CHAPITRE XLV
La santé de lady Pendennyss s'affaiblissantdejour en jour, les médecins lui conseillèrent le changement d'air. De retour d'une de ces vaines excui sions sur le lac du Nord , Denbigh et sa femme furent contraints de chercher un abri contre un violent orage sous le premier
PRÉCAUTION
toit qui s'offrit à cm; c'i'tail une ferme assez considérable. Les éqinpaf;t's et l.i suite nomlireuse du comte ne causèrent jias peu d'embarras aux simples habilanls. On alluma un grand feu dans la meilleure ]>ièce, et tout fut mis à contribution pour sécUer les voyageurs et leur offrir une liospitalitt^ confort.ible.
l.a eouitesse et son mari l'iaient assis, plonges dans cette apathie mélancolique qui ^tait devenue depuis longlemps leur seule manière d'être , quand , dans les intervalles oii l'orage suspendait sa fureur pour éclater de nouveau avec 1)Ihs de force, une voiï mâle chanta une ballade mélancolique. Les notes en étaient lentes, monotones, mais d'une douceur remarquable.
Les suivantes qui prodiguaient leurs soins à leur maîtresse , le valet qui préparait un vêtement sec pour son maître, tous s'arrêtèrent et suspendirent leur respiration pour entendre les accents mélodieui et tristes de cette ballade.
Mais aux premières notes Denbigh s'était cloué sur son siège, et il restait immobile, la bouche béante, comme frappé de stupeur, tourné du côté d'oii partaient les accents. Une porte le séparait de la chambre du musicien, il l'ouvrit précipitamment, et sous un appentis attenant aux bâtiments, a peine abrité des fureurs de l'orage, revêtu des haillons de la plus affreuse misère, l'œil hagard et le corps débilité, il retrouva l'ombre de son frère Francis, perdu depuis si longtemps.
George fut saisi d'horreur et, tombant aux pieds de son frère, il lui prit les mains et s'écria :
— Francis, mon frère! me reconnaissez vous?
Le maniaque le contempla d'un œil vague ; mais bientôt il repoussa son frère et fit entendre un des plus farouches éclats de rire.
— Francis ! mon cher frère ! s'écria George avec amertume. Un cri perçant attira ses regards vers la porte par oii il était entré, et il vit tomber sur le seuil le corps inanimé de sa femme. Le malheureux époux oublia tout pour courir au secours de Marianne, et la prenant dans ses bras , il s'écria :
— Marianne, ma chère Marianue , revenez à la vie , regardez, reconnaissez-moi.
Francis l'avait suivi et était en ce moment à ses côtés, fixant attentivement le corps sans vie. Ses regards s'adoucirent, et il s'écria aussi :
— Marianne, ma chère Marianne!
Une révolution subite s'opéra en lui; un des vaisseaux du cœur se rompit, et il tomba sans vie aux pieds de George. Le comte, remettant son épouse à ses suivantes, vola au secours de son frère; il était mort.
Lady Pendennyss lui survécut de dix-sept ans , mais sans quitter la chambre et toujours alitée. Le docteur Yves et sa femme connurent seuls la cause cruelle du chagrin de Denbigh , qui devint le tuteur de ses jeunes cousins, le duc, sa sœur et le jeune George Denbigh; il les éloigna , ainsi que son fils lord Lumley et sa fille lady Marianne, des scènes mélancoliques du château pour les préparer à la vie mondaine qu'exigeait leur rang ; mais Lumley préférait la. société de son père qui lui inculqua de bonne heure des principes solides de vertu et d'abnégation, et lorsque , cédant à ses désirs , il consentit à le laisser partir à r.îge de dix- sept ans pour l'armée, ce fut avec la conviction qu'il livrait aux dangers du monde un homme d'une raison bien audessus de son âge.
Le général Wilson acheva l'éducation si bien commencée par le père. Aussi lord Lumley devint-il bientôt un caractère exceptionnel au milieu de ses camarades. 11 retourna en Angleterre à la fin de la guerre d'Espagne pour recevoir le dernier soupir de sa mère.
Quelques jours avant sa mort, la comtesse voulut que ses enfants connussent son histoire et sa culpabilité; elle remit à son fils une lettre qu'elle lui recommanda de lire après sa mort. Elle était adressée aux deux enfants et contenait ce qui suit :
'< Reconnaissez en moi, mes enfants, les conséquences d'un cœur mauvais et égoïste qui m'a rendue insensible aux souffrances des autres et sans égards pour les lois les plus simples de la justice. L'égoïsmefut mon culte , et le plaisir d'être adulée s'accrut de toutes les flatteries des gens qui m'entouraient ; et si les coutumes du royaume eussent permis aux rois de se mésallier, votre oncle eût échappé aux traits meurtriers de ma coquetterie.
11 O Marianne, mon enfant, ne vous abaissez jamais à mettre en pratique ces artifices qui ont dégradé votre infortunée mère. Je voudrais vous laisser, comme dernier témoignage de mon affection, la conviction que la coquetterie est parmi les vices de la femme celui qui touche de plus près à l'impureté. C'est par le fait une sorte de prostitution mentale, la destruction de tous les sentiments de délic;itessv, qui ajoutent un si grand )irix aux charmes de la femme; c'est enfin la des truction de toute modestie. Une femme qui s'est adonnée à la pratique de ce vice s'efforcera en vain de retrouver cette simplicité de ctrur qui peut seule lui assurer l'affeclion de son mari et de ses enfants, et s'il dégénère en habitude il la conduit inévitablement;» l'oubli de tous ses devoirs. C'est en vain qu'une coquette ]prélend k la vraie dévotion; ce n'est pour elle qu'un masque de plus d'hypocrisie et de déception. Dli ii vous garde et vous bénisse, enfants! (jonsolez et respectez votre estimable père tant qu'il demeurera parmi vous, et placez votre foi dan» Celui qui n'abandonne jamais ceux qui s'adressent à lui avec sincérité et amour.
• Votre mère mourante. » Maeiannu Pomiunnyss. •
Cette lettre produisit une profonde impression aur les deux orphelins. Chez lady Marianne c'était la pitié, le regret et un sentiment d'horreur pour sa faute qui avait détruit la paix et la tranquillité îlesprit de sa mère; mais chez son frère, alors comte de Pendennyss, ces sentiments s'unissaient à une crainte jalouse d'éprouver un semblable sort dans les hasards du mariage. Son oncle avait été sujiposé devenir un jour l'héritier d'un titre plus élevé que le sien , mais il était le possesseur rétl d'un nom au moins aussi honorable et d'une plus grande fortune.
Peu de temps après la mort de la comtesse, M. Denbigh, sentant sa constitution décliner chaque jour davantage , résolut de finir ses jours auprès de son ami le docteur Yves , qu'il n'avait pas revu depuis quelques années.
Il quitta la résidence de son fils dans le pays de Galles, et, voyageant à petites journées, il atteignit enfin le château de Lumley, mais faible et presque épuisé. Il fit ses adieux solennels à Marianne, qu'il ne voulait pas rendre témoin de sa mort. Arrivé à une petite distance de B..., il renvoya les équipages du comte, et tous deux prirent à pied la route du presbytère.
Une lettre avait élé envoyée pour informer le docteur de sa prochaine arrivée, sans toutefois en préciser le jour, et du désir qu'il avait de rester inconnu au milieu de la famille ; mais, sentant sa fin approcher, il était arrivé tout à fait inattendu chez son vieil ami. On en a vu les résultats dans les premiers chapitres de cette histoire , la mort de Denbigh et le départ de son fils en compagnie de son ami Frapcis au tombeau de ses ancêtres dans le Westmoreland.
Le comte éprouvait une répugnance bien légitime à laisser connaître l'histoire et les malheurs de la famille, et surtout de livrer à la censure du monde la conduite légère de sa mère. La mort subite et étrange de son père eût pu rappeler à la mémoire oublieuse de la société les circonstances premières de sa vie; et pourtant il était difficile de laisser passer inaperçue la mort d'un homme du rang de M. Denbigb. Ce fut Francis qui indiqua le moyen le plus simple de rester dans la vérité sans éclat , en dictant le paragraphe qui parut dans les journaux. A l'égard des Moseleys, quoi de plus naturel que le fils de M. Denbigh fût aussi AL Denbigh ?
Le nom de lord Lumley, depuis comte de Pendennyss, était connn de la nation entière ; mais la longue retraite de son père et de sa mère les avait fait oublier de leurs amis; I\Irs. Wilson elle-même croyait son frère favori un Lumley. Le château de Pendennyss était depuis des siècles la résidence orgueilleuse de cette famille, et le changement de nom de ses possesseurs s'était perdu dans la nuit des temps.
Quand donc Emilie rencontra le comte d'une manière si inattendue pour la seconde fois au presbytère, elle le reconnut, comme tout le monde, pour M. Denbigh. Cette fois Pendennyss était revenu dans l'espoir de rencontrer son parent lord Bollon; mais apprenant qu'il était parti, il n'avait pu résister au désir de rendre visite au recteur. Laissant en conséquence ses équipages continuer leur route vers Londres, il était arrivé à pied à la maison du docteur Yves. Par les mêmes motifs que la première fois , il avait désiré demeurer incognito. La chose était facile; le docteur et son fils l'appelaient dans son enfance simplement George ou Lumley, et ne mentionnaient jamais le nom de Pendennyss, qui leur rappelait de tristes souvenirs.
Le comte avait souvent entendu parler par ses amis de la beauté d'Emilie Moseley , et Mrs. Yves surtout ne tarissait pas en éloges sur son caractère. La curiosité du comte fut grande déjuger par lui même des vertus et de la beauté de ce parangon femelle, et, contrairement à toutes les renommées trop hautement vantées , il put se convaincre qu'elle était au-dessus de touj d'éloge. Voulant toutefois approfondir son caractère, il insista auprès du docteur pour qu'il l'aidât à rester inconnu. Celui-ci eut pitié de sa faiblesse, car il ne put se tromper sur les nouveaux sentiments qui le dominaient, et consentit à garder le silence.
— Mais enfin, George, dit-il en souriant, vous n'avez pas l'intention de l'épouser sous le nom de Denbigh?
— Oh! non, certainement, il est encore trop tôt de penser au mariage; mais j'aimerais à sjivoir comment le monde accueillera M. Denbigh tout court, orphelin et sans fortune. N'oubliez pas mon incognito, appelez-moi seulement George; c'est tout ce que je vous demande.
Le plan de Pendennyss suivit son exécution. Les jours se succédèrent rapidement, et il restait toujours dans le IXorthauiptoushire jusqu'à ce que ses principes et son caractère lui eussent gagné l'estime et l'affection delà famille Moseley.
Ses fréquents embarras provenaient de la crainte qu'il avait d'être reconnu. IH'avait échappé belle avec Lise Herbert Nicholson; et, comme on pense, il avait évité avec soin mistress Fitz-Gérald et lord Henri Stapicton ; car, puisqu'il s'était tant avancé, il avait résolu de persévérer jusqu'à la fin. Egerton devait l'avoir reconnu, et il méprisait son caractère et ses manières.
Quand Chatterton parut diriger ses attentions sur Emilie , la conduite et la confiance du jeune homme le firent prendre pour confi.lent de ses désirs et de sa position, 'l'rop généreux pour ne pas rencontrer son rival sur un terrain égal, Pendeiinjss employa son inllueuoe aiiprèsdu duc et de son cousin jiour faire obtenir au baron la charge qu'il sollicitait. On en connaît le résultat. Il le conduisit à Londres, le confia
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au duc de Derwent et revint aussitôt continuer sa cour. Sa lettre , datée du château de Bollon , était une ruse pour cacher son véritable caractère, car il savait que le baronnet et sa famille partaient en ce moment même pour les eaux.
— En vérité, mylord, lui dit un jour le docteur, vos plans réussissent à merveille, et je ne redoute qu'une chose; c'est que l'effet produit sur votre fiancée, lorsqu'elle apprendra votre rang et votre véritable nom, ne soit tout différent de ce que vous en attendez.