‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 209 sur 253 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

— Stevenson est de retour, et je vais avoir des nouvelh s d'Harriet, s'écria la soeur de Pendennyss, apercevant par l'une des fenêtres le retour d'un domestique qu'elle avait envoyé au bureau de poste.

— Ah ! vous trouvez le pays de Galles bien triste, ma chère sœur ! Je souhaite pour vous que Ucrwent et Harriet n'oublient pas leur promesse de nous rendre visite ce mois ci.

La sœur vint s'asseoir pensive à la table, lorsque le valet entra et déposa sur la table un paquet de lettres et de journaux. Le comte parcourait les suscriptious des lettres , et se tournant vers les domestiques, il leur fit signe de se retirer. Ceux-ci déposèrent leurs aiguières et les plats d'argent qu'ils tenaient à la main et laissèrent seuls le comte et sa sœur.

— Eu voici une du duc pour moi et une pour vous, ma swur; si pour notre plus grande instruction , nous les lisions toutes deux à haute voix ? La sœur, qui était plus curieuse encore de connaître le contenu de la lettre de Derwent que de celle de sa sœur, acquiesça à sa proposition, et le frère rompit le cachet de son épitre et lut le premier ce qui suit:

« Malgré ma promesse d'aller vous rejoindre sous peu dans Caernarvonslirc, je suis encore ici, mon cher Pendennyss, incapable de m'arracber aux attractions qui me retiennent dans ces lieux ; et pourtant elles ne m'ont rapporté que mortification.'! et affections sans retour. 11 est pourtant vrai (quoique difficile à croire) que celte fièvre d'égoisme a produit une jeune fille, libre de tout engagement, jeune et fort peu

riche, qui aura refusé une fortune de six mille livres sterling de revenu annuel, avec le privilège d'assister au couronnement des rois. »

Le bruit d'une tasse brisée vint à ee moment interrompre le lecteur, qui levant la tête aperçut sa sœur rouge et confuse et s'excusant de son mieux sur sa maladresse; il continua :

o Je serais presque disposé à adorer son esprit d'indépendance ; car je connais les intentions bienveillantes de ses parents à son égard. Je dois vous avouer en toute sincérité que ma vanité a cruellement souffert, d'autant plus que ma société ne paraissait pas lui d<'']ilaire. Elle recevait mes visites, mes prévenances, elle écoutait ma conversation avec plus de SAtisfaCtion apparente que celles des autres hommes qui l'entouraient; et lorsque je m'aventurai à faire valoir celte circonstance comme atténuation de ma hardiesse, elle avoua franchement que je ne m'étais pas trompé, et sans vouloir me déduire les motifs de son refus, elle regrettait beaucoup, me dit-elle, l'interprétation que j'avais donnée a son accueil. Oui, milord, j'ai demandé pardon à Emilie Moseley d'avoir été assez présomptueux pour aspirer à l'honneur de posséder tant de cliarmes et de vertus. Les avantages du rang et de la richesse avaient perdu tout leur prestige, devant cet asssemblage de délicatesse, d'ingénuité et de principes sérieux.

» 11 m'a été rapporté dernièrement que George Deubigh avait eu le bonheur de lui sauver la vie, et que je devais à sa reconnaissance et à une grande ressemblance entre lui et moi d'avoir été mieux accueilli p'ar elle ; et quoique mes cspérenccs aient été déçues , je n'oublierai jamais le plaisir que j'ai éprouvé dans sa société. Chaque fois que je mentionnais le nom du colonel, elle trahissait une émotion subite; et comme Denhigh est marié et que je suis moi-même rejeté , la lice vous reste ouverte. Vous pouvez y entrer avec de grands avantages, car vous possédez la même ressemblance, et surtout à un plus haut degré que George et moi, le même timbre de voix sympathique qui, à ce que l'on affirme, est notre plus grande recommandation auprès des dames. •

Le lord s'arrêta tout Ji coup dans sa lecture et resta plongé dans ses réflexions, et il eût oublié d'achever sa lettre si l'ardente curiosité de sa sœur ne fût venue le tirer de ses préoccupations; frissonnant au son de sa voix , il changea de couleur et continua :

<i Mais pour parler sérieusement sur un sujet aussi important (car je crois que son refus fera passer mon duché à Denhigh); lorsque je vis pour la première fois cette adorable créature, elle ne paraissait pas jouir de toute la sérénité inhérente à sa nature. Harriet l'admire presque autant que moi, et comme moi elle a été affectée de son refus, au point d'essayer d'intercéder en ma faveur. Mais la jeune beauté, quoique reconnaissante , et douce et sensible , demeura ferme dans son refus , et ne me laissa pas une ombre d'espoir de succès dans une plus longue persévérance de ma part.

» Comme Harriet avait appris que les deux misses Moseley et leur tante avaient des notions très-rigides sur les devoirs de la religion, elle amena un jour la conversation entre elle et Emilie sur ce sujet, qui lui répondit qu'en dehors des considérations qui lui avaient fut décliner mes offres, elle eût exigé en toutes circoustjncs approfondir la solidité de mes principes avant de penser seulement à accepter l'offre de ma main ou de celle de tout autre homme. Pensez à cela, Pendennyss. Les principes d'un duc..., quand un duché et quarante mille livres par année donneraient à un homme, fiit-il Néron en personne, toutes les qualités imaginables aux yeux d'autres jeunes filles.

» J'espère que vous trouverez dans l'importance du sujet qui m'a retenu ici, une excuse suffisante à l'oubli de ma promesse ; et je suis très-sérieux en vous souhaitant (à moins toutefois que la jolie Espagnole ne vous ait déjà, comme je le soupçonne, enchaîne à so'i char), en vous souhaitant, dis-je, de me taire entrer un jour, à un degré quelconque, dans la parenté de la famille Moseley.

» La tautc mistress Wilson parle très-souvent de vous dans les tenues les plus ll.ttteurs et avec un intérêt surprenant, et miss Moseley paivùt éprouver un certain plaisir à entendre prononcer votre nom. Votre religion et vos principes ne sauraient être mis eu doute. Vous possédez une immense fortune, un titre sinon aussi élevé, du moins tout aussi honordhle et plus illustre, car il est ac(|uis aux services que vous avez rendus à l'Etat et aux mérites personnels qui excèdent les prétentions de voire affectionné parent et ami.

> Dekwent. »

Le frère et la sœur demeurèrent longtemps absorbés dans les réflexions diverses que produisit en eux la lecture de celte lettre. La jeune fille rompit la première le silence en s'adressant à voix basse à son frère.

— Vous devriez chercher à faire connaissance avec mistress Wilson; elle i]arait désirer vivement de vous voir, et vous devez bien ce dernier témoignage d'amitié au général Wilson,

— Je dois en effet beaucoup au général Wilson, répliqua le frère d'un ton mélancolique, et lorsque nous retournerons à notre maison d'Annerdale à Londres, je désire que vous fassitz connaissance avec le» dames de cette famille, si elles sont encore à Londres; mais vousavez encore la letlre d'ilarrls à lire.

La sœur la parcourut rapidement des yeux, et puis elle commença k haute voix :

PRÉCAUTION

« Frédéric a été tellement occupé de ses propres aflaires, qu'il a oublie qu'il y avait au monde une créature qui s'appelait sa sœur , ou qu'il y eut même sur cette terre d'autre créature humaine qrj'une miss Emilie Moselcy. J'ai donc été dans l'impossibilité de remplir ma promesse d'.iller vous voir, faute d'un cavalier pour m'accompagner, et peut-être pour d'autres considérations que je ne puis mentionner dans une lettre que , je le sais , vous mettrez sous les yeux du comte.

» Oui, mon cher cousin Frédéric Denbigh a supplié la ùlle d'un baronnet de province de devenir duchesse, et prêtez l'oreille, vous toutes nymphes et vierges filles chasseresses du mariage , il a supplié en vain.

" Je dois en convenir, mon sang aristocratique s'est révolté à l'idée d'une mésalliance , mais ayant découvert que la lignée de sir Edward était irréprochable, que le sang des Chatterton coulait dans ses veines, et enfin que la jeune fille possédait toutes les qualités que j'eusse désiré rencontrer dans une sœur, mes scrupules s'évanouirent bientôt avec la folie qui les avait conçus.

» Il n'était du reste pas nécessaire de tant s'alarmer, car la jeune fille refusa très expressément l'honneur que Derwent voulait lui conférer, et le croiriezvous, elle a de même résisté aux sollicitations de sa sœur, votre humble servante.

» Cinquante fois j'ai été surprise de ma condescendance, ne sachant si je devais l'attribuer au mérite de la jeune personne, au bonheur de mon frère, ou au sang des Chatterton.

» Ali ! mon Dieu ! ce Chatterton est certainement trop beau pour un homme, mais j'oublie que vous ne l'avez jamais vu. Pour revenir à mon récit, j'avais une idée d'envoyer quérir une certaine miss Harris qui est ici, pour apprendre d'elle comment il fallait s'y prendre pour accueillir une déclaration ; mais étant informée qu'elle dirigeait son artillerie sur un certain héros, appelé le capitaine Jarvis, héritier de sir Timothy Jarvis, je m'assurai par mes yeux que sa méthode était un tant soit peu cavalière, et j'adoptai le meilleur système après tout, celui de me laisser gouverner par mes propres impressions.

• La noblesse est certainement une fort jolie chose (pour ceux qui la possèdent), mais je délierais bien la vieille margrave de d'assumer l'ombre d'une supériorité quelconque sur Emilie Moseley. Elle est si naturelle, si admirablement belle et parfois si malicieusement perspicace, que l'on est effrayé de lutter avec elle.

» Je commençai ma supplique auprès d'elle en manifestant l'espérance que son refus de la main de Frédéric n'était pas irrévocable. Elle me répondit d'une voix émue et tremblante : — Je m'aperçois trop tard que ma conduite indiscrète a donné lieu à mes amis de croire que j'avais envers milord des idées dont je suis tout à fait innocente. Je vous assure que je n'ai jamais pensé à votre frère que comme une connais sance agréable. Et sur mon âme je la crois. jN'ous conversâmes ainsi pendant une demi-heure, et telle fut l'ingénuité, la délicatesse de ses réponses, que je n'eus d'autre regret en la quittant que de n'avoir pas réussi dans mon intercession. Enfin, c'est une alïdire finie, et dans quelques jours nous retournons dans le Westmoreland et les Moseley dans le JXorthamptonshire. Je ne sais si je pourrai vous aller voir, mais je vous invite en toute sûreté au château de Denbigh. Mes amitiés au comte , et toutes assurances de considération à votre chère personne.

» Harbibt Denbigh. »

Le même silence qui avait succédé à la première lettre suivit la lecture de celle-ci, jusqu'à ce que la soeur l'interrompit eu disant d'un air fier et malicieux :

— Harriet, je le vois , honorera bientôt la pairie.

— Et très-heureusement, je pense, répliqua le frère.

— Connaissez-vous lord Chatterton ?

— Je le connais, il est très-aimable et forme un heureux contraste avec la gaieté vive d'Harriet Denbigh.

— Vous avez foi dans la réunion des contrastes, je le vois ; mais , ajouta-t-elle tendant amicalement la main à son frère, il faut me donner pour sœur, mon cher Pendennyss , une femme qui vous ressemble autant que faire se pourra.

— "Voilà qui pourra contenter votre affection, répondit le comte, mais comment mes goûts s'en arrangeraient ils? Voulez-vous me permettre de vous dépeindre l'homme que je voudrais vous voir choisir pour votre futur seigneur, à moins cependant que votre choix ne soit déjà fait?

La jeune fille devint pourpre, et paraissant désirer de chabger le sujet de la conversation, elle parcourut les adresses de quelques lettres encore décachetées et s'écria tout à coup.

— Voilà une lettre de dona Julia. Le comte rompit aussitôt le cachet et lut à haute vois , car il n'avait pas de secret pour sa sœur dans ses relations avec leur amie mutuelle.

> MiLoni, > Je me hâte de vous faire part de mes futurs projets et de mes espérances de consolation, sachant combien vous prenez d'iutérct à tout ce qui me concerne. Mon oncle le général Mac-Carlhy m'annonce l'heureuse nouvelle que mon père consent enfin à revoir sa fille unique, à la seule condition qu'elle assistera aux services de l'Eglise catholique et sans exiger aucune renonciation à ma foi. Toutefois cclli- condition est sévère et sera parfois pénible à exécuter, mais mon Père au ciel

me pardonnera sans doute de faire celte concession à celui qui m'a donné le jour sans sa sanction. J'ai donc répondu à mon oncle que j'étais prêle à me rendre auprès du comte dès qu'il lui convieudriit de me faire appeler, et j'ai cru acquitter la dette de reconnaissance que je dois à vos bons soins et à votre amitié, en informant Votre Seigneurie de mon prochain départ de ce j)ays; j'ai même de fortes raisons de croire que vos efforts réitérés pour produire cet heureux dénoùmcnt vous ont préparé à recevoir mes adieux.

» Il me sera impossible, je le sens, de quitter l'Angleterre sans vous revoir, milord, et votre aimable sœur, pour vous exprimerde vive voix la reconnaissance éternelle que j'emporterai avec moi pour toutes vos bontés et vos témoignages d'affection.

» La considération pour les conseils d'une de vos sincères admiratrices, mistress Wilson, et de sa charmante nièce Emilie, m'a épargné la cruelle nécessité de vous importuner de nouveau dans uu renouvellement de mes chagrins passés. Je me bornerai à vous informer, remettant les détails à notre dernière entrevue à Londres , que le misérable dont vous m'avez si heureusement délivrée en Portugal a eu l'effronterie de se présenter à moi de nouveau et que le hasard a fait tomber dans mes mains les moyens de découvrir son nom. Vous jugerez vous-même des mesures qu'il conviendra de prendre ; mais ce que je désire pardessus tout, c'est qu'il ne puisse jamais me poursuivre en Espagne, car ce serait le signal de sa mort et de ma honte.

I) Vous souliaiJant , ainsi qu'à votre aimable sœur, tout le bonheur possible, je demeure l'amie reconnaissante de Votre Seigneurie.

» JoLiA Frrz-GEKALD. »

— Oh ! s'écria la sœur de lord Pendennyss , nous la reverrons avant son départ. Quel misérable que cet homme et quelle persévérance dans son crime !

— Il dépasse mes idées d'effronterie, dit le comte avec feu, mais il pourrait l'offenser encore; les lois se chargeront de détruire ses projets, s'il osait les mettre de nouveau à exécution.

— 11 a attenté à vos jours, mon frère, dit la jeune lady en frissonnant, si je me le rappelle bien.

— J'ai fait mon possible pour lui enlever ce crime de la conscience, mais je crois que son but était plutôt de me désarçonner que de me tuer. Sa fuite m'a toujours étonné; il faut qu'il se soit enfoncé dans les bois, car Harmer était à. peu de dislance de lui, bien monté, et il aurait pu l'atteindre en dix minutes.

— Il faut que cette jeune Emilie Moseley soit la perfection même , s'écria la sœur parcourant la dernière lettre , voici trois différentes lettres qui parlent d'elle avec éloge.

Le comte ne répondit pas, mais ouvrant de nouveau la lettre du duc, il parut eu étudier le contenu. A plusieurs reprises son visage changea de couleur, et se tournant brHS(|iit meut x'ers sa sœur :

— Vous serait-il agréable d'essayer de l'air du Westmoreland pendant un mois ou deux ?

— Très-volontiers, milord, répondit-elle rougissant aux oreilles.

— En ce cas nous partirons. Je désire voir Derwent, et je crois qu'il aura un mariage pendant notre séjour.

Il sonna, et en quelques minutes le déjeuner auquel l'un et l'autre avaient à peine touché fut enlevé, et le comte descendit au perron, où il trouva un cheval sellé sur lequel il monta et s'élança à travers les allées sablées du parc, dans la campagne environnante. Ses pensées étaient profondes et semblaient l'absorber entièrement, car pas une fois dans sa promenade il ne jeta les yeux sur les admirables sites qu'il laissait parcourir à son coursier.

Au retour il appela son secrétaire intime, le fidèle Harmer et lui dit;

— Faites vos préparatifs pour partir pour i'Espagne, où vous accompagnerez mistress Fitz-Gerald.

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