CHAPITRE XLVl
Mais le docteur Yves s'était trompé. Lorsqu'il aperçut des éclairs de plaisir et de brillantes couleurs dans la physionomie de mistress Moseley , et le sourire de satisfaction qui relevait les lèvres graves de mistress ^^'ilson , quand le comte leur tendit la main pour descendre de voiture, il convint avec joie que ses pronostics élaitntfaui.
Pendennyss continuait à tenir la portière de la voiture d'un air irrésolu , lorsque mistress Wilson lui dit :
-— Vous souperez avec nous, milord?
— Mille remerciments, ma chère madame, pour tant de bontés, s'écria-t-il, s'élançant dans la voiture , qui se referma aussitôt, et ils partirent.
— Après les explications de ce matin, milord, dit mistres Wilson , désirant dissipera la fois tous ses doutes, il serait futile de cacher notre curiosité de connaître tous vos actes. Comment votre portefcuile s'est il trouvé dans la possession de mistress Filz-Gerald?
— De mistress Fitz Gerald ! répéta Pendennyss surpris : t Je l'ai perdu dans l'une des salles de la résidence , et je pensais qu'il était ainsi tombé dans vos miins et que son contenu m'avait trahi à vos yeux, ainsi qu'à ceux d'Emilie, et que pour cette raison vous m'aviez repoussé toutes deux. Me serais-je trompé dans mes deux conjectures ?
Mistress Wilson, pour la première fois, déduisit au comte les véritables motifs de leur refus, et lui raconta comment le portefeuille lui avait été remis par mistress Fitz-Gerald.
Le comte écoutait dans le plus grand étonnement, et après avoir réfléchi en lui-même, il dit tout à coup :
— Je me souviens de l'avoir sorti de ma poche pour montrer au colonel quelques plantes rares et sèches que j'y avais renfermées, et lorsque je me suis aperçu que je l'avais oublié, je ne l'ai plus retrouvé à l'endroit oii je l'avais laissé ; j'ai cru naturellement plus tard qu'il était tombé entre vos mains.
Mistress Wilson et Emilie pensèrent aussitôt qu'Egerton était le misérable qui leur avait causé , ainsi qu'à mistress Fitz-Gerald, tant de tourments, et la première fit part de ses soupçons au comte.
— Rien n'est plus probable, madame, répondit-il, et ceci m'explique son regard effaré quand nous nous sommes rencontrés la première fois, et pourquoi il fuyait ma présence ; car il a dû me reconnaître quoique la voilure le cachât à mes yeux. Ils convinrent tous trois qu'Egerton avait porté le portefeuille chez mistress Fitz-Gerald, et passèrent à un sujet de conversation plus agréable.
— Maitre ! mou maître! s'écria Pierre qui se trouvait à la fenêtre de la chambre de M. Benfield, soufflant sur une assiettée de gruau destinée au souper de son maître et allongeant le cou, écarquillant ses yeux pour distinguer les objets à la lumière de la lampe, je crois que voici M. Denbigh aidant missEmmy à descendre d'un équipage tout couvert d'or et entouré de domestiques chamarrés sur toutes les coutures.
La cuiller que M. Benfield allait porter à sa bouche s'échappa de sa main ; il se leva brusquement, et rajustant sa toilette, il prit le bras de son intendant et se dirigea vers le salon; mais comme tous ces mouvements parurent trop longs encore au brave serviteur, le vieux garçon calma son impatience par les réflexions suivantes :
— M. Denbigh de retour! je croyais qu'après avoir laissé ce coquin de John tirer sur lui il n'aurait jamais abandonné mon Emmy. Ici le vieux gentilhomme se rappela tout à coup le mariage de Denbigh. Mais, Peter, à quoi bon maintenant... je me souviens que quand mon ami, le comte de Gosford... Il fut arrêté de nouveau dans ses réflexions par l'image de la vicomtesse qu'il avait vue assise à une table de jeu. Mais enfin, Peter, nous pouvons néanmoins descendre et le voir.
— Monsieur Denbigh , s'écria sir Edward lorsqu'il aperçut le compagnon de sa sœur et de sa fille entrer au salon, soyez une fois encore le bienvenu parmi vos vieux amis. Votre fuite soudaine nous a causé beaucoup de chagrin , mais sans doute lady Laura avait trop d'attraits pour nous permettre de vous garder plus longtemps parmi nous.
Le lion baronnet soupira et tendit la main à celui qu'il avait espéré un jour accueillir comme son fils.
— Ce n'est ni lady Laura, ni aucune autre dame, mon cher sir Ed- Avard, s'écria le comte saisissant sa main, qui m'a chassé de votre maison , mais c'est le déplaisir de votre propre fille, et la voici, j'espère, prête à le reconnaître et à me pardonner. John, qui connaissait le refus de sa sœur et qui ressentait de l'humeur de l'accueil cavalier que lui avait fait Denbigh, se sentit indigné de tant d'audace de la part d'un homme marié, il s'approcha de lui et lui dit :
— Votre serviteur, M. Denbigh ; comment se porte lady Laura? Pendennyss comprit son regard et répliqua gravement:
— Votre serviteur, M. John Moseley. Lady Laura se porte ou doit certainement se porter très-bien, car elle est dans ce moment au bal avec son mari.
Le regard vif de John erra du comte à sa tante, de sa tante à Emilie ; un s lurire radieux éclairait toutes leurs physionomies : il comprit qu'il était survenu quelque chose d'extraordinaire, et, cédant à son impulsion, il saisit la main que lui tendit Pendennyss et s'écria :
— Denbigh! je vois, je reconnais qu'il y a ici quelque méprise inexplicable et que nous sommes...
— Nous sommes frères, répliqua le comte avec emphase, sir Edward ;
— chère lady Moseley, je m'abandonne à votre merci. Je suis un imposteur... quand votre hospitalité m'accueillait sous votre toit, vous receviez George Denbigh , mais il est connu plus avantageusement sous le titre du comte de Pendennyss.
— Le comte de Pendennyss! s'écria lady Moseley dans un transport de joie; est-il possible, ma chère Charlotte, que ce soit li votre ami inconnu !
— C'est le même , ma sœur, et coupable d'un acte de folie qui rapproche la distance qui nous sépare, en démontrant qu'il est sujet aux faillibililés d'un mortel ; mais la mascarade est finie, et j'espcre que vous et Edward l'accueillerez non- seulement comme un comte, mais comme votre fils.
— Très volontiers, — très-volontiers, s'écria le baronnet avec force, fût-il prince, pair ou mendiant, il est le sauveur de mon enfant, et comme tel il sera toujours le bienvenu.
La porte s'ouvrit lentement, et le vénérable célibataire parut sur le seuil.
Pendennyss, qui n'avait jamais oublié les intentions bienveillanlcs à son égard de M. Benfield, le reconnut avec une vive satisfaction, et lui témoigna sa joie de le retrouver à Londres.
— Monsieur Denbigh, je suis heureux de vous voir; j'avais envoyé Peter à Londres pour porter un message , mais c'est fini maintenant.
— Le vieillard soupira — Néanmoins Peter a échappé aux embûches de ce lieu de débauche, et si vous êtes heureux, je suis satisfait. Je me souviens quand le comte de...
— Pendennj'ss, s'écria l'autre, en imposa à l'hospitalité d'un digne gentilhomme sous un nom supposé, pour étudier le caractère d'une femme adorable beaucoup trop bonne pour lui, et qui veut bien aujourd'hui oublier ses folies et le rendre non-seulement le plus heureux des hommes, mais, en outre, le neveu de M. Benfield.
Pendant ce discours, la physionomie de M. Benfield trahissait une vive émotion : il regardait de l'un à l'autre sans comprendre, jusqu'à ce qu'il aperçut mistress Wilson qui lui souriait ; l'émotion l'empêchant de prononcer une parole, il montra du doigt le comte interrogeant du regard mistress Wilson, qui lui répondit simplement :
— Lord Pendennyss.
— Et Emmy, chère, voulez-vous, voulez-vous l'épouser? s'écria le vieillard d'une voix étouffée.
Emilie comprit son oncfc , et rougissant mais avec une grande franchise , elle mit sa main dans celle du comte, qui, ravit, la couvrit de baisers.
M. Benfield retomba sur sa chaise et fondit en larmes.
— Peter, murmura-t-il d'une voix presque intelligible, je suis heureux, je puis mourir en paix; mon Emilie adorée sera mariée, et je la confierai à vos soins.
Emilie, vivement émue de tant de témoignages d'affection, se jeta dans ses bras et versa avec lui des larmes de joie. Jane n'éprouva aucun sentiment d'envie à la vue du bonheur de sa sœur ; elle s'en réjouit au contraire, et tous vinrent s'asseoir à la table pour souper, formant un groupe d'heurcui dont on eût à peine trouvé le parallèle dans la grande métropole.
— Mylord Pendennyss, dit sir Edward se versant un verre de vin et passant la bouteille à son voisin , je bois à votre santé, à votre bonheur et à celui de ma fille chérie.
Le toast fut joyeusement accepté par toute la famille, sans en excepter l'honnête intendant qu'un sincère attachement et de longs services autorisaient à prendre des familiarités respectueuses; il se versa donc un verre de vin, et s' approchant de la jeune fiancée, il commença ainsi son discours :
— Ma chère miss Emmy, je vous souhaite de vivre longtemps pour être la consolation de votre honoré père, de votre honorée mère et de mon cher honoré maître , et de vous-même et de mistress Wilson. L'intendant s'arrêta pour éclaircir sa voix et pour rassembler dans sa mémoire les noms de ceux qui figuraient à table — et M. John Moseley, et la douce mistress Moseley, et la jolie mistress Jane, et M. lord Denbigh , comte — comte comme on dit qu'il est maintenant — et Peter s'arrêta un moment pour délibérer ; puis faisant une autre révérence, il porta le verre à ses lèvres, mais il l'avait à peine vidé à moitié qu'il s'arrêta, etle remplissant de nouveau jusqu'au bord, il reprit... et le révérend M. Francis Yves et mistress Yves.
Un long éclat de rire de John vint mettre fin à son énumération, et considérant qu'il n'avait oublié personne de la famille, il vida son verre d'un seul trait.
Emilie, en adressant ses remerciments au vie Uard pour son oraison , aperçut dans le coin de son œil une larme qui eût plaidé en sa
PRÉCAUTION
favotir pour cctto Iqjôre infraction .m cérémonial. Penilenny.'s se leva, et lui prcnanl l;i m.iin avec bonté , le remercia cordialement.
— Je vous (lois beaucoup , monsieur Johnson , pour les deux voy.igcs que vous avez faits pour moi, et je n'oublierai jamais le îèle avec lequel vous avez rempli votre dernier voyage; nous sommes amis pour la vie.
— Je vous remercie, je remercie Votre Seigneurie, dit l'intendant à voix basse, puissiez-vous vivre longtemps, pour rendre ma chère petite miss Emmy aussi beureusc qu'elle mérite de l'être!
— Mais en vérité , milord , s'écria Jolin observant que l'affection de l'intendant avait amené de nouveau des larmes dans les yeux de sa sœur, n'était-ce pas une circonstance singulière que cette rencontre soudaine dans votre bôlel dos quatre voyageurs de la diligence ?
— Pas autant que vous le pensez, répliqua le comte; vous-même et Johnson étiez à avi recherche ; lord llenry Stapleton accomplissait l'engagement de me prendre pour partir au mariage de sa sœur; c'était chose arrangée entre nous par correspondance , et le général Marcati me cherchait aussi pour m' entretenir d'intérêts de sa nièce doiia Julia. C'était la première entrevue que nous avions ensemble, car pendant mon service en Espagne je n'avais connu que le comte. La lettre qu'il me donna était de l'ambassadeur espagnol réclamant un droit d'extradition contre mistress Fitz-Gerald, et exigeant que je me départisse d'aucune influence pour contre-carrer ses efforts.
— Ce que vous refusâtes? interrompit chaleureusement Emilie.
— Ps'on, répondit le comte, car ce n'était pas nécessaire, le ministre lui-même n'est pas inx'esti d'un pouvoir aussi étendu ; mais je dis explicitement au général, que je m'opposerais à toutes démarches violentes pour la forcer à rentrer dans son pays et s'y voir renfermer dans un couvent.
— Votre Honneur, milord, dit Peter qui avait écouté avec beaucoup d'attention, oserais-je, sans vous offenser, vous adresser une ou deux questions?
— Parlez, mon brave ami, dit Pendennyss avec un sourire encourageant.
— Je désire savoir si vous êtes resté dans la même rue après avoir quitté rhôlel; car M. John Moseley et moi nous n'étions pas d'accord sur ce point.
Le comte sourit et répliqua : — Je crois, Moseley , que je vous dois des excuses pour vous avoir traité si cavalièrement, mais le crime rend poltron, vous ignoriez mon déguisement, et j'avais honte de dissimuler plus longtemps ; je quittai donc la ville au point du jour. Quelle est votre autre question?
— Ma foi, milord, reprit Peter un peu désappointé de s'être trompé dans sa première conjecture , ce langage d'outre-mer dont vous vous êtes servi...
— C'était de l'espagnol.
— Et non pas du grec, Peter , dit gravement son maître. Je pensais bien d'après ce que vous m'avez rapporté , qjje vous vous trompiez. Il ne faut pas vous déconcerter pour cela , car je connais plusieurs membres du parlement qui ne parlent pas le grec, il n'y a donc pas de honte pour un serviteur de l'ignorer.
Un peu consolé de sa part d'ignorance avec les représentants de son pays, Peter reprit sa place en silence, et bientôt le roulement des voitures annonçant la sortie de l'Opéra, le comte prit congé de la famille et tous ie séparèrent pour prendre du repos.
Quelques jours plus lard, un messager prenait la route de B.... pour prier le docteur Yves et ses amis d'être témoins du mariage annoncé entre le comte de Pendennyss et miss Emilie Moseley. M. Benfield se désolait de penser que la grande fortune du comte ne lui permît pas de contribuer pour sa part au bien-être d'Emilie, Néanmoins un quinzième codicille fut introduit par l'ingénuité de Peter et de son maître , en faveur non pas de George Denbigh , mais du second fils qui viendrait à naître, Roderic Benfield-Denbigh lui léguant vingt mille livres sterling pour porter son nom.
— Et ce sera un joli garçon, j'en suis sûr, dît l'intendant qui serra de nouveau le testament.
— Oui , certainement , car les deux jeunes gens sont aussi beaux qu'ils sons bons, répliqua son maître; je me souviens que quund notre président épousa sa troisième femme, on disait par le monde qu'ils formaient le plus joli couple de la cour; mais mon Emmy et le comte sont bien mieux. Ah ! Peler Johnson, ils sont jeunes, riches et aimés; mais après tout, que serait tout cela sans la bonté ?
— La bonté! s'écria l'intendant étonné, mais ils sont bons comme des anges.
Les idées du m?ître sur la perfection humaine avaient subi un rude choc à la vue de sa vicomtesse devenue joueuse, mais il répondit avec douceur : — Aussi bons que des mortels peuvent l'être.