‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 220 sur 253 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Napoléon avait déjà commencé ces rapides mouvements qui pendant un temps jetèrent le monde dans la balance de sa fortune, et que l'intervention de la Providence put seule arrêter dans leur essor. Pendant que le 40"' régiment de dragons évoluait dans un champ inondé déjà du sang anglais, son galant colonel des hauteurs de Quatre-Bias aperçut un escadron ami terrassé sous les coups des cuirassiers ennemis. Un mot d'ordre envoyé à temps amena des renforts et changea les vaincus en vainqueurs.

Epargnez ma vie, je me rends, s'écriait un oflicier déjà blessé

mortellement et qui se couvrait la tète contre les coups furieux d'un Français. Un dragon anglais abattit le bras du cuirassier, qui fut contraint de se retirer.

Dieu merci ! soupira l'officier blessé tombant sous les pieds de son

cheval. Son sauveur mit pied à terre et, le soulevant dans ses bras, lui demanda où il était blessé. L'un était Pendennyss et l'autre Egerton. Le blessé poussa un sourd gémissement en reconnaissant celui qui l'avait sauvé du coup de grâce. Le comte le confia aux soins de deux soldats et se remit en selle. Les débris épars furent ralliés au son de la trompette, et pendant le reste du jour on put les apercevoir au plus fort de la mêlée, conduits par leur intrépide colonel, les sabres dégouttants de sarg et leurs voix rauques à force de crier victoire.

Le temps qui s'écoula entre la bataille de Quatie-Bras et celle de Waterloo fut un temps de rude épreuve pour le courage et la discipline de l'armée anglaise. Les Prussiens, battus sur leurs flancs, avaient été complètement mis en déroute, et ils se trouvaient en fac<; d'un en-

nemi brave, habile et victorieux, conduit par le plus grand capitaine du monde. I c prudent commandant des forces anglaises battit en retraite vers 1. ; ine de Waterloo, qui allait bientôt ouvrir ses flancs pour receler c!is milliers de cadavres et décider du sort de la bataille.

Le voisinage de l'ennemi n'admettait pas de relâche dans les lignes avancées de l'armée anglaise, et la nuit inquiète du 17 s'écoula pour le comte sous la voûte du firmament et enveloppé dans le même manteau avec son lieutenant-colonel George Denbigh.

Au signal du premier coup de canon , Pendennyss enfourcha son coursier, do inant une dernière pensée à sa femme , puis il fut tout entier aux résultats de la journée dont les événements sont connus.

Henry Egerton avait été lancé de bonne heure dans le monde comme bon nombre de ses compatriotes, sans aucun principe pour dominer les passions et résister aux séductions de la société. Son père occupait un emploi dans le gouvernement et passait tout son temps à la cour. Sa mère était une femme à la mode, ne vivant que pour plaire au monde et s'abandonnant à toutes les faiblesses de la folie pour l'emporter sur toutes ses rivales. Donc, il ne puisa dans la maison de son père que des sentiments d'égoïsme d'un côté et de l'autre une passion pour la vie mondaine et ses extravagances.

Brave par tempérament et par orgueil, il entra jeune à l'armée autant par vocation que séduit par la splendeur et le renom de l'étal militaire. Mais il préférait à la gloire Londres et ses plaisirs ; et l'argent de son oncle sir Edgird, dont il devait hériter, servit à l'élever au rang de lieutenant-colonel sans qu'il eût à passer une heure sur un champ de bataille.

Dans la seule campagne qu'il fit à cette époque en Espagne, il rencontra accidentellement doua Julia , et nous avons vu comment elle lui inspira une passion coupable et ses indignes projets envers elle. La conjecture de Pendennyss était vraie. Il avait vu le visage de l'officier qui s'interposait entre' lui et la victime, mais il était resté caché par la voiture. Il ne voulait pas attenter à sa vie , mais simplement le mettre hors d'état de le poursuivre. Trompé dans ses espérances et craignant le ridicule et les sarcasmes de ses camarades, il avait, comme on pense, gardé le secret sur cette aventure dont la connaissance eût tourné à sa honte. Lorsqu'il arriva dans le Northamptonshire, il y était attiré parplusieurs raisons: la nécessité de se soustraire à ses créanciers, son habileté à débarrasser Jarvis de l'argent qu'il extorquait à sa mère et à ses sœurs, et des vues sur l'une de ces dernières que la beauté de Jane avait souvent ébranlées. La première fois qu'il rencontra Denbigh il reconnut que le hasard le mettait à la merci de l'homme qui pouvait le perdre de réputation; apprenant que le protecteur de Julia était le même qui l'avait arrachée à ses odieuses tentatives , c'était bien lui qui , pour l'éloigner et le perdre dans l'esprit de mistress Wilson et de sa mère, avait profite de son absence momentanée pour enlever son portefeuille et le laisser tomber dans la m.aison de mistress Filz Gerald, auprès de laquelle il n'avait fait une seconde tentative que pour détourner les soupçons sur ses véritables projets.

La conversation que M. Holt avait tenue sur son compte l'avait tout à coup déterminé à se débarrasser de ses créanciers par un coup de main. Il prit la fuite avec miss Jarvis. •

Telle fut la substance de sa confession à l'homme qu'il avait reconnu pour le comte de Pendennyss sur le champ de bataille de Waterloo.

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