CHAPITRE LXIV
Pendant que se passaient les événements racontés au précédent chapitre, Francis traînait sa pénible et triste existence dans les riches propriétés de son oncle. A l'époque environ du retour de George, il se décida d'accepter une invitation chez un frère de sa propre mère. La société était nombreuse et composée en partie de jeunes et riches héritières, auxquelles l'arrivée d'un descendant de la maison de Derwent donnait un sujet de conjectures, intéressantes et intéressées. Toutefois son caractère et son portrait l'avaient déjà précédé, et au bout de quelques jours, ses manières gauches et timides lui avaient aliéné les bonnes dispositions des jeunes prétendantes, une seule exceptée, et nonseulement la plus belle, mais celle qui avait les prétentions les plus élevées à la naissance et à la fortune.
AInrianne Lumley était l'unique enfant survivant du feu duc d'Aniierdde, en qui s'étaient éteints les plus hauts honneurs de sa maison. Mais le comté de Pendennyss comprenant un grand nombre d'anciennes baronnies, restait dans la succession et était échu avec toutes ses dépendances princières à la seule héritière de la famille. On comprend qu'une pairesse comme l'était l'adorable comtesse de Pendennyss avec un immense revenu , était un prix auquel concourait toute la jeune noblesse du royaume.
Elevée au milieu des flatteurs et des dépendants, elle était devenue hautaine et capricieuse, malgré cela elle était adorable, et nul ne savait mieux qu'elle mettre en jeu les artifices de son sexe lorsqu'il s'agissait pour elle de satisfaire un caprice ou une volonté plus sérieuse. Son hôte était à la fois son tuteur et son parent, et depuis qu'elle était avec lui, elle avait déjà refusé un nombre considérable de partis riches et avantageux, mais qu'elle dédaignait. Ses vues planaient plus haut, il fallait à son front élevé et fier une couronne ducale. Malheureusement pour Francis Denbigh, il était à cette époque le seul homme capable de l'élever à cette distinction , et il devait à cette pensée ambitieuse d'avoir été invité à passer la saison au château de son oncle.
Marianne fut comme toutes ses compagnes grandement désappointée à la vue de son futur captif, et pendant un jour ou deux, elle l'abandonna à lui-même et à sa misanthropie. Mais l'ambition était son idole, et l'amour, ce rival redouté, était encore étranger à son cœur. Il y avait dans ses manières envers lui tant de douceur insinuante , elle paraissait écouter ce qu'il disait avec une attention si respectueuse, qu'une nouvelle ère s'ouvrit à l'exisience de Francis, et les jours s'écoulèrent rapidement sans qu'il songeât à aUer reprendre les promenades solitaires de sa première jeunesse.
La condescendance de la belle comtesse pour les faiblesses de son caractère iaisait chaque jour de nouveaux progrès, et elle lui avait déjà laissé entrevoir les espérances les plus flatteuses du succès, lorsque George revint tout à coup d'Amérique, et s'empressa d'aller rejoindre son frère dans le comté de SufTolk. La rencontre des deux frères fut
tendre et affectueuse. George trouvait un heureux changement dans la tournure et dans la physionomie de Francis , sans s'apercevoir que cette modification accidentelle allait disparaître devant la tournure noble et distinguée et les manières élégantes qu'il avait acquises luimême dans le cours de ses voyages.
Marianne ne tarda pas à sentir le charme et l'influence de ce contraste. Pour la première fois cette comtesse si fière , qui s'était jouée de la passion , en ressentait elle-même les premières atteintes. George répondit à sa flamme avec une ardeur égale, et la lutte entre l'a uibition et l'amour devint sérieuse pour le cœur de la noble héritière. Les deux frères étaient rivaux. Marianne, toujours indécise sur le choix quelle devait faire, entretenait les espérances de l'un et de l'autre, et n'attendait peut-être qu'une déclaration pour se décider en faveur de celui qui la lui adresserait le premier, lorsqu'un événement inattendu vint dissiper ses doutes , et décider de leur sort à tous trais.
Les deux vieux célibataires de la famille, le duc de Derwent et son frère, mécontents tous deux du caractère de leur futur héritier, se décidèrent tout à coup à prendre femme; ils épousèrent le même jour les deux cousines, et détruisirent ainsi, comme par enchantement, les seules chances d'avenir et de bonheur du pauvre Francis, car lady Pendennyss n'ayant plus à consulter que son goût, encouragea et provoqua la déclaration de George, qui fut accepté.
Francis, qui n'avait communiqué sa passion qu'à sa dame elle-même, et encore très-indirectement, fut anéanti sous le coup. Il resta publiquement jusqu'au jour de leur union calme en apparence et silencieux , mais c'était le silence d'un cratère dont les éléments volcaniques n'ont pas encore fait éclater la surface ; ce même jour il disparut et toutes les recherches pour découvrir oii il s'était réfugié furent infructueuses. Pendant sept ans on ignora complètement ce qu'était devenu le fils aîné du général.
George en se mariant avait, sur les instances de sa femme, vendu sa commission et s'était retiré dans l'une de ses nombreuses propriétés pour y jouir en paix du bonheur domestique. La comtesse lui était sincèrement attachée et la solitude de leur retraite éloignant peu à peu de son esprit les sujets de coquetterie , son caractère s'était considérablement amélioré; parfois un soupçon qu'elle n'était pas étrangère à la disparition subite de Francis venait troubler la quiétude de sa conscience, et le poison du remords y pénétrait lentement.
Le général Denbigh et lady Marguerite moururent dans les cinq premières années du mariage de leur fils favori, avec qui ils s'étaient réconciliés à son retour d'Amérique, et ils eurent le bonheur avant de quitter ce monde de voir revivre le nom et les titres de leur illustre maison dans leur petit-fils, le jeune lord Lumley.
Le duc et sou frère furent également bénis dans leur union et dans les descendants de ces différentes branches de la famille de Denbigh. Nous retrouvons les personnages de notre histoire. A la naissance de son plus jeune enfant , lady Marianne , la comtesse de Pendennyss éprouva dans sa santé un choc dont elle ne se releva pas ; elle perdit tout à coup l'énergie de corps et d'esprit dont elle était douée avant son mariage.
Comme la fortune d'Yves et d'Isabelle ne leur permettait pas d'acheter une cure, il accepta l'offre de son ami M. Denbigh et demeura pendant six ans le chapelain du château de Pendennyss. C'est dans ses premières années que lord Lumley reçut avec Francis les premiers germes de l'éducation morale que lui inculqua le révérend docteur. Toutefois celui-ci avait toujours annoncé sa ferme intention dès qu'une occasion se présenterait de pousser plus loin les devoirs de son saint ministère , de ne pas en négliger l'accomplissement; et peu de temps après la naissance de lady Marianne dont les conséquences avaient déjà fait pâlir l'étoile de bonheur qui planait sur la famille, M. Denbigh eut à supporter un autre malheur dans la séparation de ces amis dévoués. Le docteur Yves accepta la cure de B... qui lui était offerte, et devint le recteur de ce petit village à l'époque ou sir Edward entrait en possession de ses biens paternels. Denbigh avait employé tous les moyens en son pouvoir pour retenir le docteur auprès de lui, et il mit à sa disposition autant de mille livres sterling que son revenu eût pu lui en rapporter de centaines, si la question d'intérêt eût été en cause. Mais le docteur refusa , alléguant que l'humanité souffrante réclamait ses services et qu'il se devait, avant tout, à l'accomplissement de ses devoirs d'apôtre consolateur et charitable. Il emporta donc les regrets de toute la famille. Néanmoins leurs relations se continuèrent par correspondance et ils se visitèrent pendant quelque temps au château de Lumley , propriété de la comtesse à deux jours de distance de la paroisse du docteur , jusqu'à ce que son indisposition croissante rendit les voyages impossibles. Alors le docteur alla , mais à de plus rares époques , rendre visite à ses anciens amis dans le comté de Galles.
M. Denbigh, usé de bonne heure par les veilles et par les espérances détruites, devint, sous la direction spirituelle du recteur de B...,, tin sincère et pieux chrétien.