CHAPITRE XXXVI
Les lettres de lady Laura informèrent ses amis que le colonel Denbigh et elle avaient décidé de rester auprès de leur oncle jusqu'à son entière guérison , ensuite de se rendre au château de Denbigh , à la rencontre du duc cl de sa sœur, pour l'époque des fêtes.
Cet ajournement d'une entrevue qu'elle redoutait et qu'elle àésirait ne jamais avoir lieu rassura Emilie. Les amis de DenhigU parlaient si souvent de lui et toujours avec éloge , qu'elle se surprenait fréquemment à douter de sa trahison et à admettre la supposition qu'une réunion de circonstances fatales les avait tous trompés dans leur appréciation de sa conduite. Mais alors elle pensait qu'il était marié, el toutes Us preuves de sa culpabilité s'acciimulaient de nouveau contre lui.
La société de Derw cnt contriliiiait lieaiicoiip à réveiller les souvenirs de sa personne et de son amabilité, l'.t comme lady Henriette ne pouvait plus se passer de vivre avec la famille Moseley, le duc avait tims les jours l'occasion de manifester sa préférence pour Emilie, qui, sans s'en do(it<'r , acceptait toutes les occasions de plaisirs et de promenades qui lui rappelaient ses premières espérances.
Lady Henriette était une femme opposée de caracl;ère et de manié-
l'UECAUTION.
res à Emilie Moscley. Néanmoins , elle était en grande partie parvenue à effacer de l'esprit du baron l'impression causée à une époque par la beauté de sa parente. Mistress Wilson avait remarqué dans sa conduite envers Chatterton un intérêt plus qu'ordinaire, et qu'il était aisé d'attribuer plutôt aux sentiments qu'aux galanteries babituelles du monde. Bien certainement le moyen le plus sûr d'effacer de ses pensées l'image d'Emilie était d'avoir constamment sous les yeux les charmes d[une autre jeune fille , et lady Henriette était si souvent dans sa société lors de sa visite dans le Westmoreland , si aimable , si évidemment heureuse de se trouver avec lui , que le baron faisait de rapides progrès vers le nouveau but qu'il désirait atteindre.
Dix jours environ après le départ de la douairière et de ses filles, lady Henriette , dans une de ses visites du matin , s'écria tout à coup :
— lady Moseley , j'ai maintenant l'espoir de vous présenter bientôt l'homme le plus accompli du royaume.
— CoAme mari, lady Henriette? demanda celle-ci en souriant.
— Oh 1 non , seulement en qualité de cousin , répliqua lady Henriette en regardant du côté oppose à celui où Chatterton était assis.
— Mais son nom , vous oubliez notre curiosité ; comment le nommez-vous ? dit mistress Wilson se mêlant à la conversation.
— Pendennyss, chère madame ; quel autre pourrais-je désigner?
— Vous attendez donc le comte à Bath.^ demanda vivement mistress Wilson.
^ — Il nous l'a fait espérer, et Derwent lui a écrit aujourd'hui pour hâter son voyage.
— J'ai bien peur que vous ne soyez désappointée , ma sœur, interrompit le duc. Pendennyss est devenu depuis quelque temps si attaché à son comté de G.ille, qu'il est fort diflicile de l'en faire sortir.
— Mais , observa mistress Wilson , ne doit-il pas siéger cet hiver au parlement?
— Je l'espère, madame, quoique lord Eltringham soit chargé de le représenter dans toutes les questions importantes.
— Votre Grâce y viendra, je l'espère, dit sir Edward, car l'honneur de votre société est parmi les plaisirs que je m'attends à trouver à la ville.
— Vous êtes bien bon , sir Edward , répliqua le duc regardant fixement Emilie ; mais celî dépendra , je crois , de certaines circonstances.
Ces paroles firent sourire lady Henriette et les personnes présentes , excepté celles qui les avaient provoquées et qui ne paraissaient pas en comprendre le sens.
— Lord Pendennyss est aimé de tout le monde et il le mérite, s'écria le duc ; il a donné à la noblesse un exemple que peu sont capables d'imiter. Fils unique , possesseur d'une immense fortune , il s'est dévoué pour son p.iys à la profession de soldat, par laquelle il a acquis une réputation universelle, sans négliger pour cela aucun de ses devoirs d'homme privé.
— Et de chrétien, je l'espère, dit mistress Wilson, qui aimait à entendre faire l'éloge du comte.
— Et de chrétien, je le crois, continua le duc; il paraît ferme, humble et sincère dans la foi. Trois qualités requises , ce me semble , pour mériter cette dénomination.
— Votre Grâce possède t-elle la foi? demanda Emilie d'un sourire bienveillant.
Derwent rougit légèrement et répondit :
— Pas autant que je le devrais ; mais, ojouta-t-il en baissant la voix, avec de bons conseils, j'apprendrai.
— Alors je vous recorjnianderai ce livre, milord, reprit Emilie lui montrant une petite bible de poche placée à côté d'elle et sans comprendre l'allusion.
— Oserais-je implorer la faveur d'un entretien de la part de miss Moseley, continua Derwent toujours à voix basse, lorsqu'elle en aura le loisir ?
Emilie, surprise, mais suivant le cours de ses pensées et supposant que cet entretien devait être la continuation du sujet qui les occupait, se leva de sa chaise et passa avec lui dans une pièce voisine dont la porte était ouverte tout près d'eia
Caroline Harris avait décidément renoncé depuis le départ du marquis d'Eltringham à toute idée d'une couronne fermée; et comme dernière tentative de ses charmes légèrement fanés, elle commençait à peser et évaluer les capacités du capitaine Jarvis, qui venait d'honorer Bath de sa présence.
La pauvre fille eût en vérité grandement préféré le voisin de son père mais, il n'y fallait plus songer. Il s'était retiré dégoûté de ses caprices hautains, et quoiqu'il fût un grand admirateur de sa fortune, il n'était pas homme a se faire rappeler par une prévenance ou par un sourire émané de ses caprices.
Lady Jarvis avait grandement exagéré les qualités personnelles de son fils. Mais l'intention qu'elle avait manifestée de consacrer l'excédant de sa fortune à l'achat d'un titre eut un grand poids dans la résolution de miss Harris, qui eût fait volontiers elle-même le sacrifice de la moitié de sa fortune pouf être appelée milady. Jarvis, il fallait en convenir, ferait un bien triste lord ; mais que de talents et de charmes ne possédait-elle pas elle-m>me pour re!a->usser l'éclat d'un titre nobi-
liaire ! Son père était jnarchand, mais immensément riche, et quelques mille livres convenablement employées pouvaient transformer le fils du marchand en baron. Elle résolut donc de saisir la première occasion pour connaître la somme dont on pouvait disposer à cet égard et pour la compléter, s'il était nécessaire, par ses propres ressources. Une occasion s'offrit bientôt à elle, par l'invitation du capitaine à l'accompagner dans une promenade en tilbury.
Ils croisèrent sur leur route les voitures de lady Henriette et de mistress Wilson. En passant devant cette dernière, Jarvis salua ses anciennes connaissances, qu'il n'avait cependant pas osé visiter pendant leur séjour à Bath.
— Connaissez-vous les Moseley, Caroline? demanda-t-il avec cette liberté de manières qu'elle lui avait permis de prendre envers elle.
— Oui , reprit-elle se renversant contre l'appui du tilbury. Quelles belles armes que celles du duc !.... Comme la couronne est riche !.... Si j'étais homme, je voudrais être et je serais noble.
— Si vous le pouviez.
— Si je le pouvais!... Avec de l'argent, on a tout ce qu'on veut, — seulement, il y a des gens qui préfèrent l'argent à l'honneur.
— C'est juste, dit sans réflexion le capitaine; l'argent est après tout la chose essentielle. Combien pensez-vous que nous a coûté notre dernière carte à table d'hôte?
— Oh ! ne parlez pas de manger et de boire, s'écria miss Harris avec affectation, c'est au-dessous de toute considération de noblesse.
— Alors, soit lord qui voudra, dit sèchement Jarvis, s'il faut se passer de boire et de manger. Pourquoi vivent-ils eux-mêmes, si ce n'est pour ces deux fonctions essentielles de la vie ?
— Un soldat vit pour combattre et pour acquérir de l'honneur et de la gloire — pour la femme, eût-elle ajouté si elle eût suivi eu paroles^e cours de ses pensées.
— Voilà un triste moyen d'employer son temps, dit le capitaine. — Voyez, par exemple, le capitaine John's dans notre régiment, on dit qu'il aime autant se battre que de manger : si cela est vrai, c'est tin buveur de sang.
— Vous savez combien je suis intime avec votre chère mère, continua la coquette, qui neperdait pas de vue sou sujet , elle m'a fait connaître son désir le plus grand.
— Quest-ce que cela peut être ? Une nouvelle voiture, des chevaux?...
— Non : un désir qui nous touche de plus près que toutes ces babioles. Elle m'a parlé de son plan.
— El quel est son plan? demanda Jarvis de plus en plus étonné.
— Pour faire les fonds de la pairie ; vous s wez , c'est une chose sacrée pour moi, bien entendu, puisque je suis également intéressée dans le succès.
Jarvis lui fit un signe qu'il voulut rendre intelligent, quoiqu'il ne comprît rien à ce qu'elle lui disait, et dit :
— Quoi! vous voulez surprendre sir William?
— J'y aiderai un peu, si cela est nécessaire, reprit-elle d'un air tendre, et si cela ne dépasse pas mon douaire.
Le capitaine s'efforçait en vain de comprendre ; mais un soupçon lui vint toutefois, que sa mère voulait le marier à miss Harrys, et il résolut de s'en assurer en écoutant jusqu'au bout.
— Je crois que cela pourra se faire, répondit-il d'un air évasif afin de savoir jus((u'à quel point elle était instruite.
— Se faire? dit chaleureusement miss Harrys; cela ne peut manquer. Combien pensez -vous qu'il faille pour acheter une baionnie, par exemple ?
— Au delà de ce que nous possédons, n'est-ce pas là ce que vous me demandez?
— Certainement.
— Mais je pense qu'avec ce que nous avons déjà, dit Jarvis ayant l'air de calculer, il faudrait environ mille livres sterling.
— Est-ce là tout? s'écria Caroline avec joie , et le capitaine gagna instantanément dans son estime en noblesse, en beauté, et , chose incroyable, en esprit!
Dès ce moment, le destin du capitiine Jarvis fut fixé pour elle, car elle ne doutait pas de l'amener à faire l'offre de sa personne, dès qu'elle jugerait le moment opportun. Il n'en était pas tout à fait ainsi du capitaine. Comme tous les hommes faibles, rien au monde ne l'effrayait, qne la crainte du ridicule. Il avait entendu tous les jeunes gens de Ba th se moquer des manœuvres de miss Harrys, et il n'était nullement disposé à devenir lui-même le jouet de leurs sarcasmes. Il n'avait même recherché sa connaissance que pour braver les plaisanteries des compagnons de table, et leur prouver son habileté à résister à tous ses artifices, en s'y exposant en face ; car tel est le sort de toutes les coquettes, que toutes leurs actions deviennent suspectes et leur font plus de tort que toutes les ruses mises par elles en usage.
C'est dans ces circonstances que la campagne s'ouvrait entre les deux champions, et que Caroline, à son retour, informa sa belle-mère future de son intention de participer à l'achat d'une baronnie. Lady Jarvis voulait faire sur-le-champ les démarches nécessaires, mais comme son fil? s'opposait à toute nouvelle disposition qui dût réduire la pension que lui allouait sa mère pour ses menus plaisirs, elle fut obligée d'ajourner le moment tant désiré jusqu'à ce que leurs mutuelles écouoaxies
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PUliCAUTlO^.
vinssent complttcr la somme nécessaire; toutefois h titre de reconnaissance (lOtir sa soumission à ses di'sirs, elle lui dcyiiia une baiiquenote de cinqiiiiiile livres qu'il alla aussitôt perdre sur un coup de dés chez son be»u-frère.
Pendant les événements qui précèdent, Egerton avait évité avec soin toute rencontre avec les Moseley, cl lady Moseley lui sut gré d'avoir assez de lionte de sa conduite pour ne pas les insulter par sa présence.
Comme nous l'avons déjà dit, ce fut un mois après le dépirt de lady Clialterton que sir Edward rentra ii B... pour faire les préparatifs de son retour à I.ondres.
La veille de leur départ, les fiançailles de Chatterton avec lady Harriet furent annoncées publiquement à tous leurs amis ainsi que l'annonce prochaine de leur mariage, qui devait avoir lieu avant que le duc ne quittât sa résidence d'été pour aller prendre son siège à la chambre haute.
A la vue du clocher de la petite église de B..., le cœur d'Emilie éprouva un sentiment de bien-être qu'elle n'avait pas ressenti depuis longtemps. Près de quatre mois s'étaient écoulés depuis le commencement de leurs voyages, et, pendant cette période, quelle variété de sentiments et de caractères n'avaitelle pas rencontrée dans le nlonde ! Les sourires bienveillants , les salutations respectueuses qui les accueillirent loriqu'elle passa avec ses parents devant l'amas de maisons groupées autour de l'église, ranimèrent ses pensées attristées, et témoignèrent de l'affection sincère que ces bous villageois ressentaient pour leurs dignes propriétaires.
Le recteur et ses enfants, qui étaient venus à leur rencontre, les embrassèrent avec joie. Mistress VVilson remarquait l'air tristement étonné du docteur à la vue du changement qui s'était opéré dans la physionomie jadis si gaie, si fraîche d'Emilie. Son teint avait perdu une partie de sa fraîcheur, et ses traits portaient l'empreinte d'une douleur sourde et cachée. •
— A quel endroit avez -vous laissé mon ami George ? demandat-il à mistress Wilson venant s'asseoir à part à côté d'elle.
— A L..., répondit-elle gravement.
— L...? s'écria-t-il vivement étonné, ne vous a-t-il donc pas suivi k Bath?
— Non : il est parti auprès d'un parent malade qui réclamait ses soins, répliqua mistress Wilson surprise elle-même de l'insistance du docteur à aborder un sujet aussi délicat: car, s'il ignorait encore sa conduite coupable envers mistress Filz-Gerald, il ne pouvait ignorer son mariage.
— Il y a déjà quelque temps que je n'ai eu de ses nouvelles, continua-t-il fixant mistress Wilson d'un air significatif, mais auquel elle ne répondit que par une légère inclination.
— Vous ne me trouverez pas indiscret, je l'espère, si j'ose vous demander si George ne vous a jamais exprimé le désir de s'allier à votre nièce par d'autres liens que ceux de l'amitié?
— Il l'a fait : répondit la veuve après quelque hésitation.
— Et?
— Il a été refusé , continua mistress Wilson avec un sentiment de dignité pour son sexe qui lui fit oublier toute justice envers Denhigh.
Le docteur devint silencieux, témoignant par sou air triste et découragé combien cet échec l'affectait. Mais comme mistress Wilson semblait ne répondre à ses questions qu'avec répugnance , il n'osa pas insister pour connaître les causes de cet étrange refus ; seulement, toutes les fois que le nom de Denhigh était prononcé par le baronnet ou sa femme, ses yeux se tournaient aussitôt du côté de la prudente tutrice paur chercher à surprendre le secret qui planait sur cet étrange dénoûment.