‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 219 sur 253 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

La douce température du printemps commençait .'i faire désirer de quitter la ville pour jouir de l'air jiur de la campagne, lorsque sir Edward se décida à louer à quelques milles de Londres une petite propriété, oii il [lUt se livrer à sou goût prononcé pour le jardinage : c'est là qu'au sortir de l'autel Pendennyss conduisit sa femme, oii ils passèrent dans ce paisible cl délicieux séjour les première» semaines

de leur félicité ; au haut de ce temps, ils revinrent prenJrc possession de leur maison de Londres, et la comtesse fut installée maîtresse du riche hôtel d'.\nni'rdalc.

I^e matin même de leur arrivée, le comte se présenta dans Saint- James square, et s'inclinant devant mistress Wilson, il lui dit :

— Je viens, madame, vous chercher pour vous conduire à votre nouvePc demeure. Celle-ci, émue de surprise et le cœur palpitant d'émotion, demanda l'explication de ces paroles.

— Sûrement, ma chère mistress Wiison , plus que ma tante, ma mère, vous ne pensez pas après avoir dirigé mon Emilie de l'enfance à l'adolescence, dans le sentier du devoir, l'abandonner au moment le plus décisif de ses épreuves ; je suis l'élève de votre mari, nous sommes les enfants de vos soins réunis, et nous ne devons désormais, comme nous possédons un même cœur, n'habiter qu'une même maison.

Mistress Wiison avait vivement désire cette invitation, mais elle espérait à peine la voir réaliser, et surtout d'une manière aussi franche et alTcclueuse ; ne pouvant retenir ses larmes , la bonne veuve porta la main de Pendennys à ses lèvres pour tout remercîment. Sir Edward, regrettant la société de sa sœur, insista pour qu'elle partageât son séjour entre les deux familles.

— Pendennyss a dit vrai, mon cher frère; Emilie est l'enfant de mes soins et de mon amour : les deux êtres que j'aime le plus au monde sont unis maintenant; mais, ajouta-t-elle pressant lady Moseley dans ses bras, mon cœur est assez vaste pour vous contenir tous, et ma reconnaissance pour votre affection sera éternelle; nous ne ferons qu'une seule et grande famille , et quoique nos devoirs puissent nous séparer pour un temps, nous nous retrouverons toujours avec la même tendresse ; mais je désire demeurer avec Georges et Emilie.

— J'espère néanmoins, dit lady Moseley au comte, que votre propriété dans le Nortbamptonshire ne restera pas toujours vacante?

— Cette propriété n'est plus à moi, madame; quand je pensais réussir dans mes projets, j'envoyai un homme d'affaires pour acheter l'évêché ; dans mon désapointement , ajouta-t-il , j'oubliai de donner contre-ordre, j'en fus quelque temps embarrassé; mais aujourd'hui elle est rendue à sa première dastination, elle est uniquement la propriété de la comtesse de Pendennyss, et je ne doute pas que vous ne la trouviez souvent et agréablement occupée.

Cette nouvelle causa un grand plaisir à la famille , et la perspective de passer la saison d'été rendit à Jane elle-même son premier bonheur.

S'il est un bonheur dans cette vie qui se rapproche de celui promis aux élus du ciel , c'est celui qui prend sa source dans un amour ardent et pur, oîi la jeunesse, l'innocence, la piété et l'union de la famille viennent sourire sur deux nouveaux époux... Mais il n'y a pas dans ce monde de bonheur parfait.

Le courage et la tranquilité d'esprit d'Emilie devaient être mis à l'épreuve par un événement inattendu, et qui vint ébranler le monde. Bonaparte reparut eu France

Dès que le comte eut connaissance de cet événement, sa résolution fut prise ; son régiment était la gloire de l'armée , et sans aucun doute il recevr.iit l'ordre de rejoindre le duc. Emilie était donc en quelque sorte préparée à se séparer pour un temps de son époux. Un matin le son des trompettes et des instruments de guerre vint troubler les échos solitaires des alentours du petit village où était situé l'ermitage de sir Moseley, caché presque entièrement par les buissons qui entouraient la place ; la comtesse de Pendennyss et sa sœur lady Marianne épiaient avec inquiétude l'approche du corps ainsi bruyamment annoncé. Une foule innombrable de cavaliers rangés en ligne avait défilé devant les regards attentifs des deux femmes , sans qu'elles eussent reconnu parmi eux la noble tournure du chef, lorsqu'un cavalier se détache tout à coup et sautant à bas de son cheval, Emilie tomba dans les bras de son mari.

— C'est le sort du soldat, dit le comte; j'espérais que la paix du monde ne serait plus de longtemps troublée , que l'ambition et la jalousie accorderaient quelque répit à notre profession meurtrière ; mais, du courage, mon amie, espérons que tout se terminera pour le mieux.

— Ah! ah! Pendennyss, mon cher mari, sanglota Emilie, emportez avec vous mes prières, mon amour, tout ce qui peut vous consoler. Je ne vous dirai pas d'avoir soin de vos jours, votre devoir vous enseigne comme soldat de les exposer, et comme époux de me les conserver; je prierai que vous me soyez bientôt rendu, toujours amant le plus cher des hommes et chrétiens.

Le comte voulant éviter de prolonger la douleur de cette séparation, donna un dernier baiser à sa femme, et pressant Marianne sur son cœur, il remonta à cheval, et fut bientôt hors de vue.

Quelques jours après le départ de Pendennyss, Chatterton fut surpris de voir arriver sa mère et sa sœur Catherine. Leur récit fut court. Lord et lady Herrieficld étaient séparés; et la douairière , redoutant les conséquences d'une jeune femme dans cette situation, ramenait sa fille à Londres pour être à même de veiller sur sa conduite. Lord Herrieficld n'avait rien rencontré dans sa femme qui répondit à son attente; s» simplicité, qui au premier abord l'avait charmé, avait bientôt fait place aux exigences impérieuses d'une femme ,i la mode et courant le monde. Catherine quitta volontairement son mari, et son mari fut tout aussi content d'être débarrassé de sa femme. Quelques jours après leur départ il partit pour l'Italie avec la femme répudiée d'un officier de la

PRÉCAUTION

marine anglaise ; et si Kate ne commit pas une faute égale , elle le dut

plus à la vigil

présence

ance jalouse de sa mère qu'à sa propre préservation ; de mistress Wilson consola un peu Emilie de l'ab;

bsence

de son mari, et l'empêcha de penser aussi souvent qu'elle l'eût fait dans la solitude aui dangers qu'il courait. L'évêché avait été disposé pour la recevoir ; et comme elle voulut attendre le retour de son époux pour être présentée à la cour, toute la famille l'accompagna dans le Nortliamptonsbire. Sir Edward eut le plaisir de voir réunies autour de lui toutes les personnes qu'il aimait et ses meilleurs amis du voisinage.

— Mylady Pendennys, dit Haughton , qui avait ce jour-là accepté une invitation à dîner, j'ai reçu des nouvelles du comte , et je vous les apporte, pensant qu'elles vous feront plaisir.

— En effet, si vous en avez de plus récentes que moi , répondit Emilie souriant , vous me ferez plaisir de les lire.

— Il est arrivé sain et sauf avec son régiment près de Bruxelles; je l'ai appris du fils d'un voisin qui l'a vu entrer dans la maison occupée par Wellington.

— Oh! dit mistress Wilson , Emilie sait cela depuis huit jours. Votre ami ne vous a-t-il rien dit de Bonaparte ? Kous nous intéressons vivement à ses démarches.

M. Haughton, mortifié d'avoir donné des nouvelles si anciennes, répondit qu'il ne savait rien de plus que ce que contenaient les journauj. — Mais, ajouta-t-il , je pense que Votre Seigneurie a aussi entendu parler du capitaine Jarvis.

— Kon , répondit Emilie , les mouvements du capitaine Jarvis m'ont, je l'avoue, beaucoup moins intéressée que ceux de lord Pendennyss. Le duc en aurait-il fait son aide de camp?

— Kon pas, dit vivement le voisin enchanté d'avoir quelque chose de nouveau à apprendre; aussitôt qu'il apprit le retour de Bonaparte, il vendit sa commission et se maria.

— Il est marié ! s'écria John ; pas à miss Harrys, je pense ?

— Non, à une sotte fille qu'il a rencontrée dans leCornwall, et qui s'tst laissé prendre à ses galons dorés. Le lendemain il dit à sa femme désolée et à sa mère frappée de stupeur que l'honneur des Jarvis devait se reposer jusqu'à ce que les soutiens du nom devinssent assez nombreux pour les risquer sur un champ de bataille.

— Et comment la nouvelle mistress Jarvis et la femme de sir Thinlo ont-elles pris cette déclaration?

— Pas bien du tout; la première sanglota et dit qu'elle ne l'avait épousé que pour sou habit rouge et son courage, et la mère déplora la destruction de l'honneur nsissant de sa maison.

— Comment tout cela s'cst-il terminé? demanda mistress Wilson.

— Le capitaine Jarvis, continua M. Haughton, pour éviter le ridicule dans son nouveau voisinage, s'est enfin rendu aux désirs de son père, et il a repris sa profe.-sion de marchand dans la Cité.

— Où je souhaite sincèrement qu'il reste, s'écria John qui depuis l'accident du bosquet ne pouvait plus le souffrir.

— Mais sir Timon , le bon , l'honnête marchand , qu'est-il devenu?

— Il a abandonné son titre, se fait appeler simplement M. Jarvis, et vit retiré dans le Cornwall. Son gendre est parti pour la Flandre .Tvec son régiment, et lady Egerton, ne pouvant vivre sans les secours de son père, est allée enfouir son orgueil auprès de lui.

Les lettres du continent annonçaient l'approche des événements, et les appréhensions de notre héroïne et de ses amis augmentèrent à mesure que le moment de la lutte devenait plus imminent. Sur ses résijltats reposaient en effet non-seulement les destinées de milliers d'individus, mais celles aussi des princes ennemis et des empires.

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