‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 207 sur 253 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Rien de remarquable ne survint après le départ de lady Laura ; les Moseley participaient peu au plaisir bruyant de la saison. Derweut et Chatterton devenaient de plus en plus assidus ; le premier auprès d'Emilie et l'autre envers lady Harriet.

Un matin la douairière reçut une lettre pressante de Catherine qui la suppliait de se rendre en toute hâte auprès d'elle à Lisbonne, oii son mari s'était fiïé pour quelque temps, et oii elle avait besoin des conseils et des consolations de sa mère. Lady Chatterton aimait ses enfants; elle n'hésita pas à faire le voyage pour aller rejoindre sa fille malheureuse ; John, qui désirait faire un voyage avec sa femme, résolut d'accompsgner sa belle-mère et de remplacer le baron, qui luttait entre son devoir et sa passion croissante pour lady Harriet. En conséquence, la douairière , John , Grâce et Jane , qui n'eut pas de peine à se laisser persuader de faire diversion à sa tristesse, partirent un matin pour Falmouth, oii ils trouvèrent un brick prêt à mettre à la voile. Au bout de quelques heures ils perdaient de vue les côtes de leur sol natal. Pendant la première journée, les dames étaient trop 1 malades pour monter sur le pont, mais le lendemain, le temps étant map-nifique et la mer calme , Grâce et Jane s'aventurèrent à sortir du salon sombre et étouffant pour respirer l'air pur et la brise fraîche de la mer.

Il n'y avait à bord que peu de passagers, et pour la plupart des femmes d'officiers allant rejoindre leurs maris à leurs diverses stations. En voyage, et à bord d'un navire surtout, la familiarité rompt bien vite les birricres qui parquent la société «n castes distinctes et souvent ennemies. Les deux femmes eurent bientôt fait connaissance avec quelques-unes de leurs compagnes de route , et Grâce s'appuyant sur le bras de son mari pour résister aux tangages du brick , Jane prit le bras d'une des dames pour essayer une promenade sur le plancher mouvant; mais, peu accoutumées à affermir leurs pas sur ce terrain mobile , elles furent empêchées d'une chute évidente par l'intervenlicu bienveillante d'un étranger qui se montrait pour la première fois à leur vue. Le capitaine du navire l'appelait M. lîjrland, et lady Chatterton, qui aimait à se mêler des «flaires de tout le monde, apprit bierilôt que le révérend et l'honorable M. Harland était le plus jeune fils d'un comte irlandais , qu'il était entré de bonne heure dans les ordres pour occuper une cure importante dépendante de la famille de son père, et qu'il allait rejoindre sa famille à Lisbonne.

Une douce sympathie s'établit presque instantanément entre Jane et le jeune ministre, et vint charmer pour eux la monotonie d'un vov.ii'P long et fatigant. Ils arrivèrent enfin dans la baie de Lisbonne, <^^t'ct'mme le brick était attendu depuis quelques jours, un canot se détacha du rivage et vint apporter à M. Harland la nouvelle de la njort de son frère. Le jeune homme prit à peine le temps de faire ses adieux à ses compagnes de voyage et se rendit aussitôt à terre.

Lady Herritfield accueillit sa mère avec une satisfaction morose et ses autres amis avec un cmbarris qu'elle put à peine dissimuler. Les voyageurs purent se convaincre (lue leur visite n'était nullement i attendue par le vicomte et tout au plus agréable , et un jour de rési- ! dence sous son toit sullil it les convaincre que la félicité domestique n'avait jamais pénétré dans cette demeure. L'époux était jaloux )iar tempérament, par Its mauvaises fréquentations de sa jeunesse et ]>ar le manque de confiance dans les principes de sa femme. Du moment qu'il soupçonna qu'il avait été la dupe des ruses de Katli et de sa mère pour le prendre dans leurs filets , il donna une inlei prétation coupable à toutes les actions de sa femme, la jiriva de tout plaisir, et ra(c:;,li!a journellement de reproches sur le malheur de leur union. Kalli avait écrit à sa nii-rc dans l'espérance que sa présence forcerait Sun scigniur et maître il lui laisser plus de liberté, et pour l'aider de ses conseils dans le cas d'une rupture; mais la lâche était au-dctsus des capacités de lady Chatterton. Il était trop tard poitr

inculquer dans l'esprit de sa fille les principes de rc'signation et de soumission qui eussent ]iu adoucir le vicomte et le ramener à de meilleurs sentiments. Elle ne songea donc qu'a amener une séparation convenable qui assurât à sa fille la restitution de sa dot et lui conservât, s'il était possible, l'estime du monde.

Pour se soustraire à ces discussions iutcstines, John et sa femme parcouraient les environs de la cité. Dans l'une de leurs promenades , ils rencontrèrent leur compagnon de voyage, devenu depuis leurséparation lord Harland. Il manifesta la plus grande joie de les retrouver; et apprenant qu'ils comptaient repartir prochainement pour l'Angleterre, il offrit de les accompagner sur le même navire, ses parents et sa sœur ayant résolu de passer l'hiver en Portugal.

Des rapports intimes s'établirent entre les deux familles jusqu'au moment oii le paquebot appareilla pour le départ. Lady Chatterton fut laissée auprès de sa fille pour combiner ses plans avec toute la prudence qu'exigeait l'entreprise délicate d'une séparation.

Pendant la traversée du retour, les assiduités de lord Harland pour Jane devinrent plus empressées et plus significatives ; et, lorsque le navire entra dans le port de Falmouth, il avait résolu de mettre aux pieds de miss Moseley l'offre de sa main, de son titre et de sa fortune. Jane n'aimait pas Egerton , au contraire , elle le méprisait; mais le temps était encore trop rapproché oii ses sentiments romanesques, oii les pensées de son imagination ardente avaient été remplis de son image, et Jane trouvait une sorte d'indélicatesse à y substituer celle d'un aut'e homme. Cacher à lord Harland cette première affection eût été indigne, eu faire l'aveu était trop humiliant pour ce caractère fier et indomptable; elle refusa donc l'offre avantageuse qui lui fut faite. Harland, cruellement désappointé, jugea néanmoins que le temps pourrait amener un changement favorable pour lui dans l'esprit delà jeunefille; ils se séparèrent à Falmoulh, et nos voyageurs se dirigèrent vers Baih, oii pendant lear absence la famille de sir Elward était retournée , avant leur installation définitive à Londres, pour la saison d'hiver.

La saison était déjà fort avancée elle bironnet avait déjà commencé ses préparatifs de départ. John partit le premier pour remettre en état la maison, qu'une absence de dix-neuf ans avait considérablement délabrée. Sir Edward pensant qu'une trop longue séparation à l'âge avancé de M. Benfield serait dangereuse , se rendit auprès de lui avec Emilie pour le décider à les accompagner à la ville. Leurs tendres sollicitations furent couronnées d'un plein succès, et le vieillard ne pouvant se passer de la société de Peter, l'honnête intendant fut compris dans le voyage.

— Mon neveu! s'écria M. Benfield, si j'avais pensé à vous plus tôt pour un membre du parlement, j'aurais conservé mes droits dans l'élection du borough, car les ministres de Sa Majesté ont besoin d'hommes jeunes et ardents pour les soutenir dans ces circonstances critiques, et que peut faire un vieillard comme moi à Westminster ?

— Rendre ses amis heureux de sa présence , mon cher oncle , dit Emilie prenant sa main dans les deux siennes et lui souriant affectueusement.

— Ah ! chère Emmy, il n'y a pas moyen de vous résister ; c'est comme la sœur de mon vieil ami lord Gosford ; elle faisait de moi tout ce qu'elle voulait : je me rappelle qu'une fois le comte ayant refusé de lui acheter une paire de boucles d'oreilles en diamants, elle me regarda sans parler; un seul regard, et j'achetai les diamants.

— Qu'elle accepta? mon oncle, demanda sa nièce avec étonnement.

— (Jh! oui, quand je lui eus dit que si elle refusait je les jetterais dans la rivière afin que personne autre qu'elle ne les portât. Pauvre âme! Elle était si délicate! Je fus obligé de la convaincre qu'ils coûtaient trois cents livres sterling avant de la décider et de lui faire avouer qu'il serait doniinige de jeter dans l'eau un don d'une aussi grande valeur; c'eiit été méchanceté et contraire à son caractère.

— En eff'et, elle devjit avoir un caractère tout exceptionnel , dit le baron , qui donnait des ordres pour le départ. Avant de les suivre à Londres, nous retournerons ài la société que nous avons laissée à Batb.

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