CHAPITRE XXXIV
Pendant les premiers quinze jours de leur séjour à Bath , la famille Moseley vit s'accroître progressivement l'intimité naissante de leurs nouvelles connaissances. Egcrton évitait avec soin toute rencontre. Une fois seulement il avait essayé de renouer ses anciennes relations avec John , mais l'accueil froid et hautain qu'il reçut l'en dissuada pour toujours, et faillit soulever une querelle. Sa femme semblait partager sou ressentiment, et affectait de se tenir à distance, quoi qu'elle mourût d'envie de se retrouver en intimité avec ses nobles amis. Sa mère, que des considérations plus graves n'eussent pas même retenue, continuait à poursuivre la douairière et lady Harriet de ses grotesques assiduités.
Le duc paraissait chercher toutes les occasions de se trouver auprès d'Emilie, et il sembla à mistress Wilson que sa nièce mettait moins de réserve dans ses manières avec lui qu'avec les autres étrangers qui l'entouraient. Un examen plus attentif lui en fit bientôt découvrir la cause.
Derwent et Denbigh avaient entre eux une très-grande ressemblance de tournure, de visage et de voix, et ne différaient que par des nuances d'opposition dans le caractère qu'une plus longue connaissance seule révélait. Le Juc avait un air de fierté et de commandement qu'on ne rencontrait jamais dans sou cousin. Mais il ne cherchait pas à cacher sa préférence marquée pour Emilie, à laquelle il s'adressait fréquemment dans le langage respectueux et les intonations sympathiques de Denbigh ; la prudente veuve découvrit que le souvenir encore récent du premier l'entraînait à écouter avec plaisir les paroles et les accents du second. Il n'y avait néanmoins pas de danger à craindre, du moins pour le moment.
— C'est surprenant, dit-elle se penchant vers lady Laura , comme parfois le duc ressemble à votre époux.
Lady Laura parut étonnée.
— Oui, parfois; ils sont enfants de frères, vous savez; le son de T )ix surtout est particulièrement le même. Pendennyss, qui est pourtant d un degré plus éloigné, le possède ainsi que lady Harriet, comme vous avez pu le remarquer. Quelque sirène aura laissé trace de son passage dans la famille.
Le colonel avait de nouveau écrit à sa femme , l'informant que son absence se prolongerait tant que son oncle ne serait pas en pleine voie de convalescence, et qu'elle eîit à le rejoindre en se faisant accompagner par lord William. Cependant Its promenades, les dîners, les bals continuaient à embellir les jours des eaux. Caroline Harrys se joignait souvent à la famille dans toutes les parties; et comme le marquis d'Eltringham avait été galant pour elle , elle n'avait d'autre but dans ses excursions que de tenter un dernier effort pour atteindre à la pairie avant 'de se résigner à reconnaître les qualités du capitaine Jarvis, que la mère avait représenté à ses yeux sous la forme de l'Apollon du Belvédère, et comme ayant la perspective de devenir lord un jour, au moyen d'un sacrifice pécuniaire.
Le marquis, qui était caustique, et qui aimait plaisanter, laissait à la jeune orgueilleuse l'espérance, sans toutefois l'encourager ouvertement. Il n'en fallait pas davantage pour tourner la lêle de la jeune folle, qui refusa un parti respectable que lui présenta son père , et qu'elle eût accepté avec joie quelques jours plus tôt.
Dans une conversation intime chez le baronnet, lady Laura s'écria :
— Le mariage est certainement une loterie , et je ne crois pas que sir Henry et lady Egerton aient gagné des lots avantageux.'
Jane se leva, et quitta le salon.
— Je ne crois pas que ce soit une loterie, ma sœur, répliqua le marquis. Tout homme peut choisir un lot avaatagtux parmi votre sexe; il suffit qu'il connaisse son propre goût.
— Le goût est une triste pierre de touche pour éprouver la félicité matrimoniale, dit gravement mistress Wilson.
— Sur quoi baseriez-vous votre appréciation, chère madame? demanda lady Laura.
— Sur le jugement.
Lady Laura secoua la tête d'un air de doute.
— Vous me rappelez l'opinion de lord Pendennyss ; lui aussi pèse toute chose l'ans la balance des principes et du jugemeul.
— Croyez-vous qu'il ait tort, lady Laura ? demanda mistiejs Wilson ,
charmée de trouver tant de rectitude dans l'esprit d'un homme pour lequel elle avait tme si haute opinion.
— Je ne dis pas qu'il ait tort; je crois seulement la chose impraticable. Que pensez-vous , marquis, de choisir une femme d'après vos principes et sans consulter voire goût?
— Oli ! le goût est tout pour moi ; la femme de mon cœur contre tout ce que peut dire le monde, si elle est à ma finta-'sie, elle satis fait mon jugement.
— Et quelle forme Votre Seigneurie donne-t-elle à sa fantaisie ? Milord, quel genre de femme voudriez- vous choisir? de quelUe taille, par exemple?
— Ma foi, madame , balbutia le marquis , peu préparé à cet interrogatoire, et cherchant autour de lui jusqu'à ce que son regard se fût arrêté sur miss Caroline; à peu près la taille de miss Harrys.
— Quel âge? demanda en souriant miss Wilson.
— Pas par trop jeune J'ai trente- deux ans , ma femme devrait en avoir de vingt cinq à vingt-six. Suis-je assez vieux, Derwent? ajouta-t-il à voix basse, s'adressant au duc.
— A dix ans près.
Mistress Wilson continua :
— Elle doit lire et écrire couramment , je pense ?
— Je tiens peu à posséder une femme pédante, dit le marquis, et encore moins un bas-bleu.
— Vous ferez bien de prendre miss Howard, murmura son frère. Elle est d'âge, ne lit jamais, et possède juste la taille.
— Kon! non ! Wile, reprit son frère; celle-là est un peu trop vieille. J'aime une femme qui ait la conscience de sa valeur, qui comprenne les convenances sociales, et qui, s'il est possible, ait déjà gouverné une maison, afin qu'elle sache conduire la mienne.
Caroline, enivrée par ces paroles qu'elle crut à son adresse, demanda :
Vous tenez sans doute à ce qu'elle soit noble, milord?
— Ma foi , non ! Je pense qu'on trouve les meilleures femmes dans la condition moyenne de la vie. J'aimerais élever ma femme jusqu'à moi. La fille d'un baronnet, par exemple.
Lady Jarvis qui entrait en ce moment, et qui comprit le sujet mis en question, se risqua de demander s'il trouvait trop au-dessous de lui un simple chevalier. Le marquis, qui ne s'attendait pas aune attaque de ce genre, hésita un instant, puis, craignant qu'on ne poussât plus loin un attentat sur sa personne, il répondit qu'il croirait oublier les devoirs que lui imposaient ses ancêtres.
Lady Jarvis soupira, et se recula désappointée, tandis que miss Harrys , s'adressant de sa plus douce voix au jeune seigneur, le pria de faire demander sa voiture. Pendant qu'il la reconduisait, elle lui demanda s'il avait jamais rencontré une femme telle qu'il venait de la dépeindre.
— Oh! miss Harrys, comment pouvez- vous être assez cruelle pour m'adresser celte question embarrassante? Allez, cocher, ajouta-t-il en fermant la portière de l'équipage.
— Comment cela, cruelle! milord? s'écria ardemment miss Harrys; arrètiz, Jobu; que voulez-vous dire, mylord? et elle sortit sa tête hors de la voiture pour entendre la réponse du marquis; mais celui-ci lui envoyant un baiser, dit au cocher :
— N'entendeî-vous pas votre maîtresse? partez donc.
Lady Jarvis les avait suivis pour saisir quelques-unes de leurs paroles, et comme le marquis lui tendit poliment la main pour l'aider aussi à monter dans sa voiture , elle le pria avec de vives démonstrations d'honorer sir Timo et sir Henry d'une visite; ce que promit le marquis pour se débarrasser d'elle, et il rentra au salon.
— Quand devrai -je saluer une marquise d'Eltringham? dit en riant lady Laura à son frère; une marquise construite sur le modèle que vous avez donné?
— Quand il plaira à miss Harrys de se sacrifier , répondit le frère d'un ton gravement comique. Mon Dieu! comme votre sexe a peu d'égard pour la modestie du nôtre.
— Je vous souhaite beaucoup de bonheur , milord , s'écria John Moseley ; j'eus la faveur d'attirer l'attention de cette dame pendant une ou deux semaines , mais un vicomte m'a enlevé la peine de tcndfj mes mains à l'esclavage.
— Je pense en vérité, Moseley, dit très-innocemment le duc mais s'auimant en parlant, qu'une fille intrigante est pire qu'une mère.... intrigante.
La gaieté de John disparut tout à coup , et il répliqua d'un ton plus bas :
— Oh! cent fois pire.
Le cœur de Grâce battit violemment lorsqu'elle vit le front «le so.i mari s'obscurcir d'un nuage, elle lui sourit affectueusement, et sa physionomie s'éclaira de nouveau.
— Je vous conseille la prudence, milord ; Caroline possède l'avantage (le l'expérience dans sa profession, et elle était déjà de première force à sou début.
— John : John ! dit vivement sir Edward , je vous prie de respecter la fille de mon ami.
— Voilà une recommandation que je ne lui connaissais pas , dit le marquis, et qui me réduit au silence. Mais alors sir William aurait dû
PRÉCAUTION
iippiciulie à sa fille à se rcsiifcter elle-même. J'envisage ces dames clidssertsses ù'jmourtiii comme des pirates sur l'océan de l'amour, et de diijiic sujet pour qu'un croiseur de mon espèce se permette de les atlsqii'er ; j:idis j'étais assez simple pour reculer à mesure qu'elles avançaient, mais vous savez, madame, ajouta-t-il se tournant vers mislress ' Svi'so'n d'un air jovial, que la fuite encourage le chasseur, de sorte qu'aujourd'hui je livre bataille pour rester sur la défensive.
Et vous réussirez, milord; en vérité, mon frère, miss Harrys a
perdu dans ses attaques la réserve qui jadis la faisait pardonner.
Une des choses qu'Emilie eiit redoutées le plus au monde malgré son courage et la solidité de ses principes , eût été de se trouver en présence de Denbigh; ce fut donc avec un grand soulagement d'esprit qu'elle apprit le départ de lady Laura en compagnie de son frère pour rejoindre son mari auprès du malade ; elle et mistrcss Wilson soupçonnaient que la crainte de les rencontrer avait tenu Denbigh éloigné de son voyage projeté à Balh.
11 peut encore reconnaître ses torts, pensa-t-elle , et devenir un
affectueux mari , et l'image de son sauveur se présenta à son esprit, ornée de toutes les vertus privées qu'elle eût désiré trouver en lui; elle s'empressa de s'arracher à ces pensées dangereuses en se livrant à l'exercice de ses pieux devoirs.