CHAPITRE VI
Nous avons dit que John Wilmeter avait élé laissé par son oncle à Biberry pour veiller au bien-être de son étrange cliente. John ou Jack, comme l'appelaient actuellement sa sœur et ses amis, était un excellent garçon , un peu sujet aux infirmités de l'homme de trente ans; franc et généreux, prompt à prendre une résolution et persévérant dans la voie qu'il avait une fois adoptée , il s'était tout d'abord mis en opposition avec l'opinion du pays, au sujet de la jeune accusée d'abord par pur esprit de contradiction, puis par l'intérêt naturel qu'éprouve un jeune homme de trente ans pour une femme jeune, jolie et malheureuse.
Les instructions que lui avait tracées son oncle l'intriguaient singulièrement. Sous les rapports du confortable et des besoins matériels de la vie, il avait tout prévu, laissant une assez forte somme à la disposition de son neveu pour le mettre en état de satisfaire aux demandes ou aux désirs q'ie manifesterait la prisonnière. Mais la seconde partie de ces recommandations remplissait l'âme de John d'inquiétude et de crainte. L'oncle doutait de l'innocence ou du crime de l'accusée, tandis que le neveu avait toute confiance dans son innocence. Le premier avait froidement envisagé la situation, et I obscurité de certaines réponses faisait pencher la balance de son opinion du côlé de l'accusation; l'autre contemplait dans Marie Monson une jeune fille très-séduisante, dont la physionomie innocente lui garantissait l'innocence de l'âme. A ses yeux, il était absurde d'entretenir le plus léger soupçon contre un chef-d'oeuvre de la nature humaine.
— Je ne songerais pas plus à accuser Sarah d'un pareil crime que je ne crois à la culpabilité de cette jeune personne , s'écriait-il en présence de son ami Michel Millington, tous deux déjeunant le lendemain malin. C'est une absurdité, une méchanceté, une monstruosité de supposer qu'une jeune femme aussi bien élevée? fût capable d'un crime. Croiriez-vous , Michel, qu'elle counaît le français, l'italien, l'espagnol et même un peu d'allemand.
— Comment savez-vous cela ? vous a-t-elle donc parlé dans tous ces idiomes?
— Non, je l'ai su de la manière la plus naturelle du monde. Elle s'est fait apporter des livres qui lui appartenaient, et j'ai vu qu'elle avait fait choix d'ouvrages de ces différents pays. J'ai eu honte de mon ignorance, je vous l'avoue, moi qui ne sais que très-incorrectemeut le français.
— Bah! je ne me serais pas laissé influencer par son érudition. Vous savez bien que les jeunes filles en savent plus que nous dans l'élude des langues. Il n'y aurait pas à soutenir une lutte avec elles, j'en conviens ; mais votre soeur, miss Wilmeter , pourrait nous donner dts leçons à tous deux, et se moquer de votre ignorance par-dessus le marché.
— Sarah! Oui, ma sœur est une excellente fille dans son genre, mais nullement comparable...
John Wilmeter fut arrêté court dans sa phrase par le bruit que firent en tombant sur l'assiette le couteau et la fourchette de son ami, qui le regardait d'un air de comique stupéfaction.
— Vous ne pensez pas à comparer votre sœur à cette étrangère, qui nous est inconnue, et de plus accusée de crime, dit-il enfin lorsque la respiration lui fut revenue. \ous devriez songer, John, qu'il ne faut jamais établir de rapprochement entre le vice et la vertu.
— Vous aussi , Mike , vous croyez donc à la culpabililé de Marie Monson?
— Je crois qu'elle est en ce moment détenue préventivement sous l'accusation d'un crime, en vertu d'un mandat du juge d'instruction, et qu'il est prudent d'attendre les événements avant de se former une opinion sur son compte.
John Wilmeter ensevelit son visage dans ses mains , et s'appuyant sur la table , il n'acheva pas son déjeuner. Sa raison lui commandait d'avoir égard au conseil de son ami ; mais les sentiments impétueux qui s'agitaient dans son âme se refusaient à admettre autre chose dans la jeune fille qu'une innocente injustement accusée. S'il faut dire la vérité, John était pris dans les filets ineitricablts de l'amour.
Il est juste de dire qu'en dépit des charges qui s'élevaient contre elle , de l'opinion défavorable pour elle des gens du villagejle Biberry , et du mystère qui enveloppait sa personne et son véritable nom , Marie Monson était assez richement douée des dons de la nature pour faire une profonde impression sur unjeun^ homme ardent et généreux, et pénétrer jusqu'à son cœur par le prestige de l'imagination. John n'en était encore qu'à la première période, et si on l'eût arraché aux dangers du séjour de Hiberry, il n'eût conservé peutêtre qu'un souvenir vague et mélancolique des sentiments qui venaient d'cllleurer son cœur. L'oncle ne se doutait guère du danger auquel il exposait son neveu en le plaçant , comme une sentinelle de la loi , à la garde d'une enchanteresse. 11 n'avait eu d'autre but que de lancer John dans la vie active et pratique , pour l'habituer peu à peu à lui succéder dans les subtiliUs de sa profession. Le conseiller était assez riche pour donner à son neveu et à sa nièce une position indépendante ; mais il désirait essentiellement que son neveu lui succédât dans son c.ibinet d'affaires , afin de le préserver contre l'oisiveté et les dangers d'une existence inutile et oppressive pour les gens laborieux. 11 désirait également que sa nièce épousât un homme qui possédât une occupation quelconque. L'absence de fortune chez Millinglon n'était donc pas pour lui une objection à sou mariage avec Sarah.
Nos jeunes gens ne restèrent pas oisifs. Indépendamment de leurs efi'orts réunis pour contribuer autant qu'il était en eux au bien-être de Marie Monson, ils recueillaient autour d'eux les moindres indices sur tous les faits ayant élé l'objet de l'enquête , et John les classait en faits prouvés, rapportés, probables et improbables, accouplant chaque division avec des remarques et des notes qui lui permissent de poursuivre les résultats de l'enquèle.
— Je crois , Millington , dit John comme les deux amis arrivaient devant la porte de la prison , (jue j'ai rassemblé ici des documents suffisants pour donner à mon oncle un aperçu de cette affaire. Plus je l'étudié , plus je suis convaincu de l'innocence de l'accusée ; et j'espère qu'aujourd'hui, Michel, vous partagez ma manière de voir?
Michel n'était pas aussi sanguin que son ami. La question amena sur ses lèvres un sourire forcé , et il s'efforça d'éluder une réponse directe. 11 n'éiait pas sans s'apercevoir des espérances qui s'élevaient dans le cœur de John presque à son insu, et il n'aimait pas à les lui enlever par des objections dont il connaissait d'avance l'inutilité. Gardant donc pour lui ses tristes réflexions , il cherchait, au contraire, à signaler les circonstances favorables aux pensées de son ami.
— Il me semble, Jack, dil-il , que l'on a omis dans l'enquête un fait d'une haute importance , et dont nous pourrions tirer parti en faveur de notre cliente. Vous souvenez-vous que quelques témoins ont affirmé que, la veille du jour de l'incendie , une femme allemande avait été employée par la famille Goodxvin à des travaux de la maison ?
— Vous me remettez sur la voie ; je m'en souviens actuellement. En effet, qu'est devenue cette femme ?
— Tandis que vous éiitz occupé à tirer le plan des ruines et des dépendances, j'allai causer avec les voisines de l'autre côté de la rue. J'avais aperçu des jupons de ce côlé , et je me dis que c'était une bonne occasion pour profiter des causeries des commères, et apprendre quelque chose de nouveau.
— Je sais que vous m'avez quitté , mais j'étais trop occupé pour chercher à m'informer oii vous alliez.
— J'allais à la ferme qui se trouve située à cinquante pas des ruines. La famille qui l'habite s'appelle Burton, et je n'ai jamais connu de gens plus bavards que ceux qui la composent.
— Avec combien de femmes avez-vous eu à vous démêler? demanda John , qui ne discontinuait de parcourir ses notes, espérant peu de lumière du fait de cette entrevue de Mike avec les Burtons. Si vous avez eu à démêler avec plus d'une, je vous plains, car j'ai eu hier un échantillon de leur savoir-faire dans ce genre.
— Il y en avait trois qui causaient et une silencieuse, et je pensai tout d'abord que celle qui ne disait rien devait en savoir plus long que ses amies les parleuses, si elle voulait seulement se décider à le révéler.
— C'est souvent ainsi notre manière de juger les gens , mais cela ne nous empêche pas de nous tromper aussi souvent. J'ai remarqué que la moitié des gens qui avaient l'air sage par leur silence ne se taisaient que parce qu'ils étaient trop sols pour parler.
— Je ne puis dire s'il en était ainsi de madame liurlon , la personne silencieuse de la famille ; mais je cerlifie que ses trois bellessœurs pourraient être rangées parmi les vierges folles.
— Elles n'avaient donc plus d'huile pour entretenir leurs lampes?
— Elles l'avaient épuisée pour les ressorts de leurs langues. Jamais les trois donzelles n'avaient dit plus de paroles qu'elles ne m'en cornèrent aux oreilles pendant les premières minulcs. Enfin je parvins à leur adresser une ou deux questions, et à les déterminera subir mon interrogatoire.
— Avez-vous tiré quelque chose de tout ce verbiage , pour vous dédommager un peu?
— Je le crois... mais ce ne fut pas sans peine, et sans mettre de côlé toutes les paroles inutiles... J'appris que l'Allemande était
LES MOEUIUS DU JOLI!
\iiie l'ini.jr.inle nouv<'llfinont ili'l)jir(|in''e , {iiircourunt le pjys , el .lyiiiil iilV.ii df li;iv.iillci- pour sa iioiirnluie. IMailanie (loodwin avait riiabitflilt: (le se livici- cllt iiièinc aiii soins de son ménage ; mais, cnniim; elle venait d'elle prise d'une allacjue de ijoulle , elle accepta d'aillant mieux l'oft're qui lui fut faite , qu'elle n'avait rien it payer )iour cela. I,a défunte était un mélange d'avarice et d'ostentation entassant tout ce dont elle pouvait s'emparer , et prenant ensuite ])laisir it déployer ses richesses (levant ses voisines. Celle dernière faiblesse avait initié tout le village » la connaissance de son or, au nionlanl de la somme renfermée dans le sac , et ;i l'endroit où elle avait l'haliilude de le serrer. Toutes convinrent de ce fait, y compris la silencieuse matrone.
— .Sait -on ce qu'est devenue cette Allemande? demanda John cessant tout à coup de conipuher ses notes et levant les yeux avec curiosité... Pourquoi ne l'a-t-on pas inlerrogce pendant l'enquéle ? Et oii est-elle maintenant?
— Tout le monde l'ignore. Elle n'a pas reparu depuis l'incendie et quelques personnes pensent qu'elle seule pourrait bien, après toul^ s'être rendue coupable du crime. K'est-il pas étrange qu'on n'ait pas retrouvé la moindre trace de sa disparilion ?
— Il faut approfondir tous ces faits, Michel. .Te ne comprends pas que l'on n'ait rien dit de plus à ce sujet devant le juge d'instruction. 11 y a en outre une autre cbose à craindre : le docteur Jlac Braiii est un homme de la plus haute capacité comme anatomiste et vous vous rappelez bien qu'il jtrésume que les cadavres sont tous deux du scie féminin, il serait donc possible que l'un des deux fût celui de l'Allemande ; dans ce cas, on ne saurait l'accuser d'avoir commis le crime.
— Sans doute que vous ne seriez pas fâché, Jack, que toute créature humaine fût reconnue innocente d'un crime ?
— J'en serais très-content pour elle , au contraire ; mais il y a plus de probabilité que la coupable fût une vagabonde inconnue que d'en accuser une jeune femme douée de toutes les qualités nécessaires pour appartenir à la classe élevée. D'ailleurs, vous n'ignorez pas, ftlichel , que ces émii}Tants ont eu parmi nous la plus large part des crimes. Lisez les procès de meurtres et de vols pendant ces dix dernières années , et vous reconnaîtrez que la majeure partie a été commise par celte classe misérable, llien ne me parait plus concluant que de faire remonter à cette femme les tristes événements de Biberry.
— Je partage votre manière de voir à l'égard de ces émigrants , car plusieurs Etals de ces contrées ont adopté le système de déporter leurs criminels en Amérique. Je crois que si l'Angleterre tentait d'introduire un pareil système parmi nous , Jonathan ' ne le tolérerait pas.
, — Jl ue le supporterait pas une heure , de quelque nation que ce fût. Si jamais un cas de guerre pouvait se légitimer, ce serait celui-ci. Oui, oui, il faut nous mettre à la recherche de cette Allemande, et l'interroger.
Michel Millington sourit légèrement de cette disposition de son ami à croire le pire des émigrants de la haute Allemagne. Leur conduite jusliliait pleinement, du reste, celle opinion, carie plus grand nombre de crimes étaient commis chez nous par eux. Les Irlandais sont turbiilents , querelleurs, et souvent prêts à se casser la tête; mais ils ne sont pas filous. L'Anglais , lorsqu'il a ces dispositions ' vole dans vos poches ou sur les grands chemins ; il trouve mille moyens de vous extorquer de l'argent en guise de pourboires. Les Français ont raison de se vanter de leur respect pour les personnes ou la propriété dans notre pays; c'est bien la classe d'émigrants qui peuple le moins nos prisons. Les naturels sont , hors de toutes proportions, les plus exempts de crime, les nègres exceptés. Néanmoins, ces résultats ne sauraient établir une règle absolue pour juger les grandes agglomérations d'individus, car d'un colé l'instabiHté de l'existence, de l'autre les hasards de la fortune mettent ces dilïérentes classes en dehors des lois ordinaires de la société.
— Si l'un de ces cadavres est celui de l'Allemande , et que l'on reconnaisse que la raison est du côté du docteur Mac lirain , dit John W ilmeier avec feu , que sont devenus les restes de ftl. Goodwin ; car il y avait un époux dans cette famille ?
— J'ai recueilli quelques renseignements à ce sujet , répliqua Millington. Il parait que le bonhomme avait coutume de boire et de s'c'nivrer lorsqu'il s'était querellé avec sa femme. Les liiirton m'ont alhrnié ce fait, qui n'est pas très-répandu au loin, mais sur leiiuel les plus proches voisins de la maison sont d'accord.
— Il est étrange que dans tous les comptes rendus des journaux on n'ait pas parlé de cette importante circonstance, qu'aucun témoignage n'ait élé produit dans l'enquête à ce sujet! i\e voyez-vous pas , Mike , que ce simple fait explique toutes les phases de la catastrophe ?
— Dans quel sens ? demanda paisiblement Millington.
— Les ossements sont les restes de deux femmes"; le vieux Goodwm a volé la maison pour l'incendier ensuite , assassiner les deux
I.;! 'î;' n'\ "" >"i^'''q"8 Jonathan pour ilésiRnor le peuple amCricain , comme Jotiii Bull chez les Anglais.
femmes dans un accès d'ivresse , et s'enfuir loin du pays. Celle découverte fera plaisir à mon oncle , car, s'il n'est pus encore bien certain de l'innocence de Marie Monson, il sera enchanté d'en obtenir la preuve.
— Vous lirez beaucoup trop de conséquences d'iin fait que vous ne pouvez même pas prouver, mon ami John. Dans quel but le vieux Goodwin aurait -il incendié sa jiropre maison... pour se voler luimême .... el assassiner une pauvre femme qui n'avait rien de commun avec la maison et tout ce qu'elle conlenait? Comment ! voua croyez qu'il aurait brûlé sa jiropriélé pour se faire vagabond à son âge , lui qui n'avait jamais quitté son village ? Cela n'est pas admissible.
— Pourquoi pas? pour cacher son meurtre.' On cherche à cacher un crime par un autre crime ])0ur échapper à la justice. Cela s'est vu.
— yuelqueli)is, répliqua froidement Michel... Celte Marie Monson sera ))endue sans aucun doute , si l'évidence tourne conlie elle, et bien qu'elle ait les moyens de se défendre en quatre langues différentes.
— Vous avez parfois une étrange manière de vou.s exprimer, Millington , et trè^-inconvenante. Vous feriez bien de vous en corriger. Pourquoi rabaisser ainsi mademoiselle Monson au niveau d'une grande coupable?
— Elle descendra à ce niveau quoi que vous fassiez , si elle est coupable, et en dépit de sa beauté, de son éducation et de ses airs de grande daine.
— Vous convenez donc , dans tous les cas , qu'elle a l'air comme il faut d'une femme du monde, dit vivement John ; alors, comment pouvcz-vous la croire coupable des crimes dont on l'accuse :'
— Simplement parce que mon brave homme de père m'a donné d'antiques notions sur la valeur des mots. Les gens sont devenus si susceptibles de nos jours , qu'il a fallu corrom^ire le langage pour contenter leur orgueil. Les termes de " gentleman et lady » ont autant de significations qu'une quantité d'autres mots... ils dénotent des personnes d'esprit cultivé , douées d'un certain rallinement dans les goûts et les manières... Mais la morale n'a rien à y voir, et un gentleman et une lady peuvent être et sont souvent .aussi méchants que les derniers des mortels. S'ils sont incapables de commettre de petites friponneries, ou les voit souvent commellre de grands crimes. Celte distinction même de votre cliente ne trouvera pas faveur devant le jury si elle est reconnue coupable.
— Jamais le jury ne rendra un verdict de culpabilité dans cette affaire. Il n'y a pas dans tous les témoignages matière à condamner un oiseau.
Michel Millington s'abstint de répondre. Dans ce moment un vieux nègre, du nom de Scipion, qui vivait (par tolérance) aux alentours de la prison , s'approcha , porteur d'un message pour les deux jeunes gens. Sip était un nègre de la vieille école ; ses chevaux giis et les rides de son vi:.age annonçaient un âge avancé. Comme tous ses frères en couleur, il élait d'une politesse sans égale pour les gens comme il faut, délestant les gens pauvres et vulgaires, et hiissant par-dessus tout les mulâtres, qui, selon lui, ne sont qu'une race bâtarde, qui n'appartient ni aux véritalles noirs de la côte d'Afrique ni aux blancs géonjiens.
— Madame Golt elle veut parler à massa, dit -il riant agréablement et déployant uu râtelier de la plus grande blancheur... Oui, elle veut voir massi aussitôt qu'il pourra venir.
Madame Gott était la femme du schérif, qui cumulait les fonctions de gardien de la prison.
— Savez-vous ce que me veut votre madame Golt, Scipion? demanda \A ilmeter.
— C'est, je crois, celte jeune femme qui a assiné vieux massa Goodwin et sa femme, qui l'a priée de vous envoyer chercher.
Cette manière de s'exprimer de la part du nègre dénotait combien l'esprit populaire s'était déjà prononcé d'une manière catégorique sur le crime de Marie Monson. Mais il n'y avait pas de temps à jierdre; et le jeune homme prit en toute hàle le chemin de la prison, qui élait attenante, par derrière, à la salle du palais de justice.
John trouva madame doit, qui l'attendait ii la porte du corps de logis qu'elle occupait dans la prison. Par suite des nombreux chanments de situation qui s'effectuent dans le système de notre gouvernement démocratique, cette brave femme élait sortie depuis peu des relations ordinaires de la vie pour aider son mari dans les nouvelles fonctions qui lui avaient élé assignées. Son cœur, naturellement bon et généreux , n'avait pas eu le temps de s'émonsser el de s'endurcir au contacl journalier des souffrances et des défectuosités morales. Elle élait donc parfaitement choisie pour diriger dans la prison le déparlement des femmes. Aux premières paroles qu'il échangea avec elle, John put se convaincre que, seule avec lui peut-être, elle élait convaincue de l'innocence de l'accusée.
— Marie Monson vous a fait d(!mander, monsieur \Vilmetcr, dilellc il voix basse... Elle est cxlraordinairemenl patiente et résignée... beaucoup plus que je ne le serais moi-même si j'étais condamnée à vivre renfermée dans celle prison, (woiricz-vous qu'elli! m'a dit , il n'y a pas plus d'une heure, (|u'après tout, .son incarcération esl peutêtre la meilleure cliose au inonde qui put lui arriver?
LES MOEURS DU JOUR
— La remarque est étrange, en effet, dit John. A-t-elle dit cela avec la sensibilité repentante d'une criminelle , ou mue par quelque autre violente émotion?
— Avec le plus dous sourire , de l'air le plus calme du monde, et avec un son de vois d'une douceur remarquable. IN'avez-vous pas remarqué, monsieur Wilmeter, combien sa voix est douce et harmonieuse ?
— J'en ai été frappé dès le premier jour de notre entrevue. N'est-ce pas là l'organe souple et cultivé d'une véritable lady , madame Gott ?
La brave femme , qui n'était rien moins que savante sur ce point, fut toutefois de l'avis de John , car à ses yeu\ la prisonnière était douée de toutes les qualités , et elle ne tarissait pas dans les éloges qu'elle décernait à ses talents, à sa douceur et à sa beauté, bien qu elle-même ne fût jias mal dotée à cet égard, et dans un âge oii les éloges ne tournent pas encore à la critique.
— Elle a reçu une belle éducation , monsieur Wilmeter, bien audessus de celle de toutes les femmes de ce pays. J'ai eu l'occasion d'examiner les livres qui lui ont été apportés; il n'y en a qu'un seul dans lequel j'aie pu lire , et les autres semblent écrits dans de différentes langues.
— Elle possède en effet une connaissance complète de plusieurs de nos langues vivantes et beaucoup d'autres talents.
— Cela doit vous rassurer, car une jeune dame aussi accomplie n'a jamais eu le cœur de voler et d'assassiner deux vieillards dans leur lit. Vous ferez bien, monsieur John, d'entrer et d'aller lui rendre visite; car, moi, je parlerais d'elle toute la journée sans me fatiguer.
John, précédé par la brave femme du geôlier, passa la première porto d'entrée, qui se referma sur lui, et se trouva dans un corridor qui aboutissait à une salle de communication fermée par un ijrillage. La prison du comté de Dicke était de construction moderne eî simple, composée d'un corps de bâtiment allongé et bas , encaissé dans une fondation formidable. Les cellules quoique très-petites offraient néanmoins assez d'espace pour laisser pénttier l'air et la lumière. Cette construction toute en pierres marines était entourée d'un mur assez élevé, séparé du bâtiment par un chemin de ronde. Des calorifères posés dans les galeries entretenaient une chaleur douce et tempérée. En un mot, c'était un lieu convenable pour loger des prévenus qui ont encore droit aux égards que comporte leur innocence supposée.