CHAPITRE XXXIII
Eli prenant congé de mistress Fitz-Gerald , Emilie et sa tante promirent d'entretenir par correspondance leurs rapports d'amitié et d'intérêt que le caractère , les qualités et la situation malheureuse de la jeune étrangère n'avaient fait qu'accroître de jour en jour. Le général Mac Carthy était reparti pour l'Espagne sans rien atténuer de la rigueur de ses premières conditions, et avait laissé sa nièce en larmes de ne pouvoir accomplir un des devoirs les plus sacrés de la vie.
M. Benfield seul , traversé dans un des projets les plus favoris de bonheur pour le reste de sa vie , ayant refusé obstinément de se rendre à Balh, tous les membres de la famille des Moseley, excepté lui, comprenant Yves et Clara , qui étaient de retour de Bolton , descendirent à la maison que John avait louée à l'avance, et furent accueillis par les nombreuses connaissances dont ils avaient été longtemps éloignés.
La première visite qu'ils reçurent fut celle de sir William Harris, le propriétaire de l'évêché, et son excentrique fille. Sir William était un homme d'une fortune indépendante et d'une bonne réputation, mais entièrement gouverné par les caprices et les fantaisies de sa fille unique. Caroline ne manquait pas d'esprit ni de beauté, mais elle avait placé ses vues trop haut. Elle avait d'abord visé à la pairie , et lorsque l'occasion se fut présentée de contenter son ambition, elle la perdit par des manœuvres trop peu voilées, dans le but de l'acquérir. Elle s'était fait une réputation justement acquise de franchise et d'esprit, et pourtant à l'âge de vingt-six ans personne ne se présentait encore pour l'épouser, et elle commençait à abaisser ses prétentions sur des sujets plus vulgaires. Sa fortune lui permettait de prétendre à un parti convenable, mais elle persistait à s'allier à l'aristocratie, quoiqu'elle eût renoncé à la pairie. Elle connaissait depuis longtemps les miss Moseley, dont elle était l'aînée, circonstance à laquelle elle évitait en toute circonstance de faire allusion.
L'entrevue entre Grâce et la famille Moseley fut tendre et sincère. La physionomie de John exprima toute la joie qu'il éprouva de voir sa future pressée avec affection dans les bras de celle qu'il aimait; et lez larmes et les sourires de Grâce ajoutèrent un nouveau charme à sa beauté. Jane elle-même parut se départir de sa réserve pour faire accueil à sa nouvelle sœur, et résolut de reparaître dans le monde pour prouver à sir Egerton qu'elle n'éprouvait pour lui que de l'indifférence,, après l'abandon cruel dans lequel il l'avait laissée.
La douairière fut très-occupée pendant quelques jours à régler avec lady Moseley les préparatifs du mariage ; mais cette dernière avait éprouvé récemment trop de déception au sujet de ses propres filles, pour apporter dans ces préliminaires la même ardeur qu'autrefois. Néanmoins tout fut conclu sans difl'iculté , et les deux jeunes gens furent unis sans éclat dans une des chapelles de Balh, par leur ami et parent le jeune docteur Yves. Chatterton était arrivé à temps pour assister sa sœur, et le journal qui annonça le mariage énumcra parmi les personnes arrivées du grand monde , les noms du duc de Uerwent et de sa sœur , du marquis d'Eltringham et de ses sœurs, parmi lesquelles se trouvait aussi lady Laura Denbigh. Lady Chatterton observa négligemment en présence de ses amis que le mari de cette dernière lady était appelé en ce moment au lit de mort d'un parent qui devait lui laisser une grande fortune. Les joues d'Emilie pâlirent évidemment en apprenant ces nouvelles , mais chassant aussitôt de son esprit des pensées auxquelles il n'était pas raisonnable de s'arrêter, elle reprit bientôt sa sérénité habituelle.
Jane et Emilie allaient se trouver placées dans une situation délicate pour toutes deux. Elles étaient exposées à rencontrer tous les jours l'amant de la^première et les femmes de leurs deux anciens adorateurs. Il importait donc pour l'une et pour l'autre de rassembler tout leur courage pour affronter le premier choc. L'aînée avait l'orgueil pour la soutenir, et la plus jeune les principes qu'elle avait reçus de sa tutrice et qui s'étaient profondément inculqués en elle. La première était hautaine, impétueuse, et inspirait l'éloignement. La seconde, au contraire, était douce, timide, modeste, mais éminemment attractive. L'une inspirait la méfiance à tout ce qui l'approchait, tandis que l'autre, peu remarquable au premier abord, était adorée de tous ceux qui l'approchiient.
La première rencontre avec ces personnages redoutables eut lieu au grand salon , un soir que les mamans avaient insisté pour présenter la
PRECAUTION
nouvelle m.iriée. Les. ïarvis étaient iléjN arrivés et s'avancèrent aussitôt « h leur rencontre, lady Jarvis avec cmpressemenl et démonstrations bruyantes , son mari avec respect. Les lilles et sir Henry saluèrent à distance, et celui-ci , fort heureusement pour Jane qui était près de se trouver mal , disparut aussitôt dans un autre salon.
— Certainement, sir Kdward et milady, nous sommes, sir Timo et moi , et je suis sûre, sir Harry et lady Egerton aussi, enchantés de vous trouver installés coirfortablemenl parmi nous àH'lli. Mislress Moseley, je vous souhaite beaucoup de bonheur; lady Challerlon aussi, je suppose que Votre Seigneurie me reconnaît à pri'stnl ; je suis lady Jirvis. M. Moseley , je regrette pour vous que mon tils le capitaine .larvis ne soit pas ici , vous vous conveniez si bien tous deux , et vous aimiez la chasse.
— Sans doute, milady Jarvis, répliqua sèchement John, nos srnliracnts doivent être dans cette occasion aussi forts que les vôtres; m is je présume que le capitaine doit être k cette heure un trop f^gkeur pour moi. ^^^V
— C'est possible , car il fait des progrès dans tout ce qt^Hvtreprend, et bientôt, j'espère, il apprendra comme vous à lancer les ueches de Cupidon. Comment se porte l'honorable mistress Moseley ?
Grâce salua gracieusement et sourit à cette comparaison établiç entre le capitaine et son mari. Tout à coup une voii derrière elle attira l'attention de toute la société, et pourtant ce qu'elle disait était fort simple.
— Harriet , vous avez oublié de me montrer la lettre de Marianne.
— Je vous la donnerai demain, fut-il répondu.
C'était la voii de Denbigli. Emilie faillit s'évanouir sur la chaise où elle s'empressa de s'asseoir , et tous les yeux, les siens peut-être exceptés , se tournèrent vers l'interlocuteur qui était arrivé à quelques pas du groupe, conduisant une dame à chaque bras. Un second regard suffit pour démontrer que ce n'était pas Denbigh , mais un jeune homme qui lui ressemblait d'une manière surprenante , et dont la voix était harmonieusement douce et timbrée comme la sienne. Ces trois personnages vinrent s'asseoir à peu de distance des Moseley, et continuèrent leur conversation.
— Vous avez eu aujourd'hui des nouvelles du colonel , je crois , continua le jeune homme s'adressant à la dame assise à côté d'Emilie.
Oui, il est très-ponctuel dans sa correspondance. Je reçois ses
lettres tous les deux jours.
— Comment va son oncle, Laura ? demanda sa compngne.
Un peu mieux ; mais Votre Grâce sera bien aima!)le de nous
amener le marquis et mistress Howard, et Eitringham vous en remerciera , je pense.
Le duc revint au bout d'un instant accompagné d'un homme de trente ans environ, et d'une dame âgée à laquelle on eût donné hardiment cinquante ans, sans offenser d'autre personne qu'elle-même.
Pendant ces dialogues entrecoupés , que leurs auditeurs écoutaient avec le plus vif intérêt , Emilie s'était convaincue d'un regard que le gentilhomme n'était pas Denbigh, et elle se sentit soulagée ; mais son émotion revint de nouveau en découvrant qu'elle était assise à côté de la jeune et belle femme dont elle ne put s'empêcher d'admirer l'amabilité et la franchise , pensant avec un soupir mélancolique de satisfaction qu'il pourrait être heureux s'il savait s'en rendre digne. John regardait les étrangers d'un mauvais œil sans pouvoir se rendre compte de l'éloigtiement qu'ils lui inspiraient, et reconnut dans la vieille hlle la demoiselle d'honneur dont lord Henry lui avait parlé.
Lady Jarvis, étourdie de se trouver en compagnie de tant de nobles dames, se retira du côté de ses filles pour mieux en étudier les manières ; pendant que lady Chatterton soupirait de ne plus avoir de fille à marier, en présence d'un duc et d'un marquis jeunes tous deôx , et tous deux à marier. Diflférentes personnes s'étaient rapprochées des étrangers, et la conversation devint générale. Les dames refusèrent de danser et parurent préférer passer en revue les personnes qui les entouraient.
— William ! dit l'une des jeunes dames, voilà votre ancien canurade d'armée , le colonel Egerton. •
Oui, je l'ai déjà remarqué, ma chère sœur; mais nous ne sommes
plus camarades depuis longtemps, ajouta le frère d'un air significatif.
Il a une triste réputation , ajouta le marquis avec un mouvement
t'épaules; je vous engage, William, à ne pas cultiver sa connaissance.
— Je vous remercie, répondit lord William; mais je crois le connaître parfaitement.
Jane éprouva un cruel sentiment de dignité blessée à ce portrait peu flatteur de son ancien adorateur; mais l'aniour-proprë lui donna le courage de dissimuler.
— yuand verrons-nous Pendennyss? demanda le marquis; j^espère qu'il nous rejoindra ici en même temps que George; j'ai le désir de battre SCS propriétés du comté de Galles cet hiver. Qu'en dites-vous, Derwent?
— C'est mon intention , si je puis persuader à lady Harriet de s'arracher assez tût aux plaisirs de Bath. Qu'en dites-vous, ma sœur? Seriez- vous disposée à me suivre?
La question était adressée d'un ton malicieiu et attira tous les yeux sur l.i personne à qui elle était adressée.
— Aujourd'hui même, si vous voulez, Frédéric, répondit vivement la sœur, qui rougit excessivement.
— Mais où est donc Chatterton? je le croyais ici. Une de ses ?œurs s'est mariée ici , il y a huit jours , demanda lord William Stapleton sans s'adresser positivement a une seule personne.
Un léger mouvement de leurs voisins attira leur attention.
— Quelle admirable jeune fille vous avez là , assise à côté de vous, dit le duc à voix basse à lady Laura.
La dame sourit en signe d'assentiment, et Emilie, qui avait entrn lu le cainpiiment, rougit et pro'Misa une promenade dans le salon. Elle avait a |)eine fait un tour avec sir Edward et mistress VVilson, que Chatterton entra ; il se joignit aussitôt a eux , et ils se trouvèrent en présence de l'autre société qui avait suivi leur exemple.
Chatterton était un de leurs favoris , et le duc de Derwent l'affectionnait particulièrement ; lady Harriet Denbigh elle-même sembla justifier à son entrée les doutes qu'avait émis son frère sur sa bonne valonlé a quitter Bath avant la fin de la saison.
Après l'échangx? des compliments d'usage, le duc et ses amis semblèrent insister auprès de Chatterton , qui , acceptant le rôle d'ambassadeur, se chargea de la présentation mutuelle des deux familles. Lady Harriet et lady Laura Denbigh s'empressèrent auprès d'Emilie, l'accablant d'amitié et de prévenances, au point d'étonner mistress Wiison elle-même, qui ne sut si elle devait attribuer ces attentions à la beauté et aux manières attractives de sa nièce , ou aux indices qui étaient parvenus jusqu'à elle, que Chatterton avait jadis fait la cour à lady Harriet, actuellement la femme de Denbigh ; mais alors pourquoi ce rapprochement : c'était à n'y plus rien comprendre I Emilie , un peu embarrassée au premier abord, ne put résister aux témoignages sincères de ses nouvelles connaissances, et une sorte d'intimité était déjà établie entre elles lorsqu'elles se séparèrent.
— Quelle est cette femme aux manières grossières, assise près de sir Henry Egerton? demanda lady Sara Stapleton.
— Ce n'est rien moins que lady Jarvis , répliqua d'un ton gravement comique le marquis, la belle-mère de sir Harry et la femme de sir Timo.
— Mariée! s'écria William, je plains la pauvre femme quelle qu'elle soit ; c'est le plus grand fat avec les dames que l'on connaisse dans toute l'Angleterre.
— Ah! pensa mistress Wiison, comme nous pouvons être trompés dans nos appréciations et avec les meilleures intentions du monde ! Quelle différence peut-il y avoir entre les vices connus d'Egerton et ceux que cache si habilement le malheureux Denbigh ?
Lady Laura soutenait avec insistance une conversation avec Emilie qui mettait le système nerveux de la pauvre jeune fille à une rude épreuve.
— Mon frère Henry, dit-elle, qui est capitaine de la maxime royale, a eu le plaisir de vous voir une fois, miss Moseley, et il nous a f.it faire connaissance avec vous avant que de vous rencontrer.
— J'ai dîné en effet à L... avec lord Henri, et nous lui avons dû l'obligation d'une agréable excursion en mer, répliqua simplement Emilie.
— Oh ! ses assiduités étaient exclusives, je vous assure ; car il nous a nffirmé que le manque de temps l'avait seul empêché de devenir amoureux fou; il eut même l'audace de dire à Denbigh qu'il était fort heureux pour moi qu'il ne vous ait pas connue , car autrement j'aurais été moi-même abandonnée pour vous.
— Je pense, dit Emilie , s'efforçint de paraître calme , que le colonel Denbigh s'est trompé , s'il a dit que nous ne nous étions jamais rencontrés; il m'a, au contraire, rendu un service pour lequel je lui dois une vive reconnaissance , dont je souhaiterais pouvoir m'acquitter envers lui.
Lady Laura parut étonnée; mais, comme Emilie n'en dit pas davantage , elle ne crut pas, étant sa femme, devoir pousser l'indiscrétion jusqu'à la questionner sur la nature de ce service: donc, après un moment d'hésitation , elle continua. >
— Henry nous a souvent parlé de vous — lord Chatterton aussi , lorsqu'il est venu nous voir , ne tarissait pas d'éloges sur votre compte. ^-JUs ont tous deux donné à lord Pendennyss le désir de contempler idCpdolc.
— C'est une curiosité qui eût été mal satisfaite dans ses espérances, dit Emilie honteuse de la personnalité que lui donnait la conversation.
— Ainsi parle la moileslie de miss Moseley, dit le duc de Derwent, de ce son particulier de voix que possé lait Denbigh. Le cœur d'Emilie battit violemment , lorsqu'elle crut entendre de nouveau les notes harmonieuses à ses oreilles. — Etait-ce le sentiment, — était ce le souvenir, ou simplement la douceur égale de la voix , c'est ce dont elle ne pouvait se rendre compte. — ÎNéanmoins elle trouva encore assez de courage en (^lic pour répondre d'un ton de digne réserve, afin de mettre fin à cet excès de louanges.
— Votre CTràce veut sans doute par ses éloges me faire perdre le peu de modestie dont je suis douée.
— Pendennyss est un parti fort riche, continua lady l^aura usant du privilège de la femme mariée. — Je souhaileiviis qu'il nous rejoignît à Bath. — ^'y a-t-il aucun espoir, monsieur le duc ?
PRÉCADTIOJV.
— Je le crains, répondit Sa Grâce : il se tient renfermé dans le pays de Galles avec sa sœur, qui est presque aussi ermite que lui.
— Il a couru sur lui une histoire de flamme secrète, dit le marquis; on a été jusqu'à aflirmer qu'il était marié secrètement.
— Calomnie, milord, pure calomnie, répliqu.i gravement le duc : Pendfnnyss est irréprochable dans ses mœurs, et la dame dont il est question estmistress Fitz-Gerald que vous avez connue. Pendennyss ne l'a jamais vue qu'accidentellement et à cause d'un grand service qu'il lui rendit dans une rencontre fortuite.
Mistress Wilson respira librement en entendant cette chaleureuse défense de l'homme qu'elle croyait aussi parfait que peut l'être un mortel. Bientôt après l'heure de la retraite sonna pour toute la famille, qui ne fut pas fâchée d'échapper aux embarras de cette première entrevue.