CHAPITRE XLIX
La moisson venait d'être faite dans les délicieuses vallées de Pendennyss , qui laissaient déjà pousser les premières tiges d'une nouvelle récolte. Les fermiers prévoyants tournaient leurs yeux vers les promesses de la prochaine saison , tandis que le château déployait aux yeux ébahis des paysans un mouvement et un bruit dont ils n'avaient pas été témoins depuis la mort du feu duc. Les nombreuses fenêtres s'ouvraient aux chauds rayons du soleil , les salles hautes et sculptées étaient parcourues en tous sens par les heureux habitants. Des valets en riche livrée paraissaient sur le perron , communiquant aux grooms et aux cochers les ordres des maîtres concernant les brillants équipages, remises et vastes hangars. Tout indiquait la vie , la splendeur et l'activité au dehors, l'ordre , la richesse et le bonheur au dedans.
Dans une pièce du rez-de-chaussée se tenait John Mosoley, occupé à examiner des pierres à fusil que lui présentait un domestique. Grâce , assise à ses côtés , jouait à les lui arracher les unes après les autres, et s'écriaiit d'un ton moitié sérieux , moitié plaisant :
— John , il ne faut pas vous dévouer avec tant d'ardeur à la chasse. C'est cruel de tuer pour votre seul amusement des oiseaux inoffensifs.
— Demandez au chef d'Emilie et à l'appétit de Mr. Haughton , dit John, vous savez du reste que je ne manque jamais mon coup.
— C'est une circonstance aggravante, car alors la boucherie n'en est que plus sanglante.
— Oh 1 s'écria John en riant, le ci-devant capitaine Jarvis est un chasseur comme il vous en faut. Il chasserait tout un mois sans abattre une plume.
— Mais maintenant Moseley, Pendennyss et Chatterton ont l'intention de conduire leurs femmes, en bons époux qu'ils sont, pour voir l'admirable chute d'eau dans les montagnes; et que vais-je faire, moi, pendant toute cette longue matinée ?
J«.bn s'assura que sa femme désirait réellement être de la partie, et,
PRECAUTION
JBtant un rru.ird île regret sur son fusil, il dit : — Vous avez donc bien envie de faire celte promenade ?
— Oli oui ! je vous assure si...
— Si quoi ?
— Si vous consentez à me conduire...
— J'y consens, mais h une condition !
— ^0In;ne7, la , dit (^rràcc rougissant de plaisir.
— C'est que vous n'exiioscrez ]ilus votre santé i aller à l't'glise le diraanclie par une pluie battante.
La jeune femme pâlit, baissa la tfclc , et Jotui, lui prenant tendrement la main, donna des ordres pour qu'on |)ri'parât son phaélon.
Dans l'angle d'une autre fenêtre rncadri^e de plantes et de fleurs exotiques, brillait le visage de lady«Maiianne Denbigli , jouant avec les pétales effeuillés d'une rose du Hen;jile, et dans l'angle opposé, debout devant elle se tenait respectueusement le duc de Derwent.
— J'écoulerai votre projet avec plaisir, dit la comtesse s'apcrccvant du désir qu'il avait de continuer.
— Milady, si mon honoré maître et milord le trouvent agréable, je voudrais ajouter un dernier codici'le au testament de mon maître pour en disposer.
— Au testament de votre maître! dit en riant le comte, pourquoi pas au vôtre, mon bon Peter?
— 11 ne convient pas à un pauvre serviteur comme moi de faire un testament.
— Mais comment le prouverez-vous, ce codicille ; il faudrait que vous fussiez décédés tous deux pour qu'il fiit valable ?
— Nos volontés, dit Peter mâchant ses paroles, seront connues le même jour.
Son maître le contempla avec afifection et le comte et Emilie étaient trop émus pour parler. Mais Peter tenait trop à son plan jiour ne pas continuer. Il insista pour avoir auparavant le consentement de la comtesse, car, dit-il, il ne voulait pas, même après sa mort, qu'elle eût quelque chose à lui reprocher.
— Milady, miss Emmy, dit-il avec feu, mon projet est de faire un codicille qui lègue ma petite fortune à une petite lady Emilie Denbigli.
— O Peter, vous et mon oncle Benfield , vous êtes trop bons, dit Emilie riant et rougissant à la fois, et elle rejoignit Clara et sa mère pour cacher son émotion.
— Merci , mon bon Peter, s'écria le comte ravi lui prenant la main , je vous permets de disposer de votre argent comme bon vous semblera.
— Peter, dit son maître à voix basse, il ne faut pas parler à l'avance de ces choses ; cela pourrait porter malheur.
Divers équipages s'approchant du perron, les jeunes gens de la société se préparèrent au départ et Chatterton donna la main à Harriet, John conduisit Grâce, et Pendennyss Emilie, dans leurs voitures respectives , le duc et lady Marianne suivant à quelque distance.
En arrivant sur le perron la comtesse leva les yeux vers une des fenêtres, oit elle aperçut sa tante et le docteur Yves; elle leur envoya des baisers, et son visage exprimait le rayonnement de son âme.
Un gentilhomme campagnard vint demander ia main de miss Barris.
— Vous avez entendu au déjeuner le projet de partie pour les cimes de la montagne, ma chère miss Marianne? Mais vous les avez visitées trop souvent sans doute pour vouloir en supporter la fatigue.
— Oh! non. J'adore cette promenade, et j'aimerais accompagner la comtesse dans sa première visite. J'ai bien envie de prier George de me donner une place dans son phaéton.
— Ma voiture serait honorée par la présence de lady Marianne Denbigh, s'écria le duc avec feu, si elle consentait à m'accepter pour son chevalier dans cette occasion.
— Marianne accepta avec un plaisir évident, et le duc continua :
— Mais si vous m'acceptez pour chevalier , je dois au moins porter vos couleurs, et il tendit la main pour prendre la rose qu'elle respirait. Lady Marianne hésita un moment, rougit et la lui abandonna.
— Voici , mon cher oncle , dit Emilie le \ isage rayonnant de bonheur et de santé, voici le négus que vous m'avez demandé, et s'approchant avec un verre plein du breuvage, elle ajouta : Je l'ai fait moi-même, et vous le trouverez bon.
— Oh ! ma chère lady Pendennyss, reprit le vieux gentilhomme se levant poliment de son siège, vous vous donnez trop de peine pour uu vieux garçon comme moi.
Les vieux garçons sont souvent plus estimables que les jeunes, interrompit gaiement le comte qui entrait, voici mon ami M. Peler Johnson; qui sait s'il ne nous fera pas danser à ses noces?
— Milord et milady, et mon honoré maître, dit Peter gravement et saluant respectueusement, j'ai passé l'âge de prendre femme, car vienne la Saint-Jean d'hiver, j'aurai soixante-treize ans, vieux style.
— Que. ferez -vous donc de vos trois cents livres de rente,- dit en souriant l'.milie, si vous ne les léguez à quelque brave femme qui rendra confortable pour vous l'hiver de la vie?
— Milady, boni, milady, dit l'intendant qui rougit, j'avais un peu pensé à en disposer avec le consentement de Votre Seigneurie.
Le vieux BcnfiolJ prcs'a Emilie cnlre ses bras. Dcnbigh éla'.t au comble du bonheur.
Vous avez le droit de vous réjouir de votre oeuvre et de l'accomplissement de votre tâche, dit le docteur souriant à mitress Wilson. Emilie est la pieuse et digne femme d'un homme pieux et digne et qui l'aime comme elle le mérite.
Je le crois, dit mistress Wilson suivant des yeux les voitures qui
s'éloignaient , et je ne pense pas que Pendennyss ait jamais lieu de douter de i'alï.ction d'Knulic.
Vous avez raison , ma chère madame , dit le docteur lui prenant
affectueusement la main , et je suis entièrement de votre opinion :
Oue la précaution dans tontes les circonstances de la vie vaut toujours mieux que les chances incertaines de la gucrison.
nu DE PRECAUTION.
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