‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 223 sur 253 · I.KS MOKUKS Dl ,IOUll · texte numérisé non relu

I.KS MOKUKS Dl ,IOUll

On lenianiiif dans une des rues transversales qui , partant (lu canal, aboutissent à la grande rue, noninu'e Itroad-Way, une maison (|iii justifie l'accusation de mauvais |;OÙt , k laquelle nous avons déjà t'iit allusion, et d'autres encore dont il n'a pas été question. Il y a environ un quart de siècle , on l'eût rejjardéc avec tout le respect dft ;i la demeure d'un patricien , mais aujourd'hui elle se trouve confondue avec mille autres semblables (pii sont successivement venues se grouper autour d'elle. On peut lit voir encore , avec ses murs de brique périodiquement repeints d'un rour.e plus foncé , sa devanture lie marbre, comme la blanche doublure et les parements d'une livrée vouge ; ses vertes jalousies , son toit élevé et les fondations basses et jiresque enterrées, respirant la propreté et le confortable, malgré ses fautes architecturales. C'est dans celte demeure que nous allons entrer vers huit heures du matin.

l.'élage principal était divisé, comme à l'ordinaire, en une salle à manger et un salon, communiquant entre eux par de grandes portes à deux battants. Ce prototype de toutes les demeures prétentieuses de Manhattan était habité par M. Dunscomb , esquire , le premier avocat et conseil de la ville et des bour!;ades environnantes. M. Dunscomb avait sur ses confrè-res l'immense avantage de condenser ses plaidoiries dans la courte période d'une demi-heure au maximum. Si la mode de renfermer les trésors d'éloquence dans les limites de la clepsydre eût existé de nos jours, cet habile orateur eût laissé loin derrière lui nos avocates loquaces, qui, comme nos lions campiignards, ont l)esoin d'un grand espace pour développer leurs grâces. Célibataire un peu cynique, mais bien élevé et homme du monde, il savait se rendre agréables aux dames , qui ne pouvaient comprendre qu'il ne voulût pas se marier. Tom Ounscomb , comme l'appelaient ses intimes , était de plus un joyeux compagnon , bon viveur, aimant la table, le bon vin, et traitant largement en homme généreux et ridie; car indépendamment des produits de sa profession , que son talent rendait très-lucrative, il possédait par héritage une fortune indépendante. Si nous ajoutons à tous ces avantages celui d'un extérieur agréable et d'une vigueur remarquable pour son âge, le lecteur possédera les éléments nécessaires d'introduction à l'un des principaux caractères de notre histoire.

Quoique célibataire, M. Dunscomb ne vivait pas seul. Il s'était fait une famille d'un neveu et d'une nièce , orphelins qu'il avait adoptés en bas âge à la mort d'une de ses sœurs ; le garçon s'appelait John ou Jack, et la fille Sally, et leur nom de famille A\ ilnungton.

Vers les huit heures d'une belle matinée du mois de mai , époque oîi les roses commençaient à montrer leurs pétales empourprés à travers les touffes de feuillage dans le jardin de M. Dunicomb, ces trois personnages se trouvaient rassemblés pour le déjeuner autour de la table de la salle à manger. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer à l'intérieur l'air embaumé des fleurs. Les membres de la petite famille n'étaient pas seuls. Un ami de Jack , nommé Michel Millington , leur tenait compagnie , et paraissait aussi bien chez lui que ses hôtes. Le déjeuner touchait à sa fin ; Sarah , Sally ou Sal par abréviation , suivait avec intérêt les mouvements des deux jeunes gens, qui regardaient attentivement une feuille de papier sur laquelle l'un d'eux écrivait avec un crayon. M. Dunscomb, entouré de papiers de chaque côté de sa table, était plongé dans la lecture d'un nouveau code , murmurant contre les innovations, posant parfois le livre pour se livrer k ses réllexions.

— \ oilii qui est fait, Mike , dit Jack après avoir écrit précipitamment quelques lignes.

— C'est une vraie tartine , bien sententieuse , répliqua l'ami d'un air de doute.

— Comme doivent l'être toutes les tartines. Je veux me tirer avec honneur de ce banquet où les discours seront reproduits dans les journaux. Que pensez-vous de cela , mon oncle ? ajouta-t-il en tendant le papier à ce dernier.

— Ce que j'ai toujours pensé, Jack. Cela ne vaut absolument rien. I.a justice s'administrerait d'une manière misérable sous un tel système. Plusieurs formes de procédure sont infernales , si on peut appeler cela procédure. Les dénominations même sont ridicules... Qu'est-ce que cela, plainti-s et drfensfs ?

— Cela ne résonne pas à l'oreille comme rehoulé et dchoulé sans doute. Mais je ne songeais pas au code, mon oncle, je vous demandais votre opinion sur le toast que je viens d'écrire.

— Il faudrait au moins le connaître pour éniettre une opinion.

— Le voici , mon oncle : — A la rnristiluliim des Klals-lnis , le piilhidiuin de von lilicilrs ririirs et reliijieuse.s ! — Je crois que je ne pourrai pas faire mieux que cela ?

— J'en suis fâché pour vous, Jack.

— Pourquoi donc, mon oncle' Il me semble que ce sont là des sentiments américains , et qu'il y a en outre un parfum des vieux principes anglais que vous aimez tant. Qu'y trouvez-vous donc à wîdire ?

— ISeaucou]!... (l'est un lieu commun ; ce que ne doit jamais être un toast, (|uand même il dirait vrai. Mais il n'y a pas un seul de ces mots sonores et creux qui soit vrai.

— Par exemple!.... La constitution ne garaiilil-elle pas au citoyen la liberté religieuse ?

— l'as le iiuiiiii du niniide.

— Vous m'étonnez, mon oncle ! Ecoutez, s'il vous plaît, ce qu'elle

dit.

Jack ouvrit un livre, et lut la clause par laquelle il espérait confondre l'un des jilus habiles interprètes des lois et la tète la mieux organisée des Etats de l'Union. Penseur original, mais dans l'acception la plus sage , il savait faire une distinction rationnelle entre les institutions d'Angleterre et d'Amérique.

« Le Congrès ne fera pas de lois concernant une religion, soit pour la proléger , soit pour en défendre le libre exercice; pas plus que pour comprimer la liberté de la ])arole ou la manifestation de la (icnsée par la presse , ou contre le droit de réunion et de pétition au gouvernement. »

— Voilà qui justifie pleinement mon toast , conclut Jack d'un air triomjdiant.

Pour toute réponse , M. Dunscomb grommela entre ses dents un hum ! très - expressif. M. Michel Millington aurait bien donné son opinion , mais il avait déjà eu l'occasion d'éprouver la sagesse supérieure de M. Dunscomb , et il savait que Sarah assistait à la conversation.

— Si votre oncle voulait mettre pour un instant son code de côté, nous pourrions savoir ce qu'il pense de notre citation , dit-il à demivoix à son camarade.

— Allons, mon oncle, reprit le neveu, plus courageux que son ami, sortez une fois de votre réserve , et mettez-vous en face de la constitution de votre pays. Sarah elle-même est de force à juger pour une fois si nous avons raison , et si mon toast est à l'épreuve de la critique.

— C'est une épreuve non - seulement de votre manière de penser, mais de celle de la moitié des habitants de notre pays. Et pourtant on ne peut dire une plus grande sottise que d'allirmer que la constitution des Etats-l nis est le palladium de quoi que ce soit concernant la liberté civile ou religieuse.

— Mais vous ne contestez pas la fidélité de ma citation.

— Nullement. La clause que vous venez de lire est une inutile consécration de faits qui existaient tout aussi bien avant qu'elle fût faite qu'ils existent aujourd'hui. Le Congrès n'avait pas pouvoir avant cet amendement de supprimer une religion , d'abolir la liberté de la presse ou le droit de pétition; conséquemment la clause est superflue, et votre motion ne signifie rien, Jack.

— Je ne vous comprends pas bien.

— Le Congrès n'a de pouvoir que celui qui lui est accordé directement. Mais admettant que le Congrès eût possédé le pouvoir d'instituer une religion, antérieurement à l'adoption de cet amendement, la constitution ne serait réellement un palladium pour la liberté religieuse qu'autant qu'elle défendrait à tous autres de se mêler des opinions des citoyens. Tout Etat de l'Union peut à son gré établir une religion, et forcer ses citoyens à l'entretenir à leurs frais.

— Mais, mon oncle, la constitution de notre Etat a prévu le cas, et rédigé une article qui l'empêche.

— C'est vrai ; mais on peut modifier notre constitution sans demander la permission à d'autres qu'à notre population. Sarah ellemême comprendra que le Congrès n'est pas le palladium de la liberté religieuse s'il ne peut empêcher un Etat de professer la religion mahométane, pourvu qu'il remplisse quelques légères formalités.

Sarah rougit, et jeta un timide regard sur Millington , mais sans répondre. Elle ne comprenait pas grand'chose à ce qu'elle entendait, mais elle eût désiré que Jack et son ami fussent plus près de la raison qu'ils ne paraissaient l'être. Jack lui-même eut honte d'avoir lévélé son ignorance du pacte national. Pour tâcher de sortir de ce dilemme, il s'écria avec assez d'habileté :

— Eh bien ! puisque cela ne marche pas ainsi, j'essayerai du jury. Le procès par le jury , le palladium de nos libertés ! Comment trouvez-vous cela, monsieur ?

— Pire encore que l'autre, mon garçon. Que le ciel soit en aide au pays qui n'a pas de meilleur bouclier contre le mal qu'on veut lui faire que celui que le jury peut tenir devant lui.

Jack regarda Michel , Michel regarda Jack , et Sarah les regardait tous deux.

— Vous ne nierez pas, monsieur, que l'institution du jury ne soit le don le plus précieux que nous aient légué nos aieux ?

— Votre question ne jiourrail être résolue sur-le-champ , Jack. Le procès jiar le jury fut, sans aucun doute, un précieux don accordé à un peuple qui, étant gouverné par un pouvoir héréditaire, pouvait par ce moyen opposer un frein salutaire à ses abus.

— Le frein n'est- il pas le même ici , puisqu'il assure aux citoyens une justice impartiale ?

— Qui est-ce qui composa le pouvoir dirigeant en Amérique , Jack ?

— Le jieuple , monsieur, sans aucun doute.

— Et le jury .'

— Le peuple aussi, je pense, répondit le neveu après un peu d'hésitation.

— lîien. Supposons ensuite qu'un citoyen ait une contestation drt droits avec le |iublic , quel est le tribunal (|ui devra vicier le clilïércnd :'

LES MOEURS DU JOUR

— Le jury , parbleu! Le procès devant le jury uous est garanti à tous par la conslitution.

— A peu près comnie nos libertés politiques et religieuses ; mais alors cela équivaut à rendre l'une des parties juge dans sa propre cause. Le citoyen soutient qu'il a droit de possession sur un terrain que le public revendique. Dans ce cas , ce sera donc le public qui composera le tribunal?

— Mais , n'est-il pas avéré, monsieur Dunscomb, objecta Millington, que le préjugé populaire est d'habitude contre le gouveraement dans tous les cas oii il s'agit des intérêts privés des citoyens ?

— Vous avez raison dans un sens et tort dans l'autre. Dans une ville commerciale comme celle-ci , l'opinion est contraire au gouvernement dans les cas oîi il s'agit de percevoir les impôts , et vous conviendrez que le fait est lui-même contre le procès devant le jury, sous une autre forme, car un juge doit être rigoureusement impartial et se placer au-dessus des préjugés.

La conversation fut interrompue par l'entrée d'un quatrième interlocuteur dans la personne de M. Edouard Mac Brain, M. D., le médecin de la famille, et l'ami intime de l'avocat. Ces deux hommes s'aimaient , en conformité de la loi des contrastes. L'un était resté garçon toute sa vie , et l'autre se trouvait sur le point d'épouser sa troisième femme. Le premier un peu cynique , l'autre philanthrope. L'un méfiant et soupçonneuî , l'autre trop confiant. Tous deux nés à Manhattan , ils avaient été camarades de classes et gradués ensemble à Colombia , aimant également leurs semblables ; également généreux et intègres , l'un n'eût jamais été l'ami de l'autre s'il eût été dépourvu de l'une de ces dernières qualités essentielles.

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