‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 225 sur 253 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Telle fut la substance de l'étrange récit fait par le docteur Mac Brain à son ami Tom Dunscomb, et que ce dernier avait écouté avec un intérêt qu'il ne chercha pas à déguiser. Lorsque le docteur eut fini, il s'écria en plaisantant :

— Je vous dénoncerai à la veuve Updyke, Ned !

— Elle connaît déjà toute cette histoire , et elle redoulait ellemême que vous fussiez parti pour Broekland , où vous avez, à ce qu'on lui a dit, une affaire importante à plaider.

— La cause est remise, attendu que l'avocat de la partie adverse plaide à la cour d'appel. Ma foi , je n'ai plus de pUiisir à m'occuper d'.iffaire.s depuis que le nouveau code de procédure est venu déranger toutes nos vieilles habitudes. Aussi je songe à me retirer lorsque j'aurai mené à bonne fin mes affaires courantes.

— Si vous faites cela , vous pourrez vous vanter d'être le premier avocat qui ait su terminer un procès.

— C'est possible, Aed, répliqua froidement Dunscomb en prenant une prise de tabac ; vous avez sur nous un grand avantage, docteur, dans votre profession , celui d'être beaucoup plus expéditif.

— Trêve à vos railleries , Tom : vous viendrez à Biberry, je présume ?

LES MOEURS DU JOUH

— Vous avez omis de parler des honoraires. Le nouveau code dit que riiulemnili^ est uneafl'aire de convention ])rcalable.

— A oiis ferez une charmante excursion sur de bonnes routes par un beau mois de mai, dans une voiture confortable trainée par une paire de chevaux fringants comme on n'en a jamais vu trotter dans la troisième avenue.

— Les chevau\ que vous venez d'acheter en l'honneur de madame Updjke, et bientôt madame Mac Brain:'

M. Dunscomb sonna , et s'adressanl à un nègre d'une a]>parence respectable, qui obcit à l'appel, il lui donna l'ordre de prévenir maître Jack et miss Sarah qu'il avait à leur parler.

— Ainsi, Ked, vous avez, tout dit à la veuve, et elle n'a pas boudé ni paru jalouse?

— Je ne voudrais pas d'une femme jalouse, quand je devrai rester garçon toute ma vie.

— Alors , vous ne vous mariez jamais ; car il est dans la nature de la femme d'être soupçonneuse, jalouse, de s'imaginer une foule de choses qui n'existent que dans son cerveau.

— Vous ne les connaissez pas du tout, et vous feriez mitui de vous taire. Mais voici les jeunes gens qui viennent prendre vos ordres.

— Sarah, ma chère enfant, dit l'oncle avec l'expression alïectueuse qu'il avait coutume d'employer avec elle , je vais mettre votre complaisance à contribution. Allez dans ma chambre , et mettez, je vous prie, dans mon plus petit sac de nuit une chemiàe propre , un ou deux mouchoirs, trois ou quatre cols et quelques autres objets de rechange, pour fdire une petite tournée dans la campagne.

— Dans la campagne! vous allez donc nous quitter, mon oncle?

— Dans une heure, au plus tard, dit l'oncle regardant à sa montre. Si nous partons à dix heures , nous pourrons arriver a Biberry avant que la cour se rassemble de nouveau. Avez-vous dit, Wed, que l'on vous amenât ici vos excellentes bêtes?

— Stephen a reçu des ordres en conséquence, vous pouvez compter sur leur exactitude.

— ^ ous ferez bien de nous accompagner, Jack ; je suis appelé pour une importante atïaire, dans laquelle vous pouvez puiser quelques bonnes idées pratiques.

— Et pourquoi pas Michel aussi, mon oncle? Il a autant besoin d'idées que moi-même.

Cette saillie produisit une hilarité générale, à laquelle Sarah s'abstint de prendre part. Son air était grave, et ne semblait pas exempt d'inquiétude pour le dernier néophyte de la loi.

— Aurons-nous besoin de livres, mon oncle ? demanda Jack.

— Oui, ma foi; emportons avec nous le code. On ne pourra bientôt s'en passer plus que d'un passe-port pour voyager dans nos contrées. C'est dit, Jack, emportez le code, que nous mettrons en pièces dans notre chemin.

— Kous n'aurons pas besoin de cela, mon oncle, si ce que l'on dit est vrai. J'entends répéter partout qu'il se détruit de lui-même au grand galop.

— IN 'avez -vous pas honte de plaisanter de la sorte, Jack? J'ai presque envie de vous bannir à Philadelphie pour vous apprendre à maltraiter notre code. Michel vous accompagnera si cela lui plait; mais je vous avertis qu'à dix heures précises nous partons d'ici emportés par le char de Phébus : n'est-il pas vrai, Ned?

— Appelez-le comme il vous plaira , pourvu que nous partions. Soyez prompts, jeunes gens, car vous n'avons pas de temps à perdre. Le jury se rassemble de nouveau à deux heures, et nous avons devant nous plusieurs milles à parcourir.

Tout le monde se mit en mouvement à cette dernière injonction. John courut chercher ses livres et remplir un sac de nuit pour son propre compte, Michel en fit autant, tandis que Sarah s'occupait de tout préparer pour son oncle. Celui-ci se contenta de prendre quel- (|ues noies et de se prémunir d'une quantité suffisante de papier, puis j1 se tint à la disposition de son ami. L'affaire engagée était de celles qu'il affectionnait le plus, non qu'il éprouvât la moindre symiialhie l)Our le crime ou pour les fripons; mais il s'agissait pour lui", d'après le récit du docteur, d'une mission miséricordieuse et désintéressée. Une jeune femme seule, sans posséder seulement l'appui d'une personne de son sexe, accusée ou soupçonnée du crime le ]dus épouvantable , et cherchant autour d'elle un ))rotecteur et un conseil : il y avait là de quoi stimuler les dispositions généreuses de son tempérament. Il ne se laissait pas néanmoins abuser par ses sensations. Tout son sang-froid, sa sagacité et sa connaissance du cœur humain conserv;:icnt en lui leurs attributions distinctes. Il ne perdait pas de vue deux considérations essentielles : la première, que nous nous laissons aiscment tromper par les apparences eilérieures , croyant trouver le caractère sous une belle enveloppe, dans un langage étudié, et que jeunesse, beauté, sexe, grâces personnelles ne sont pas des préventions inf.iillibles contre les plus graves offenses ; la seconde, que les hommes enlrelieiiiiem la méfiance et le soupçon jusqu'à ce qu'ils ne puissent les ilissimuli r, et se laissent entraînera une exagération d'opinion qui fausse leur jugement. Ce fut contre ces deux préjugés qu'il résolut de se bien garder; et lorsque la voiture fut mise en mouvement, le conseiller était dans un état d'impartialité et de lucidité qui lui eût permis <le siéger comme juge.

Les deux jeunes gens avaient eu le temps de s'instruire du but de leur voyage , et continuaient une discussion commencée avant leur départ.

— Michel et moi , nous différons sur un (loiiil qui se rattache à cette affaire, dit John s'adressant à son oncle , et je viens le soumettre

! à votre arbitrage. Kn supposant que vous ayez des raisons suffisantes de croire cette jeune femme coupable îles horribles criuus dont on l'accuse , quel serait, dans ce cas, votre devoir, de lui continuer votre a])pui , vos conseils, et d'employer votre talent et votre expérience pour la protéger contre les pénalités de la loi, ou de l'abandonner à son sort?

— En bon Anglais, Jack, vous désirez savoir, vous et votre camarade d'étude, si je dois agir dans cette affaire comme un ange gardien ou comme un renégat. En votre qualité de novice dans votre profession, il est bon de vous dire que mes honoraires ne sont pas arrêtés à l'avance. Je n'ai pas encore vu la conscience d'un avocat troublée sur une question de droit avant qu'il n'ait reçu un à-compte sur ses honoraires.

— Mais vous pourriez supposer que quelque chose a été payé, et répondre à notre question.

— C'est justement là le cas de ne rien supposer du tout. Si Mac Brain m'eût donné à entendre qu'il venait me chercher au nom d'une cliente dont la poche fût bien garnie, et que celte cliente fût accusée

.d'incendie et de meurtre, j'eusse attendu qu'il épousât deux femmes à la fois avant que de me déranger. C'est parce qu'il n'est pas question d'honoraires que nous sommes en ce moment sur celte route.

— Et celle même absence d'honoraires vous prédisposera sans doute à résoudre notre difficulté.

L'oncle ne put s'empêcher de rire de cette observation, puis de donner son opinion sur le point de contestation qui divisait ces deux étudiants.

— Vous soulevez là une vieille et grave question, qui s'agite depuis longtemps dans l'ordre des avocats. Vous en trouverez qui soutiendront que l'avocat est moralement en droit de faire tout ce que ferait son client; qu'il se met au lieu et place de l'homme qu'il défend, et qu'il doit agir exactement comme s'il était lui même accusé. Je crois qu'une vague notion de ce genre règne assez généralement parmi ceux que l'on peut qualifier, à juste titre, de moralistes faciles de la profession.

— J'avoue, monsieur, que l'on m'a donné à entendre que nous devions régler notre conduite d'après cette opinion, dit Michel Millington, qui ne travaillait dans l'étude de Dunscomb que depuis six mois.

— Alors, on vous a très-mal et très-inconsidérément renseigné sur les devoirs d'un avocat , monsieur Michel. Jamais doctrine plus pernicieuse ne fut inventée pour pervertir les hommes. Qu'un jeune homme commence sa carrière avec de semblables notions, et deux ou trois voleurs pour clients l'auront bientôt mis en veine de commettre de petits larcins ; puis une ou deux causes de faux témoignage le prépareront à faire un faux serment. Non, mes enfants, votre règle de conduite est celle-ci : un avocat est en droit de faire comme son client devrait agir, et non pas comme son client est disposé à agir.

— Sûrement, mon oncle, un avocat est justifié s'il conseille à son client de se dire non coupable, bien qu'il le soit réellement, et s'il l'aide à convaincre le jury afin de le faire acquitter, bien qu'il soit convaincu qu'il a mérité la condamnation.

— Vous avez abordé le grand point de la question, Jack, et sur laquelle il y a à dire pour et contre. La loi est assez indulgente pour permettre à un accusé qui a déjà avoué son crime de se rétracter et de déclarer qu'il n'est pas coupable. Or, s'il eût fait l'aveu de son crime, en dehors de la cour et dans des circonstances qui missent hors de cause les menaces ou les promesses , la loi s'emparerait de cet aveu comme de l'évidence la plus directe de son crime. Il est donc établi de conveniion avec la justice qu'un coupable se tirera d'affaire, s'il le peut, par une voie légale. On n'attache pas jilus d'importance à ce mot : pas coupable, qu'à celui : pas chez lui, à un visiteur que l'on ne veut pas recevoir; car il est bien entendu que ni l'un ni l'autre ne signifient absolument rien. L'homme qui a commis un crime ne devrait pas essayer de le nier devant ses semblables, comme il lui est impossible de le cacher à Dieu. Pourtant neuf cent quatrevingt-dix-neuf chrétiens sur mille seraient prêls à nier leurs crimes s'ils étaient accusés. Mais tandis que nous discutons ainsi les principes, nous oublions les faits. Vous ne m'avez rien dit de votre cliente, Ned.

— Que voudriez -vous savoir?

— Vous avez dit, je crois, qu'elle était jeune; quel peut-être approximativement son âge?

— (;'est plus que je ne saurais dire; entre seize et vingt-cinq.

— Vingt-cinq ans? Serait-elle donc si âgée que cela?

— Je ne le crois pas; mais j'ai be.iucoup réfléchi sur son compte , depuis ce malin , et je ne me rappelle pas avoir connu une créature humaine plus difficile à dépeindre.

— Elle a des yeux, sans doute.'

— Les yeux les plus expressifs du monde; mais je ne saurais dire leur couleur.

— Et des cheveux?

— Elle en possède une telle profusion, que c'est la première chose

LES MOEURS DU .lOL'H.

que j'aie observée en elle , liien que je ne puisse en déAnir la couleur.

— Sont-ils rouges?

— Non, ni blonds, ni dorés, ni bruns, ni noirs; mais participant à la fois de toutes ces teintes.

— Ned, je parlerai de vous à la veuve Updyke , scélérat que vous êtes !

— Parlez-lui, vous me ferez plaisir; je lui ai déjà dit tout cela ce malin, pour répondre à ses questions.

— AU! elle vous a questionne, voyez-vous! La femme ne change jamais de nature. Vous ne pouvez rien dire des yeui, sinon qu'ils sont très-eipressifs?

— Et agréables, plus qu'engageants même , séduisants; voilà le meilleur terme.

— Ned, vous n'avez pas dit à la veuve la moitié de ce que vous pensiez?

— Je n'en ai pas omis une syllabe. J'ai même été plus loin , lui déclarant que je n'avais jamais vu un visage qui , à première vue , m'eût produit une impression plus profonde. Quand je ne devrais plus la revoir, je n'oublierai jamais l'eipression de sa physionomie si exaltée, si douce, si féminine, si intelligente; je pourrais la définir, je crois, une physionomie illuminée.

— Belle?

— Pas eitraordinairement dans notre signification américaine, mais très-eipressive. Et vous vous rappellerez que je la voyais dans une circonstance toute particulière.

— Oh! excessivement particulière. Pauvre vieuï, quel coup elle lui a porté ! Comment étaient sa bouche, ses dents, son teint, sa taille, sa tournure, son sourire?

— Je ne saurais vous donner tous ces détails. Ses dents sont belles, car elle m'a souri, comme lorsqu'une dame prend congé d'un cavalier. Vous riez, jeunes gens, mais je vous conseille de prendre garde à votre cœur ; car si cette étrange fille vous intéresse l'un ou l'autre la moitié autant qu'elle m'a intéressé moi-même, elle deviendra ou madame John Wilmeter ou madame Michel Millinglon, d'ici à un an.

Mic'oel avait l'air très-assuré qu'elle n'occuperait jamais ce dernier emploi , déjà destiné à miss Sarah ^Vilmeter. Quant à Jack , il ril de bon cœur.

— Nous raconterons tout cela à madame Updyke à notre retour, et nous serons cause au moins de la rupture de ce mariage , s'écria l'oncle faisant signe à son neveu , de manière que rien ne fût perdu pour son ami; au moins nous aurons empêché un mariage dans ce monde.

— Mais est-elle bien dame , docteur ? demanda John après une pause ; ma femme devra posséder quelques prétentions de cette nature , je vous le déclare.

— De sa famille, de son éducation et de sa fortune, je ne sais absolument rien ; et pourtant je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle est dame dans toute l'acception du mot.

— Vous ne parlez pas sérieusement, Ned, s'écria vivement le conseiller.

— Très-sérieusement, je vous assure.

— Et elle est accusée d'incendie et de meurtre! Où sont donc ses parents et amis , céui qui l'ont faite dame ? Pourquoi est-elle là seule, et, comme vous dites, sans amis ?

— C'est ce que je me suis moi-même demandé. J'ai entendu donner dans la rue une foule de raisons qui l'accusaient, et les présomptions s'étaient considérablement accrues, lorsque je quittai Biberry ; mais personne ne pouvait dire d'où elle venait, ni pourquoi elle y était venue.

— Vous a-t-on dit son nom ?

— Oh ! pour cela , il était dans toutes les bouches; on l'appelait Marie Mouson; mais je doute que ce soit là son véritable nom.

— Ainsi votre ange déguisé sera jugé sous l'anonyme ! Je doute que ce soit une circonstance atténuante en sa faveur. Je ne vous adresserai plus de questions à son sujet , et j'attendrai patiemment pour voir et juger par moi-même.

Dunscomb , qiii n'avait pas quitté la ville depuis l'été précédent , éprouvait un bonheur ineffable à respirer les parfums des fleurs printanières et à repaître ses yeui des beautés de la nature verdoyante. Lorsque la voilure pénétra dans la grande rue de Biberry , son esprit avait repris le calme et la fraîcheur des idées. Doutant un peu de la sagesse de la démarche qu'il avait entreprise , il n'en était pas moins déterminé de prêter son aide et son appui à cette femme sans la moindre idée de rétribution de temps ou d'argent.

Biberry était plus que jamais dans un état d'agitation , par suite de l'arrivée d'une douziiine de médecins et de sténographes. Les rumeurs et les suppositions avaient grandi depuis le matin , et le nom de Marie .Munson circulait de bouche en bouche : ou n'avait pas j:igé opportun de l'arrêter; mais elle était gardée à vue, et l'on avait écarié de sa libre disposition , sans précisément les saisir, deux larges malles qui lui appartenaient, ainsi qu'une grande boite couverte d'une loilc cirée. Cet état de suspicion ne p?.rai^sait, du resle, faire atict.ne impression sur elle; elle se contenlail de la libre disposition du conl.nu d'un sac de nuit, et le calme réel ou affi-cté de sa physiono nie

mettait en doute parmi les benêts du village qu'elle eût la conscience d'être soupçonnée.

Dunscomb refusa de satisfaire aux sollicitations de son ami, qui voulait le conduire sur-le-champ au domicile provisoire que la jeune fille avait choisi , préférant adopter un autre système , qui consistait à rester en observation jusqu'au prochain interrogatoire. La présence des sténographes le gênait, non pas qu'il redoutât la basse tyrannie qui ne caractérise que trop souvent cette classe d'hommes, pour lesquels il avait toujours témoigné le plus profond mépris; mais il lui répugnait de laisser mêler son nom dans une afl'aire de cette importance avant d'avoir pris la ferme résolution de s'en charger. Il n'y eut donc aucun rapprochement entre lui et la jeune fille jusqu'au moment où ils se trouvèrent réunis avec le public dans la salle de justice, à l'heure indiquée pour la reprise de l'enquête.

La foule s'était considérablement accrue depuis la première enquête; elle encombrait la salle et les abords de la maison de justice. Dunscomb remarqua que le juge d'instruction était grave comme un homme qui comprend l'importance et la solennité de son ministère. Un silence morne et expectant régnait parmi les spectateurs ; il était presque étranger lui-même à toute cette population, à l'exception de quelques-uns des sténographes qui , dès qu'ils l'eurent reconnu , tirèrent de leur poche leur agenda et leur plume d'or , et se mirent à prendre des notes pour raconter sans doute au public qu'ils avaient remarqué parmi la foule maître Thomas Dunscomb , avocat consultant de la métropole.

Les autorités principales ayant pris place, le juge d'instruction envoya quérir un médecin du voisinage. Le bruit avait circulé qu'un médecin de la ville, en examinant les deux cadavres, avait déclaré que ni l'un ni l'autre n'était celui de Pierre Goodwin; la cour désirait en conséquence avoir l'avis d'une haute autorité de l'endroit. Pendant cet instant d'attente, Mac Brain eut le temps de désigner à son ami la jeune femme suspectée, assise dans un coin opposé à celui qu'elle avait occupé la veille, et comme isolée à dessein du reste des spectateurs. Il y avait toutefois assise à côié d'elle une femme d'un âge mûr et d'apparence respectable, madame Jones, la femme d'un curé , qui lui avait offert un asile après l'incendie. On pensait généralement que Marie Monson ignorait à peu près les soupçons qui planaient sur elle, et l'on s'était efforcé de l'entretenir dans cette ignorance jusqu'au moment où la question lui serait posée à l'improviste et devant la foule rassemblée, afin de lui arracher par surprise la preuve de sa culpabilité. Dunscomb, lorsqu'il apprit cette trame indigne, ourdie contre une faible femme qui pouvait trahir les faiblesses naturelles à son sexe, sans pour cela qu'elles eussent le moindre rapport avec le crime, fut tenté de chercher à lui parler pour la mettre en garde contre ses détracteurs; mais il était trop tard, et il dut se borner pour le moment à étudier les moindres indices susceptibles d'éclairer sa sagesse et sa longue expérience.

La mise fort simple de Marie Monson révélait néanmoins une jikis haute position sociale , et trahissait plutôt une sorte de déguisement adopté pour ne pas attirer sur elle l'attention publique. Cet excès de précaution ne plut pas à l'homme de loi, qui l'eût désiré moins apparent. Il ne pouvait voir son visage , qu'elle tenait constamment caché par un mouchoir de fine batiste; mais ses cheveux, ses mains petites et effilées , sa tournure svelte et gracieuse ne laissaient rien à désirer. Elle ne portait aucun bijou, pas même à l'annulaire le signe caractéristique du mariage. Johu Wilmeter déclara que jamais il n'avait vu de pied si mignon que le sien. Enfin, madame Jones lui ayant dit quelques mots qui nécessitaient sans doute une réponse, elle leva la tête et permit à Dunscomb d'entrevoir son visage. Il fut obligé de convenir que son ami n'avait rien exagéré dans sa description , et qu'il avait devant les yeux une de ces physionomies à la fois enchanteresses et impénétrables. Mais l'arrivée du docteur Coe mit fin à ces observations , et attira tous les regards du coté de la table où il se dirigeait. Après le serment et les questions préliminaires d'âge et de profession, l'interrogatoire fut dirigé sur les faits principaux de l'enquête.

— Examinez les objets étendus sur cette table, docteur, dit le juge, et donnez-nous votre avis ?

Osw humiiium... Ce sont des ossements humains réduits et calcinés par le feu.

— Y découvrez-vous quelques autres indices de mort violen'e quo parla carbonisation?

— Certainement. L'os frimtis de tous deux est fracturé, et l'on serait porté à croire que le même coup a fdil les deux blessures.

— Qu'entende/.-vous parle même coup? serait ce un coup accidentel ou donné avec intention ?

— Je veux dire qu'un seul et même coup a fracturé ces deux crânes , voilà tout.

— Je vous comprenils, dit le juge; ve.iillez examiner attentivement ces cadavres, et nous dire s'ils sont d'hommes, de femmes ou d'enfanls ?

— Je puis affirmer que tous deux sont adultes.

— l'.t leur sexe ?

— Je penst! qu'il n'y a pas de doJtC à élever'sur ce point ; l'un dit être le corps de Pierre Goodwin, et l'autre celui de son épo isi-. I.i

LES MOEDRS DU JOUR

science peiit distini;<ier dans les ras ordinaires la nature des sexes; mais ici la science est en défaut. Cependant je prends en considéralion les circonstances connues , et je n'Iu'site pas à di'clarcr que dans mon opinion ce sont là les restes de l'Iiomme et de la femme qui ont disparu.

— Devons-nous admettre que vous les reconnaissez par quelques signes eitérieurs?

— Oui , je retrouve les mêmes statures des deux époux , que je connaissais particulièrement, et j'ajouterai qu'accordant la réserve habituelle pour les iini^ruli . /)(■///.< et autres substances connues...

— Docteur, vous nous feriez plaisir d'employer des termes ordinaires, demanda l'un des jurés, bon gros fermier, simple, mais au regard fin et pénétrant, que ce déploiement d'érudition paraissait contrarier.

— .le le veux bien , monsieur Blon. 3/»^c»/( veut dire les muscles, et /)i>///s la peau. Faites abstraction des muscles et de la peau, et la capacité sera réduite d'autant. Admettant ces considérations, je ne fais aucun doute que j'ai sous les yeux les restes de Pierre et de Dorothée Goodwin.

Entrevue de Marie Monson et de John Wilmeter.

Le docteur Coe était sincère dans sa croyance; il s'exprima donc avec conviction , et tous les yeux se tournèrent du côté de l'étranper, qui avait osé soutenir que les ossements étaient ceux de deux femmes' lorsque tout le monde dans Biberry savait que Pierre Goodwin était de même taille que sa femme , si celle-ci n'était même un peu plus grande que lui. Personne dans la foule ne mit en doute la véracité du fait, exceptés Mac Brain et son ami; ce dernier allant même jusqu'à douter de la capacité scientifique du docteur. Il ne l'avait jamais entendu reconnaître une eireur, et il jouissait à cet égard d'une haute confiance auprès de la cour, qui l'appelait très-souvent dans les cas de contestation.

Le docteur continua de répondre aux questions du jupe d'instruction. "

— Avez-vous connaissance, poursuivit ce dernier, de quelques faits qui se rattachent à l'incendie ?

— Je le crois. Appelé vers minuit environ pour visiter un malade, je fus obligé de passer devant la maison des Goodwin. Messieurs du jury savent qu'elle est située dans un lieu écarté, oii l'on n'a pas coiiliime , à celte heure de la nuit, de se croiser avec des voyageurs. •le rencontrai néanmoins deiu hommes qui marchaient tris-v'i'le et dans la direction de la maison, .le ne pus voir leurs visages ; leur tournure et leurs mouvements m'étaient complètement inconnus : j'en conclus donc que c'étaient deux étrangers au pays. Lorsque je repassai par le même chemin , vers quatre heures du malin , et que je fus arrivé au haut de la montagne du \ ent, je dominai la maison des • «oodwin , qu(' les flammes commenraient à dévorer. L'aile où dormaient les deux vieillards était déjà embrasée ; à rextié.nilé opposée, ou le feu n'avait pas encore pénétré , j'aperrus à l'une des fenêtres suiuripuns la forme d'une femme, qui ressemblait , autant que j'en pus juger par la lumière du feu et à cette distance assez, éloignée ':>

I la jeune dame ici présente, qui occupait depuis quelque temps , à ce que l'on assure, la chambre située sous le toit de la chaumière; mais je ne crois pas l'avoir jamais vue avant le jour en question. Les deux braves gens n'ont pas été aussi malades ce printemps que les autres saisons , car je n'ai pas été appelé une seule fois auprès d'eux.

— Avez-vous vu d'autres personnes , indépendamment de la jeune femme, à la fenêtre '

— Oui. Il y avait précisément au-dessous de la fenêtre deux hommes qui paraissaient communiquer avec la femme; ils gesticulaient, et je la vis jeter par la fenêtre plusieurs paquets. Tout cela se passa dans l'intervalle d'une minute. Lorsque j'arrivai devant la maison, elle était entourée par une foule considérable , et je n'eus pas l'occasion de rien remarquer de particulier au milieu de cette scène de confusion.

— La femme était-elle encore à la fenêtre lorsque vous arrivAtes en face de la maison ?

— Non ; je vis la dame ici présente tout près de la maison en feu, et retenue par un homme, Pierre Davidson , je crois, qui m'informa qu'elle avait voulu s'élancer dans l'intérieur pour porter secours aux deux vieillards.

— Lui avez-vous vu faire de semblables efforts ?

— J'en ai été témoin; elle avait l'air de vouloir s'échapper des bras de Pierre comme pour s'élancer au milieu des flammes.

— Ses efforts vous ont donc paru affectés ?

— Je ne saurais l'affirmer : si ce n'était qu'un jeu, le rôle était bien rempli; mais j'en ai vu d'aussi bien joués dans ma vie.

Le docteur avait une manière de s'exprimer qui paraissait en dire plus que ses paroles. Il parlait bas, si bas, que l'objet de ses remarques ne pouvait l'entendre , et c'est ce qui explique l'indilïérence qu'elle manifesta pendant le cours de sa déposition ; mais l'impression était produite sur le jury , composé d'hommes prêts à transformer leurs soupçons en preuve.

Le juge d'instruction pensa qu'il était temps de faire éclater la crise qu'il avait préparée pendant la première partie de l'enquête, et ordonna qu'on mandât devant la cour Marie Monson, l'un des nombreux témoins , qui avait été régulièrement assignée à comparaître devant elle.

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