CHAPITRE IV
Les yeux de Dunscomb ne quittèrent pas d'une seconde l'étrangère pendant qu'elle se dirigeail vers le banc assigné aux témoins. Ses traits étaient émus, sans doute ; mais ils ne trahissaient pas les angoisses du crime. Il était eu outre si invraisemblable qu'une jeune personne de son âge et de son apparence se fût rendue coupable d'un crime odieux , et pour de l'argent , que toutes les chances paraissaient devoir tourner en faveur de son innocence. Cependant les circonstances suspectes de la situation ne la justifiaient pas entièrement, et il ne fallait pas se hâter de conclure en sa faveur.
Marie Monson , pour se conformer aux usages et à l'injonction du juge, avait été son chapeau; son visage se trouvait donc exposé à tous les regards curieux de la foule. Elle était âgée de vingt et un ans , selon la réponse qu'elle fit à la question qui lui fut posée sur son âge. Sans être une beauté régulière , il y avait dans ses traits un mélange d'intelligence, de douceur et de résolution, qui prédisposait en sa faveur, et qui ne laissa pas que de faire une impression favorable sur les individus les plus enclins à la croire coupable.
Les sténographes se mirent aussitôt à l'œuvre , observant les traits du témoin, et prenant des noies, qu'ils comparèrent ensuite, pour donner à la publication des journaux un portrait à peu près ressemblant.
Marie Monson tremblait un peu lorsqu'elle fut invitée à prêter serment; mais on voyait en elle une grande résolution prise pour affronter les difficultés du procès. Les femmes sont très-capables de dominer leurs sensations, même dans des situations étrangères à leurs habitudes , pourvu qu'elles ne se trouvent pas prises à l'improviste et qu'elles aient le temps de se composer une physionomie. C'est ainsi que Marie Monson, bien que pâle de visage, paraissait calme et résignée, malgré l'isolement complet dans lequel on l'avait laissée, madame Jones ayant donné à entendre à ses connaissances qu'elle avait invité l'étrangère à venir chez elle par pur sentiment d'humanité , et nullement par un intérêt particulier quelconque pour le succès de sa cause. A part cette considération charitable, elle lui était étrangère tout autant qu'aux autres liabilaiils du village.
— Ayez l'obligeance de nous décliner vos noms , votre résidence cl vos occupations habituelles, demanda d'un ton froid et sec le juge d'in,,truction après avoir toutefois fait apporter un siège pour rendre liommage au sexe.
— La pâleur qui couvrait les joues de Marie IMonson fit place au plus vif incarnat. Cette teinte qui colore le ciel d'automne lorsque l'éclair brille au loin dans l'horizon, n'est ni plus vive ni plus franche que celle qui remplaça la pâleur livide des joues de cette jeune femme. Dunscomb comprit son embarras ; il jugea le moment opportun pour intervenir d.ins la défense. L'étrangère, enchaînée par la foi du serment , reculait devant l'obligation de décliner ses véritables noms ou de se parjurer en y siibslituaut des noms empruntés.
LES MOEURS DU JOUR
— En ma qualité de membre du barreau, dit Dunscomb , j'interviens en faveur du témoin... Il est évident qu'elle ignore la position qui lui est faite en ce moment et l'étendue de ses droits... Jack , apporte?, un verre d'eau à mademoiselle.
Jamais Jack n'avait obéi avec plus de promptitude à une injonction de son oncle.
— On ne saurait traiter un tcaioin comme un criminel , ou bien lui poser des questions comme prévenu , sans l'informer que les lois n'eiigent pas de réponse qui puissent le compromettre.
Dunscomb avait suivi pluti'it l'impulsion de son cœur que son expérience légale en soulevant cette objection, car on n'avait pas encore posé à Marie iMonson une seule question inquisitoriale. Le juge d'instruction ne laissa pas échapper cette occasion de faire ressortir la faiblesse de l'objection :
Je conclus donc que ce soni bien les cadavres de Pierre et de Dorothée Goodwio que nous avons là présents devant les yeux.
— Les juges d'instruction ne sont pas gouvernes par les mêmes règlements que ceux d'une cour régulière , objecta-t-il avec calme , bien que nous respections également l'indépendance des témoignages. Un témoin n'est jamais contraint de répondre à une question qui pourrait transformer son rôle en celui d'accusé. S'il plaît à cette dame de déclarer qu'elle désire ne pas décliner ses noms parce qu'ils pourraient l'incriminer , je n'insisterai pas sur cette question.
— La loi n'exige , dans ces procédé» préliminaires, que les déclarations nécessaires pour l'instruction. Ainsi , par exemple , dans la circonstance présente, je crois que la question pourrait être posée sans inconvénient de cette manière : Vous êtes connue , je crois , sous le nom de Marie Monson ?
— Quel mal peut-il y avoir pour -cette jeune personne à décliner ses véritables noms , monsieur Dunscomb , car je viens d'apprendre que vous êtes l'avocat distingué connu sous ce nom. . . si elle est innocente du meurtre des Goodwin ?
— Une personne innocente peut avoir des raisons plausibles pour cacber son nom. Ces raisons acquièrent une force additionnelle lorsque nous voyons autour de nous un comité de sténographes prêts à livrer à la publicité tout ce qui se passe ici... Mais je crois servir les intérêts de la justice en la priant de m'autoriscr à avoir un entretien particulier avec le témoin.
— J'y consens volontiers, monsieur. Emmenez-la dans la chambre de messieurs les jurés, et je Vais faire appeler un nouveau témoin. Lorsque vous aurez terminé votre consultation, monsieur Dunscomb, nous reprendrons l'interrogatoire de votre cliente.
Dunscomb offrit son bras à la jeune fille , et l'emmena à travers la foule des curieux , tandis qu'un autre médecin prêtait serment. Ce témoin corrobora la déposition du docteur Coe, traitant avec peu de respect la supposition que les deux cadavres appartinssent au sexe féminin. Le docteur de la ville perdit donc considérablement de terrain dans l'espace d'une demi-heure. La discussion sur le nom avait en outre été accueillie comme une nouvelle preuve de culpabilité ; car l'argument de Dunscomb n'avait pas fait une profonde impression sur les bons habitants de Biberry.
Plusieurs autres arbitres de la science confirmèrent les dépositions du docteur Coe et de ses voisins ; tous donnèrent, comme le résultat de leurs investigations, qu'ils pensaient que les deux crânes avaient été brisés par le même instrument , et que le coup , s'il n'avait pas amené instantanément la mort, avait dû néanmoins faire perdre connaissance aux sujets. A l'égard du sexe, les réponses furent données avec une certaine hauteur.
— La science est en elle-même une excellente chose , dit l'un de ces derniers témoins; mais la science veut du positif. Nous savons tous que Pierre Goodwin et sa femme vivaient dans cette maison , que Dorothée Goodwin était une forte femme, et son époux un petit homme, qu'ils étaient à peu près de la même taille, et que ces restes représentent assez exactement leurs statures. Nous savons de plus , que la maison est brûlée , que le vieux couple n'a pas été retrouvé vivant, ei que ces débris humains ont été découverts dans le corps de bâtiment qu'ils avaient coutume d'occuper. Or , à mon avis , ces faits ont plus de poids que toutes les analyses scientifiques que l'on ferait sur les lieux. Je conclus donc que ce sont bien les cadavres de Pierre et de Dorothée Goodwin que nous avons là présents devant les yeux.
— Me permettez-vous , monsieur le juge , d'adresser une question au témoin ? demanda le docteur Mac lîrain.
— Très-volontiers , monsieur. Le jury n'a d'autre désir que de rassembler et grouper les preuves , s'il en existe , et nous n'avons en vue d'autre objet que la justice. Notre enquête n'est pas rigide dans la forme, et vous pouvez adresser au témoin toutes les questions que vous jugerez utiles.
— Connaissiez-vous Goodwin ? demanda Mac Brain s'adressanl directement au témoin.
— Je l'ai très-bien connu, monsieur.
— Avait il toutes ses dents ? Vous rappelez-vous ce fait ?
— Je le crois.
Madame Goodwin avait beaucoup de plaisir à compter ses pièces et les montrer à ses voisines.
— Admettez qu'il ait perdu toutes ses dents de devant , et que le cadavre que vous croyez être le sien les conservât toutes , vous en tiendriez-vous aux faits que vous avez considérés comme certains, ou les croiriez-vous d'aussi bonne évidence que la science, qui nous dit que l'homme ne peut pas avoir perdu ses dents lorsqu'on les retrouve dans leurs alvéoles ?
— Je n'admets pas ce fait comme appartenant à la science ; tout le monde peut en être juge, comme le premier médecin venu. S'il en était comme vous dite; , la présence des dents me serait une preuve à peu près certaine que le cadavre appartînt à un autre individu , à moins que les dents ne fussent l'ouvrage d'un dentiste.
— Alors , pourquoi ne pas opposer à l'opinion commune un fait anatomique, qui paraîtrait tout aussi concluant contre les circonstances que vous avez mentionnées ?
— Je l'eusse fait , sans doute , si l'on m'eût fuit observer un fait aussi anatomiquement sûr que celui que vous avez cité. Mais dans la
LKS MOEUKS IJU lOLU.
coiulition oii nous retrouvons ces débris, je ne pense pas que le plus bal)ilc analomisle ose alliriiu'r (lu'il distingue s'ils appartiennent au sexe masculin ou au sexe féminin.
— J'avoue que le cas oOre de grandes ditlicultés , répliqua paisiblement Mac Kniin. jNéanmoiiis je persiste dans mon opinion, .l'espère , monsieur le juge , que l'on voudra bien conserver i)récieuseuient CCS restes, pour repremlre plus tard l'enquête médicale '
— Certainement, monsieur. ( )u a fait construire un collre tout eiprès , et nous les y ferons déposer aussitôt l'enquête terminée. Il n'est pas rare de vous voir en désaccord , messieurs les docteurs.
Ces dernières paroles, accompagnées d'un sourire, furent dites avec l'intenlion d'eniretenir la jiaix , et de satisfaire tous les amourspropres. Alais [Mac iirain avait toute la modestie du véritable talent, et ne cbercbait jamais à déployer sa supéiiorité incontestable devant des hommes moins instruits que lui. D'ailleurs, bien qu'il soupçonnât que ces deux cadavres liuuiains appartenaient tous deux au sexe féminin , il était bien loin d'en avoir acquis la certitude. H désirait donc seulement, pour le moment, que l'on réservât un examen plus approfondi de la question pour l'ouverture des débats.
Une heure s'était écoulée , lorsque Dunscomb rentra dans l'audience, donnant le bras à Marie Monson. John , (|ui avait attendu la fin de cette longue conférence dans la galerie voisine , les suivait de près. Mac Hrain , qui savait lire dans la physionomie de sou ami, lui trouva l'air grave et portant les indices extérieurs du désappointement. La jeune fille était émue, et paraissait avoir beaucoup pleuré. Se pâleur et le léger tremblement qui agitait toute sa personne dénotaient en outre qu'elle ne doutait plus de la situation suspecte dans laquelle l'opinion générale l'avait placée. Lorsqu'ils furent assis sur les sièges qu'ils avaient occupés précédemment, le juge d'instruction continua l'interrogatoire.
— Témoin, dites-nous votre nom ?
— Je suis connue , répondit-elle d'une voix assez claire bien qu'un peu tremblante , ici et dans les environs de Biberry , sous le nom de Marie Monson.
Le juge passa la main sur son front, comme pour réfléchira la marche qu'il adopterait pour poursuivre le cours de ses questions, et hésitant à presser le témoin de questions personnelles , par crainte de M. Thomas Dunscomb, dont la haute réputation au barreau ne lui était pas inconnue. Il résolut toutefois d'accepter le nom de Marie Monson, se reservant de revenir, à la première occasion, sur ce point contestable.
— Où demeurez-vous?
— Actuellement dans cette enceinte , dernièrement chez les époux Goodwin, dont les restes sont supposés étendus sur cette table.
— Combien y avait-il de temps que vous résidiez dans cette famille ?
— Neuf semaines , jour pour jour. J'arrivai le malin , et l'incendie eut lieu le soir du soixante-troisième jour.
— l\acontez-nous , s'il vous plaît , miss , tout ce que vous savez concernant cet incendie. Je dis miss , supposant que vous n'êtes pas mariée ?
Marie Monson se contenta de faire une légère inclination de la tète en signe d'acquiescement. Le juge ne fut pas Irès-satisfait de cette réponse muette , car sa femme lui avait particulièrement recommandé de poser la question de manière à obtenir un oui ou un non ; mais le moment n'était'pas opportun pour insister.
— Je ne sais que peu de chose sur ce qui s'est passé. Je fus réveillée par la lueur qui éclairait ma chambre ; je me levai précipitamment , et m'habillai avec ce que je trouvai sous ma main. J'allais descendre les marches de l'escalier, lorsijue je reconnus qu'il était déjà trop tard. Je m'élançai vers la fenêtre avec l'intention di; jeter en dehors les matelas de mon lit, et de me laisser tomber dessus, lorsque deux hommes se présentèrent avec une échelle, et m'aidèrent à descendre.
— Avez -vous pu sauver quelques elTets ?
— Tous ont élé conservés , je crois. Les mêmes individus ont pénétré dans ma chambre, et ils en ont enlevé mes malles, ma boîte, mon sac de nuit , mon pupitre , et presque tous les meubles. Le feu ne dévora celte partie de la maison qu'après avoir consumé le reste; c'est ce qui permit de pénétrer dans la chambre une demi-heure encore après que j'en fus sortie.
— Depuis combien de temps connaissiez-vous les Goodwin ?
— Uu jour seulement oii je vins habiter chez eux.
— Avez-vous passé la soirée de l'incendie dans leur société?
— Non ; je n'avais pas l'habitude de faire société avec eux, excepté pour les heures de repas.
Cette réponse produisit une certaine sensation défavorable jiarmi les auditeurs. On s'étonnait qu'une jeune personne , habitant une maison isolée de tout auUe voisinage , n'eût pas au moins fait sa société des gens chez lesquels elle demeurait.
— S'ils étaient assez rtspect.'hles pour permettre qu'on se logeât chez eux, on pouvait les fré(|uenlcr sans se compromettre , marmottait l'un des jilus grands bavards de Biberry d'un ton de voix assez élevé nour (|ue ceux qui l'entouraient l'entendissent.
— \ous ne faisiez p.is partie de la famille; mais vous y demeuriez pour l'accomplissement de quelque projet personnel ? reprit le juge.
— IL me semble, monsieur, en y rélléchissant bien, que cet interrogatoire suit un cours très-irrégulier , dit Dunscomb intervenant dans le débat... Il jiaraîtplulùt dirigé contre un prévenu que pour une simple déposition de témoin.
— La loi concède toute liberté dans la direction d'une enquête, monsieur Dunscomb. Souvenez-vous, monsieur, qu'il y a eu incendie et meurtre... deux des plus grands crimes connus dans nos annales judiciaires.
— Je ne l'oublie pas; et je me souviens non-seulement des droits qui vous sont acquis , mais encore de vos devoirs. Cette jeune personne a aussi des droits, qui exigent qu'elle soit traitée distinctement, soit comme témoin , soit comme inculpée. Si c'est à ce dernier titre que vous l'interrogez, je lui donnerai le conseil de ne plus répondre à vos questions. Mon devoir, comme conseil, m'impose de vous faire cette déclaration.
— Elle vous a donc régulièrement retenu pour son avocat , monsieur Dunscomb ? demanda le juge avec intérêt.
— Ceci , monsieur, est une question entre elle et moi. Je parais ici dans ma qualité olïicielle de conseiller, et j'en réclame les droits. Je sais que vous pouvez continuer l'enquête sans tenir compte de mon intervention , si vous le jugez convenable ; mais personne ne peut priver un citoyen du bénéfice d'un conseil. Le nouveau code, si extravagant qu'il soit dans ses innovations , admet néanmoins cette latitude en faveur des accusés.
— Nous n'avons pas l'intenlion , monsieur Dunscomb , de vous susciter des obstacles. (Jue tout le monde fasse son devoir. Votre cliente est libre de refuser de répondre aux questions qui tendraient à l'incriminer; c'est le droit de tous. Je m'efforcerai de poser mes quest^ns de manière à donner à votre cliente le bénéfice de ses droits. — On dit , miss Monson , que depuis l'incendie on a remarqué que vous aviez de l'or en votre possession. Auriez-vous quelque objection à montrer cet or à messieurs les jurés ?
— Aucune , monsieur. Je possède quelques pièces d'or, en effet, dans ma bourse : les voici. Ellea ne sont ni nombreuses ni d'une grande valeur. Vous pouvez les examiner autant qu'il vous plaira.
Cette question avait causé un certaine inquiétude à Dunscomb; mais le calme et la simplicité de la réponse de la jeune femme le rassurèrent, ou du moins le surprirent. Il se tut néanmoins , et ne chercha pas à s'opposer à cet examen.
— Je vois là sept demi-aigles, deux quarts d'aigle, et une pièce étrangère dont je ne me rappelle pas avoir vu la pareille. Connaissez-vous ce numéraire , monsieur Dunscomb ?
— Je ne pourrais vous dire, monsieur; je n'ai pas encore vu de pièces d'or de ce genre.
— C'est une monnaie étrangère, de la valeur d'environ vingt dollars , m'a-t-on dit, répliqua iMarie avec calme. Elle est d'Italie et à l'effigie du prince régnant. Je l'ai eue en échange de monnaie américaine d'un émigrant arrivé d'Europe, et je l'ai gardée par curiosité.
Dunscomb fut satisfait de cette réponse franche et claire , et il laissa en conséquence l'enquête suivre plus régulièrement son cours.
— Madame Pope est-elle présente? demanda le juge, la dame qui nous a déclaré avoir vu des pièces d'or dans la possession de feu madame Goodwin ?
La veuve, qui n'avait pas quitté la salle depuis le commencement de l'enquête, accourut devant la barre, et prêta serment pour déposer dans les formes régulières.
— Votre nom ?
— Abigaïl Pope. On écrit sur tous les papiers que l'on m'adresse : Veuve de John Pope, décédé.
— Le nom simplement suffit pour le moment, madame Pope. Habitez-vous le voisinage ?
— Je suis née , élevée , mariée , devenue veuve et résidente encore aujourd'hui dans Biberry. Mon nom de fille était Duickson.
Quoique absurde et hardie, celte réponse produisit un certain elTet sur les personnes qui voulaient établir une comparaison entre ses déclarations spontanées et la réserve maintenue par la jeune fille.
— Pourquoi celte Marie Monson n'a-t-elle pas répondu comme Abigaïl Pope ? dit l'une des femmes à un groupe de commères qui l'entouraient. ICIle possède une langue assez bien déliée pour en faire usage si elle le juge convenable. Dans mon opinion, tout cela cache une histoire bien embrouillée et des détails sur cette jeune fille que je voudrais bien connaître.
— M. Sanford y parviendra avant d'en avoir fini avec elle, je vous en réponds, répondit une amie, j'ai entendu dire qu'il n'y avait pas dans le pays d'homme plus habile que lui pour diriger une enquête. Nous n'avons pas encore eu de procès aussi remarquable que cclui-l.'i.
— On le raconte déjii dans tous les journaux. Biberry occupe aujourd'hui dans les colonnes de nos journaux une place aussi grande que Voik ou Albany.
— Avez-vous jamais vu de l'or en la possession de feu madame Goodwin ? reprit le juge d'instruction.
— Plusieurs fois. Je no dirai pa? souvent, mais cinq ou six fois au moins, .l'avais coutume de travailler pour la vieille dame, et vous savez ce que c'est que de travailler souvent dans une famille : on est initié aux secrets d'intérieur presque comme un docteur.
LES MOEURS DU JOUR
— Reconnaîtriez-vous quelques-unes de ces pièces si on vous les montrait en ce moment?
— Je le crois. 11 y avait surtout une pièce que je reconnaîtrais partout où je la verrais. C'est une pièce eilraordinaire, et j'en conclus qu'elle est de la Californie. |
— Les pièces d'or de madame Goodwin avaient-elles quelque ressemblance avec celle-ci ? dit le juge lui montrant un demi-aigle.
— Oui, oui; c'est là une pièce de cinq dollars. J'en ai possédé une seule dans tout le cours de ma vie.
— Si je vous comprends bien, madame Goodwin avait en sa possession des pièces semblables à celle-ci.
— Elle en avait au moins cinquante, et elle m'a assuré qu'elle avait dans son bas la valeur d'environ quatre cents dollars. Je me rappelle la somme , car elle me parut considérable pour tout autre qu'un banquier ; et cela me remet à l'esprit les placers de la Californie.
— Y avait-il une pièce comme celle-ci ? continua le juge lui montrant la pièce italienne-
— La voilà , c'est bien la même , je la reconnaîtrais entre mille. Je l'ai eue cinq minutes dans mes mains, cherchant à lire le latin qui est écrit dessus, pour le rendre en anglais. Tout le reste était de l'or américain : c'est ce que me dit la vieille dame ; mais celte pièce seule était étrangère.
Cette déclaration produisit une profonde sensation dans la cour de justice. On ne pouvait supposer madame Pope capable d'un mensonge après avoir prêté serment. La pièce d'or passa de main en main parmi les membres du jury, et chacun d'eux put s'assurer qu'il reconnaissait encore cette pièce après quelques semaines écoulées. Ounscomb n'ajoutait pas une foi aussi scrupuleuse à ce témoignage que les autres personnes présentes, mais il fut curieuï d'en étudier l'effet sur sa cliente. A son grand étonnement, elle n'en paraissait aucunement émue, son visage conservait ce calme impassible qu'il soupçonnait parfois n'être que le résultat d'une profonde dissimulation. Sur sa demande , la pièce lui fut remise pour l'examiner à sou tour; elle était remarijuable de grandeur et d'origine, mais elle ne portait aucun signe particulier qui la distinguât d'autres pièces du même pays. Le juge parut comprendre la signitication de son regard, car il suspendit l'interrogatoire de la vieille pour reprendre celui de Marie Monson.
— Votre cliente comprend l'état de la question, monsieur Dunscomb , dit-il , et vous la protégerez dans ses droits. Les miens m'autorisent de lui poser quelques questions au sujet de cette pièce d'or.
— Je répondrai à toutes les questions qu'il vous plaira de m'adresser, monsieur, répliqua l'accusée avec un aplomb qui parut surprenant à Dunscomb.
— Depuis combien de temps cette pièce d'or est-elle eu votre possession , miss 1
— Depuis un an environ. Tout l'or que j'ai actuellement en ma possession remonte à celle époque.
— Vous l'avez possédé sans interruption pendant tout ce temps ?
— Certainement, monsieur, à ma couuai.ssance. La plupart du temps je l'ai gardé dans ma bourse, et je ne pense pas que, l'ayant serré dans un autre endroit , aucune personne eût été capable d'y fouiller.
— Avez-vous quelque chose à dire sur la déposition du précédent témoin ?
— Elle est vraie de tous points. La pauvre madame Goodwin avait la réserve d'or dont madame Pope vient de vous parler, car elle me l'a montrée une fois. Je pense qu'elle se plaisait à compter et à recompter son petit trésor, et même à le faire voir à d'autres personnes. J'examinai les pièces qu'elle me montra, et comme elle me parut avoir une préférence pour celles qui n'étaient pas ordinaires, je lui en donnai quelques-unes de celles que je possédais. Il est possible que madame Pope ait vu une pièce semblable à celle-ci; mais bien certainement ce ne pouvait être la pièce elle-même , qui ne m'a pas quittée.
— Vous prétendriez dire que madame Goodwin possédait une pièce semblable à celle-ci, et que vous la lui auriez donnée vousmême ; que vous a-telle rendu en échange ?
— Comment, monsieur?
— Combien avez-vous estimé cette pièce d'Italie , et en quelle sorte de monnaie madame Goodwin vous a-t-elle payée ? Il importe que vous donniez des détails très-précis sur cette partie de votre déposition.
— Elle ne m'a absolument rien donné en échange de cette pièce. C'était un don libre que je lui fis , et pour lequel je ne lui demandai pas d'indemnité en échange.
Cette réponse produisit un léger murmure d'improbation dans la foule, qui ne pouvait croire qu'une femme inconnue , sans amis, qui s'était contenlée d'habiter pendant deux mois dans la mansarde de la maison des Goodwin , eût accordé libéralement , sans autre but que de donner, une pièce d'or de cette grandeur. Le juge fut lui-même de cet avis, et Dunscomb dut reconnaître que l'explication donnée par sa cliente ne prouvait pas en sa faveur.
— Etiez-vous donc habituée, miss, à répandre autour de vous des pièces d'or? demanda l'un des jurés.
— Cette question est inconvenante, objecta M. Dunscomb, personne n'avait ici le droit de la poser.
Le juge reconnut la justesse de l'objection, et il n'y eut pas de réponse. Madame Pope ayant déclaré que d'autres avaient vu comme elle le bas de madame Goodwin, on entendit sur ce point quatre nouveaux témoins, qui avaient élé admis à examiner le trésor. Un seul crut reconnaître la pièce qui formait actuellement le point principal de l'enquête; mais ses souvenirs étaient beaucoup plus confus et ses paroles moins pnsilives. Elle croyait, car tous ces témoins étaient des femmes , avoir vu une pièce à peu près semblable, mais on ne la lui avait pas laissé toucher. Dunscomb lit observer au juge qu'il n'était pas surprenant qu'une femme assez imprudente pour montrer à toutes les commères du pays l'or qu'elle avait en sa possession eût été assassinée et volée. Mais la déposition de madame Pope avait trop impressionné l'auditoire pour laisser pénétrer d'autres suppositions qui ne se reportassent pas sur l'accusation contre la jeune étrangère. Selon l'opinion générale, elle était venue se loger préalablement dans la maison pour favoriser le crime.
On avait mandé par la voie électrique un témoin, parent des décédés , duquel on espérait obtenir quelques précieux renseignements, et connue il n'était pas encore arrivé, l'enquête fut de nouveau ajournée jusqu'à l'heure du passage de la diligence. Durant cette suspension Dunscomb eut le temps de se convaincre que l'orage s'amoncelait sur la tète de sa cliente. On citait une infinité de petites circonstances qui, réunies les unes avec les autres, formaient un faisceau formidable de charges accablantes. Mais la surprise du docteur était bien plus grande en présence du calme et du sang-froid que montrait au milieu de toutes ces conjectures la jeune fille prévenue de ces odieux crimes. Il l'avait informée des soupçons qui planaient sur elle , et l'émotion qu'elle trahit au premier abord l'avait alarmé sur son compte. Mais à cet élan spontané de crainte ou de sensibilité avait succédé un calme imperturbable, qu'il ne put attribuer qu'à l'innocence la plus complète; car, s'il y avait crime , comment le découvrir derrière ce visage impassible , sous ce front pur et calme, au fond de cette âme qui ne laissait à la surface qu'un miroir limpide et sans tache? Marie Monson avait refusé d'entrer dans aucun détail sur les événements de sa vie antérieure à son arrivée dans le village; éludant de décliner son nom, même à lui, son conseil ; s'abstenant de laisser échapper le moindre indice qui révélât le lieu oîi elle avait dii résider antérieurement.
A l'heure présumée la voiture publique s'arrêta sur la place, et le témoin attendu en descendit. Sa déposition ne produisit pas de nouveaux détails sur le double crime, corroborant simplement les dépositions pécédentes relatives à l'or que possédait sa parente, et qu'elle avait coutume d'enfermer dans un tiroir secret de son bureau. Le meuble avait été sauvé; mais tous les tiroirs en étaient soigneusement fermés, et l'on n'avait pas retrouvé les clefs.
Vers neuf heures du soir environ, le jury rendit son verdict sur les résultats de l'enquête. 11 portait une accusation de meurtre contre la jeune femme désignée sous le nom de Marie Monson. L'enquête n'avait rien encore conclu quant au crime d'incendie. En conséquence, l'ordre fut donné sur-le-champ d'appréhender au corps la jeune étrangère , et de la faire conduire et écrouer à la prison du village.