‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 210 sur 253 · CHAPITRE XXXVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVllI

Le jour qui suivit le retour des Moseley au château de leurs ancêtres, mistress Wilson observa Emilie se revêtant en silence de sa pelisse, et sortant sans se faire accompagner. Jetant à la hâte un manteau sur ses épaules , elle s'empressa de la suivre, et la vit se diriger vers le bosquet où Denbigh l'avait arrachée à une mort certaine. L'aspect de ce lieu était bien différent; dépouillé de son riche manteau de verdure et de l'épais feuillage qui l'ombrageait lorsqu'elle l'avait vu pour la dernière fois, elle y retrouvait l'emblème de ses espérjuce déçues et de SCS affections détruites. Le fantôme de Denbigh apparut à son imagination, rappelant à sa mémoire sa conduite noble et dévouée, sa bienveillance , ses assiduités res|iectueuses. Tant de souvenirs réunis du passé lui firent oublier un moment sa dernière résolution , et elle se luisia tomber sur le banc en versant un torrent de larmes.

Elle n'avait pas encore eu le temps d'essuyer ses yeux , que mistress Wilson pénétrait dans le bosquet. La fixant d'un regard sévère auquel elle n'était pas habituée, elle lui dit :

— - INous devons à notre religion et à nous-mêmes d'étouffer les passions incompatibles avec nos devoirs. Il n'y a pas de plus grande faiblesse que de persister à croire innocent un homme dont la culpabilité n'est plus cantestablc. N'oubliez pas, ma nièce, combien de faibles femmes ont ainsi scellé leur propre misère en s'obstinant par une vanité impardonnable à se croire assez fortes pour dominer et faire changer

PRÉCAUTION

un homme que les lois de Dieu n'ont pas été suflisantes pour retenir sur le bord <lu pn-cipice.

— Ayez pitié de moi , ma chère tante , et ne me traitez pas si sévèrcnifiil, sanglota la pauvre enfant; je ne suis pas aussi coupable que vous le pcnsiz. J'étais venue ici, dans ce lieu où il m'a sauvé la vie, jioiir prier Pieu de lui dessiller les ycui sur ses erreurs et de lui pardonner ses fautes.

!\listr(-ss Wilson , émue jusqu'aux larmes de cette résignation toute chrétienne, continua avec plus de douceur :-

— Je vous crois, mon enfant ; je suis convaincue que si vous avez beaucoup aimé Denbigh , vous lui préférez encore Uieu et ses commandements. Et je ne redouterais pas, fût-il encore libre, que vous transgressassiez vos devoirs au point de devenir sa femme. Mais la religion, le monde exigent que vous effaciez de votre coeur l'image d'un homme qui n'était pas digne d'y occuper une place.

— Certainement, et je prie tous les jours pour avoir la force de l'oublier , répondit Emilie d'une voii jiresque inintelligible ; et portant à ses lèvres la main que lui tendait sa tante , elle reprit en silence le chemin de la maison.

Qiicliines minules surfirent à John pour le convaincre que lord Herriefield était un prétendant à la main de Catherine.

L'arrivi'e de John , en compagnie de Grâce et de Jane , vint faire une heureuse diversion aux tristes préoccupations de la tante et de la nièce. M. IlaugUton et ses nombreux amis accoururent féliciter l'heureux cou])le , et plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi dans les distraclions et les visites jusqu'au jour du départ de sir Edward et de son tils, l'un pour Saint-Jame's-Square, et l'autre pour la résidence de Benfield.

A leur retour et quelques jours avant le départ pour la ville , John dit en riant à son oncle, qu'il admirait le goût de M. Peter Johnson dans sa toilette, mais qu'il doutait fort que la mode actuelle de la métropole ne fût scandalisée par le costume de l'honnête intendant. John avûil en effet déjà remarqué dans leur première visite à Londres, une foule de gamins de la ville qui s'était soulevée à la vue de l'étrange tournure de Peler, et,aux huées de laquelle il n'avait échappé qu'en se réfugiant dans une voiture de place.

Peter était présent à cette observation faite au moment du dîner, et quittant son poste habituel auprès du buU'et , il s'avança pour défendre sa cause.

— M. John... M. John Moseley. ., s'il m'est permis en ma double qualité d'homme d'âge et de serviteur d'avoir une opinion, je ne suis pas un sujet de ridicule pour mon maître ni ceux qui me connaissent.

Cette chaude défense de son costume allira tous les yeux -sur l'honnête intendant, et occasionna un sourire général à la vue de son visage maigre et ridé , et à sa lévite jaune ; sir Edward, appuyant l'opinion de bon lils, ajoute :

— Je pense , mon oncle , que l'on pourrait légèrement modifier l'habillenienl de votre intendant, sans mettre à la torture le génie inventif de ^011 tailleur.

— Sir Edward Moseley, Votre Honneur, dit l'intendant prônant l'alarme ; si vous le permettez , j'aurais la hardiesse de dire que les jeunes gens ont le droit d'aimer des vêlements gais et élégants, mais que moi et Son Honneur, nous sommes habitués à ceux que nous portons, et que nous y sommes aussi sincèrement attachés.

Cette repartie attira l'attention du maître, qui jugea à propos d'intervenir.

— Je me souviens que le valet de chambre de lord Gosford n'a jamais porté de livrée, mais je n'affirmerais pas qu'il s'habillât exactement comme Johnson. Peter, je pense avec John Moseley que nous devons vous faire subir quelque changement pour l'amour des apparences. Il se pourrait en outre que j'eusse à rendre visite à la vicomtesse (faisant allusion k lady Juliana, qui vivait encore, et qui pouvait avoir environ soixante-dix ans), et comme vous auriez a m'accomp.igner , votre costume actuel ne manquerait pas de blesser ses sentiments délicats des convenances. Vous me rappelez en ce moment le vieil Hurry, le garde chasse du comte , un des hommes les plus féroces que j'aie jamais connus.

Cette comparaison décida la question , Peter ne voulant plus ressembler à un homme que son maître détestait pour avoir un jour préféré courir après un braconnier plutôt que d'aider lady Juliana à sauter un fossé ; il se soumit à tous les changements qu'il plut à John de lui faire subir , et se laissa revêtir d'un nouveau costume couleur marron de la tète aux pieds.

Sir Edward avant son départ pour la ville voulut réunir encore une fois ses voisins et ses amis autour de lui ; en conséquence , le dernier soir de leur séjour dans le Northamptonshire , le recteur et sa femme, Francis et Clara , la famille Haughton et quelques autres personnes dînaient au manoir. La société s'était levée de table et venait de rejoindre les dames au salon, lorsque Grâce entra le visage rayonnant de bonheur.

— Vous êtes le messager de bonnes nouvelles, mistress Moseley, s'écria le recteur, si j'en juge par votre air satisfait.

— Bonnes , je le crois bien , répondit Grâce. Les lettres de mon frère m'annoncent que son mariage a eu lieu la semaine dernière , et qu'il nous rejoindra à Londres dans le courant du mois.

— Son mariage! interrompit M. Haughton , son regard fixant involontairement Emilie. Lord Chatterton marié 1 Oserais-je vous demander le nom de la mariée, mistress Moseley?

— Lady Harriet Denbigh. Ils se sont mariés au château de Denbigh, dans le Westmoreland.

— Mais très-simplement, comme vous pensez, puisque Moseley et moi nous sommes restés ici.

— Comment ! lady Harriet Denbigh' répéta M. Haughton , une parente de notre vieil ami, de votre ami , miss Emilie, ajouta-t-il se rappelant le service qu'il avait rendu à la jeune fille.

Emilie eut assez d'empire sur elle-même pour répondre: Enfants de frère, je crois, monsieur.

— Mais une lady. Comment se fait-il ? continua le brave homme désirant en savoir davantage et ignorant la cause de l'éloignement de Denbigh.

— Elle est fille du feu duc de Derwent , dit mistress Moseley se complaisant à parler de sa nouvelle soeur.

— Comment se fait-il alors que la mort du vieux M. Denbigh ait été annoncée sous la simple dénomination de George Denbigh, csquire, s'il était le frère d'un duc? dit Jane oubliant un moment la présence du docteur et de M. Yves , et cédant a sa passion pour le blason. On l'eût nommé pour le moins lord George ou honorable ?

C'était la première fois qu'une allusion directe à la mort subite du vieux gentilhomme était faite par un membre des Moseley et en présence du recteur ; l'interlocutrice elle-même parut interdite de sa propre inadvertance. Mais le docteur Yves, devant le profond silence qui s'était établi tout à coup , répondit paisiblement quoique d'un ton qui voulait mettre fin aux commentaires :

— Je présume que la raison vient de ce que le feu duc a succédé à un cousin germain dans son titre et dans sa fortune. Vous nous donnerez de vos nouvelles, ma chère Emilie, dès que vous serez arrivée à Londres, et si les plaisirs de la ville vous en laissent le temps?

Emilie promit sincèrement d'écrire au docteur, et la conversation changea de sujet.

Mistress \\ ilson avait évité soigneusement tout entretien avec le recteur sur son jeune ami, et celui-ci se gardait bien de son côté de parler de lui.

— Il a été trompé lui-même dans son opinion , pensa-t-elle , et il éprouve de la répugnance à le rappeler à notre mémoire. Il cannait son mariage avec lady Laura, et comme il a dû remarquer ses attentions pour Emilie, il craint aussi de la blesser. f

— Sir l'.dward , reprit M. Haughton en riant , nous allons avoir des baronnets à profusion. Avez-vous entendu dire qu'un nouveau seigneur de ce degré alhil venir dans notre voisinage?

— Si Ivlward répondit négativement, et son voisin continua :

— Uieii moins que le capitaine Jarvis promu à la iiuiin snnijhiutf.

— Le capitaine Jarvis! s'écrièrent d'une seule voix tous les convives; expliquez-vous.

— Mon voisin , le jeune Walker, est allé à Bath pour sa santé, et il

PRECADTIOIV.

en a rapporté une anecdote scandaleuse. Lady Jarvis voulait faire de son héritier un lord ; il avait amassé des économies depuis six mois pour obtenir du ministre une charge qui pût introduire ce prodige dans la pairie. Au bout d'un certain temps, la fille de notre ancienne connaissance, sir \Yilliani Harris, entra dans |ses projets , et y contribua pour sa p^rt dans la proportion d'une couple de cent liv. sterl. Néanmoins quelques étranges démarches donnèrent des soupçons à la donzelle, qui voulait contrôler les livres. Le capitaine avait prévariqué. La dame fit des remontrances , et enfin le monsieur lui dit avec plus de vérité que d'élégance qu'elle était folle. Qu'il avait dépensé l'aigent au jeu, et qu'il ne croyait pas les ministres assez sots pour faire de lui un lord, ou lui assez stupide pourla prendre pour femme. Alors la bombe éclata.

Miss Caroline Harris.

— Miis est-ce bien vrai? demanda Johu. Comment l'a-l-on su?

— Oli ! la dame se plaint à qui veut l'entendre, et de son côté le capitaine raconte l'histoire à qui veut l'entendre, afin de mettre les rieurs de son côté ; de sorte que Walker dit que l'une est la ruée et l'autre le mépris de tout Bath.

— Pauvre sir William, dit le baronnet avec sentiment, il est bien à plaindre !

— Je crains bien qu'il n'ait à blâmer dans tout cela que sa propre faiblesse, dit sévèrement le recteur.

— ^ ous ne savez pas tout, continua M. Haughton. Lady Jarvis pleura et tourmenta sir Timo pour résilier son bail et louer une maison dans un autre comté du royaume où miss Harris et son histoire ne soient pas connues.

— En ce cas, sir William va chercher un nouveau locataire, dit lady Moseley qui ne regrettait guère le dernier.

— Non, milady. Quand Jarvis donna congé, le baronnet qui est à court d'argent mit en vente l'évêché qui lui devenait inutile, et le lendemain même un gentilhomme, sans marchander, convint de payer d'un seul coup les trente mille livres sterling.

— Et quel est cet acquéreur? demanda vivement lady Moseley.

— Le comte de Pendennyss.

— Lord Pendennyss ! s'écria mistress Wilson ravie. •

— Pendennyss ! dit le recteur regardant en souriant Emilie et sa tante.

— Oui, répondit M. Haughton, c'est actuellement la propriété du comte, qui du l'avoir achetée pour sa sœur.

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