraphe. 11 eût donné ses trois cents livres de rente pour avoir auprès de lui le jeune et impatient John Moseley. Mais l'anxiété de M. lienl'ielJ dominant la cr.iintc qu'il avait d'apprendre le pire, il demanda d'une voix tremblante :

— Eh bien , Peter, qu'en pensez-vous ?

— Ma foi. Votre Honneur, cela ne meparaît pas douteux.

— Je me rappelle, dit le maître, que quand lord (iasford apprit le ir?n.'>gc de la comtesse de.,.

Le vieux gentilhomme ne put achever. Il se leva d'un air digne, et, s'appuyant sur le bras de son fidèle serviteur, il sortit du salon.

Mislress AVilson saisit le journal et lut à haute voix le paragraphe suivant :

0 Mariés par licence spéciale au château du très-noble marquis d'EItringham dans le Devonshire, par le révérend seigneur, évèque de ..., Georges Denbigh, Esquire, lieutenant colonel du régiment de dragons de Sa Majesté, et l'honorable lady Laura Stajileton, sœur aînée du marquis. L'antique manoir a été honoré à cette occasion de la présence de sa Grâce le duc de Dervent, et de l'élégant lord Pendennyss, parents du marié, et du capitaine lord Henry Stapleton, de la marine royale. Nous avons appris que l'heureux couple était aussitôt parti pour passer la lune de miel au château de Denbigh.

Quoiqu'elle eût renoncé à l'espoir de voir sa nièce unie à Denbigh, mislress Wilson éprouva à la lecture de ce paragraphe un choc indescriptible. Elle pensa comme John que lady Laura n'était pas une femme à donner son cœur en moins de quinze jours, et qu'un mystère peu favorable à son caractère planaitsur la conduite de cejeunc homme.

Sir Edward et lady Moseley n'avaient pas encore perdu l'espoir de le voir revenir aux pieds de Itur fille; celte nouvelle fut donc un coup terrible pour eux. Le baronnet prit le journal et relut l'article ; puis, essuyant une larme, il murmura :

— Puisse-t-il être heureux et sa femme digne de lui ! Mislress Wilson prit la feuille et l'emporta dans sa chambre pour attendre le retour d'Emilie qu'elle préférait instruire sur-le-champ, afin d'en finir avec ce triste épisode de bonheur déçu.

— Emilie, mon entant , lui dit-elle lorsqu'elle fut assise auprès d'elle et la prenant dans ses bras, vous avez été ce que j'espérais de votre cœur et de votre dignité pour surmonter votre première déception.' Encore une épreuve, et le temps, je l'espère, efl'acera de votre mémoire ces cruels souvenirs.

Emilie regarda fixement sa tante dans une attente p'eine d'angoisse ; et prenant le journal, elle suivit la direction du doigt de mislress Wilson et lut l'article concernant le mariage de D?nbigh. Un moment l'animation produite sur ses joues par la promenade fit place à une pâleur mortelle; mais se remettant aussitôt, elle pressa affectueusement les mains de sa tante , et se retira dans sa chambre. Une heure plus tard elle rentrait au salon, calme et résignée.

La tristesse que causa celte nouvelle sur toute la famille fut un peu calmée par l'annonce du retour prochain de John à Bath avec ses parents Chatterton. Seul, Mr. Benfield ne pouvait trouver de consolation dans la perspective de ce prochain mariage. John était son neveu, et Grâce lui paraiss. ' une assez bonne personne ; mais dans son esprit il n'y avait pas dri; l'ires comparables à Emilie et à Denbigh,

— Peter, dil-il un jour, après que tous deux eurent tn vain fait des conjectures pour découvrir la cause de la rupture entre les deux amants, ne vous ai-je pas souvent dit que le destin gouvernait toutes ces choses, afin de rendre les hommes plus humbles dms cette vie.' Or, Peter, si lady Juliana eût marié son esprit avec un esprit qui lui fût sympathique , elle serait encore a cette heure la maîtresse de ce séjour.

— Oui , Votre Honrieur , mais il reste le legs de miss Emmy. Mislress Wilson et Emilie continuaient de rendre visite à l'Ermitage

et comme il n'y avait plus de jeunes gens pour restreindre leurs rapports d'amitié, la tante et la nièce avaient présenté à leurs nouvelles amies tous les membres de leur famille , y compris sir Edward et Mr. Yves,

Les Jarvis s'étaient rendus k Londres pour recevoir à pardon leurs enfants fugilifi, et sir Edward apprit avec plaisir qu'E,r;erton et sa femme étaient réintégrés dans les bonnes grâces de la famille. Sir Edgar était mort subitement, et le colonel, acluellement sir Henry, venait d'hériter de la partie inaliénable des biens de son prédécesseur ; mais tout ce que l'oncle avait pu convertir et dénaturer était échu par testament à un autre neveu dans les ordres et fils d'un plus jeune frère. Marie et sa mère furent cruellement désappointées à cette subite décroissance de ce qu'elles appelaient leur splendeur légitime, mais elles s'en consolèrent dans la nouvelle dignité de lady Egerton, dont le plus vif désir était de rejoindre la famille iMoscley, sur laquelle elle prendrait désormais le pas dans tous les lieux oii l'on observait le décorum du rang ou la hiérarchie nobiliaire. Place i» l'équipage de lady Egerton ! n'y avait-il pas U de quoi causer une douce sensation d'orcueil satisfait ! Quoique Sa Seigneurie ne fût en possession (fue d'un carrosse de louage, elle ne minqiuit aucune occasion de se faire annoncer, rs'ous donnerons un aperçu de la situation des choses dans la famille par le récit d'une discussion qui eut lieu quinze jours environ après la réunion de tous ses qjembres sous le même toit.

Mislress Jarvis possédait un très joli landau, dont son mari lui avait fait don pour son usage particulier. Après avoir ainsi fait plaisir à sa femme, le baronnet, ipii posséda celte voilure vingt- quatre heures environ, comme on va le voir, n'avait pas les moyens de renouveler une telle libéralité en faveur de Sa Seigneurie, comme on appelait sa fille; mais mislress Jarvis, pour soutenir dignement la nouvelle élévation de sa fille, lui avait fait l'abandon de l'équipage. Une consultation s'ensuivit sur les changements à introduire pour la mettre en conformité avec le rang auquel on relevait. — Les armes actuelles doivent

nëccss.iiremrnt être enlevées, observa lady Egerton, pour faire place aux dix quartiers et à la main sarclante des armes de sir Ilarry; puis, la livrée ne peut rester la même ; il faut la changer.

— iMiscricorde, milaiy ! Si les armes sont changées, !Mr. Jarvis s'en apercevra ; il ne me le pardonnera jamais; et peut-être... — • Peutêtre quoi ? s'ëcria la récente lady, qui secoua la tète d'un air dédaigneux. — Il me refusera les cent livres qu'il m'a promises pour le peindre et le doubler à neuf.

— ,Ie me moque bien de la peinture, mistress Jarvis, s'écria la lady avec dignité. Wul équipage ne sera le mien qui ne portera pas mes armes et la main sanglante.

— Votre Seigneurie n'est pas raisonnable, dit la mère d'un ton câlin ; sont-ce les armes d'un baron que vous désirez avoir, ma chère enfant ?

— f)h ! q'ie m'importe les armes, pourvu qu'elles représentent les emblèmes de mon rang.

— Certainement, milady, c'est un juste orgueil de votre part. — Eli bien, donc , nous mettrons la main sanglapte au-dessus des armes de votre père, il ne s'en apercevra pas, car il ne fait jamais attention à ces sortes de choses.

Le compromis fut accepté et aussitôt mis à exécution , et pen'lant quelques jours la voiture de Mr. Jarvis promena dans les rues la dame titrée, jusqu'à ce qu'un jour, le marchand, qui continuait d'aller à la bourse pour en suivre les opérations , retourna brusquement chez lui pour chercher un calcul qu'il avait fiit le dimanche précédent sur la feuille d'un livre de prières. Après l'avoir trouvé, il se dirigea vers la demeure d'un agent de change ; et, pour y arriver plus tôt, il monta dans la vo 'ure de sa femme qui attendait à la porte. Dans sa préoccupation, il oublia de renvoyer le cocher; et, pendant plus d'uue heure, la voilure resta exposée dans l'endroit le plus populeux de la cité. Or, la conséquence de cet oubli de sa part fut que lorsqu'il voulut examiner l'opération de son agent de change , il lut avec surprise : « Compte de sir ïimothy Jarvis, baronntt, avec John Smith , m. d. » Sir Timothy lut et relut ce titre comme M. Benfield avait lu et relu l'article concernant le mariage de Dcnbigh, sans en croire ses yeux; puis, lorsqu'il fut assuré du fait , il saisit son chapeau et courut trouver l'homme qui osait l'insulter ainsi en lui donnant un titre qu'il n'avait pas. Mais il n'avait pas fait deux pas dans la cité qu'un ami l'aborda en lui donnant le titre de baronnet. Une explication éclaira tout à coup le marchand, qui rentra et courut à ses remises, oii il découvrit la fraude. Après une vive discussion avec son épouse , la brosse du peintre eut bientôt enlevé l'emblème des panneaux de la voiture. Néanmoins, pour les amig de la cité qu'il fréquentait, toujours malgré les remontrances de mistress Jarvis, il continua à être appelé, en dérision, du titre que le hasard lui avait donné.

M. Jarvis était modeste mais ferme dans ses résolutions, et il résolut de mettre les rieurs de son côté. Un bourg dont il venait d'acquérir la propriété ayant envoyé une adresse empreinte de patriotisme , il se chargea de la présenter lui-même. Le marchand, qui s'agenouillait rarement devant son Créateur, s'inclina très-humblement devant le prince, et sortit de l'audience emportant pour prix de son intervention le droit légal au titre que ses amis lui avaient conféré en riant.

Le ravissement de lady Jarvis était à son comble. Elle renvoya en une semaine deux de ses domestiques qui , peu accoutumés aux litres de noblesse, l'avaient appelée simplement madame.

Sir Henry Egerton vivait peu dans sa nouvelle famille. Il fréquentait ses anciens amis et passait la majeure partie de son temps dans une maison de jeu eu vogue dans le West end. Comme la ville devenait déserte el que les aflaires se ralentissaient , lady Jarvis et ses filles n'turent pas de peine à décider sir Timo de partir pour la saison de Balh, 011 ils vinrent s'installer avec leur fracas accoutumé.

Lady Chatterton et sa plus jeune fille étaient arrivées dans^le voisinage au château de son gendre, oii John Moseley ne tarda pas à leur rendre des visites assidues , en attendant la famille , qui arriva bientôt aussi au rendez-vous fashionable de la saison.

Lord et lady Herriefield étaient partis pour le midi de la France, pour se rendre ensuite en Italie. A mesure que Kat s'éloignait du berceau de son enfance et des plaisirs qu'elle avait goûtés au sein de sa famille, pour suivre l'homme qu'elle n'aimait ni ne respectait, elle commençait à reconnaître l'insuffisance du rang et de la fortune pour constituer le bonheur. I ord Herriefield était d'un caractère dur et soupçonneux , et menaçait de jeter bientôt le masque qu'il avait assumé pendant ses assiduités préalablement à son mariage; mais la douairière ne prévoyait pas si loin, et se trouvait parfaitement satisfaite d'avoir lancé son enfant sur la route des grandeurs.

Les Chatterton et les Jarvis se rencontrèrent dans le salon de l'établissement des bains. La femme du nouveau contrôleur, suivie de ses deux filles, s'approcha de la douairière et lui adressa un salut familier. Lady Chatterton , qui avait tout à fait oublié les connaissances passagères de B , et qui était choquée de la vulgarité de ses

manières, la regarda d'un air dédaigneux. La femme du marchand, qui appréciait trop bien la distance pour ne pas chercher à gagner les bonnes grâces de la grande dame , lui dit avec la plus gracieuse grimace, qu'elle crut imiter des femmes bien élevées qu'elle avait aperçues de loin :

— Lady Jarvis, milady ! Votre Seigneurie ne se souvient-elle pas

de moi , lady Jarvis, de l'évêclié de B , dans le Norlhaniptonhire,.

et mes filles lady Egerton et mistress Jarvis?

Lady Egerton répondit au léger sourire de la douairière par une révérence empruntée et roide.

— Milord se porte bien, j'espère, continua la lady de la cité ; je regrette que sir Timo et sir Harry et le capitaine Jarvis ne soient pas ici ce matin pour rendre leurs devoirs à votre ladyship ; mais nous aurons ici plus d'une occasion de nous revoir.

— Certainement, madame, répliqua la douairière, et abrégeant tout à coup les échanges de compliments, elle s'éloigna de celte créature , dont les manières pouvaient compromettre sa position dans le monde fashionable et élégant.

Page 1