CHAPITRE Vn
John Wilmeter s'approcha d'une fenêtre grillée qui ouvrait sur la longue galerie conduisant à la cellule de Marie Monson , et dont la porte se trouvait directement parallèle avec la fenêtre. Elle était ouverte, et John, plongeant ses regards à l'intérieur, put se convaincre que la puissance de l'or et les soins attentifs de madame Gott avaient assez convenablement dissimulé la nudité et l'apparence froide et morne d'un cachot. Un tapis en dissimulait les dalles de pierre, et quelques meubles indispensables garnissaient les parois de la muraille; le tout paraissant neuf, et avoir été acheté tout exprès pour le but qu'il remplissait.
Marie Monson se promenait lentement dans la galerie , les mains enlacées l'une dans l'autre, la tète légèrement inclinée, et comme absorbée par des pensées profondes. Le bruit des pas de John en s approchant de la fenêtre et l'ombre qu'il projeta dans la galerie ne parvinrent pas à l'arracher à ses rêveries ; il eut donc tout le temps d'cpier son visage et ses gestes , sans attirer son attention en ce momoment.
Nous croyons avoir dit que cette étrange fille n'était pas une beauté dans l'acception absolue de ce mot, mais qu'elle réunissait en elle un mélange de grâce, de modestie, de dons intellectuels et d'attraits féminins qui la rendait mille fois plus séduisante qu'une beauté froide et régulière.
Il n'est pas facile d'expliquer comment nous acquérons cette seconde nature instinctive qui permet à l'individu d'une classe élevée de pressentir plutôt que de voir s'il se trouve dans la société des gens du même rang que lui. S'il est homme du monde, il appréciera les divers degrés de cette même caste à laquelle il appartient. John Wilmeter, qui avait déjà voyagé sur le continent, et qui depuis son retour s'était trouvé mêlé à la meilleure société de son pays, avait acquis ce don de seconde vue que possèdent chez nous les hommes d'éducation et d'intelligence supérieures.
Lorque Marie Monson, levant la tête, aperçut à la grille John Wilmeter arrêté respectueusement le chapeau à la main, comme en présence d'une lady, un léger incarnat couvrit ses joues ; mais comme elle attendait sa visite , elle ne fut pas surprise de le voir.
— Notre rencontre, monsieur Wilmeter, ressemble asstz à une entrevue au parloir d'un couvent, dit-elle avec un faible sourire et parfaitement composée de maintien... Je suis une novice en effet pour des scènes de ce genre, et vous, l'ami du dehors, condamné à rendre vos visites à travers une grille ! Je vous dois des excuses pour tous les ennuis que je vous cause.
— N'en parlez pas, je vous prie. Je ne puis mieux employer mon
temps qu'à vous servir. Je me réjouis de voir que vous supportez votre malheur inattendu avec courage, et j'admire votre sérénité d'âme !
— Ma sérénité! répéta Marie avec emphase cl comprimant par un effort la vivacité de son émotion. Si je sui-; ainsi en repos, monsieur Wilmeter, c'est que j'ai la conscience de mon innocence; et pour la première fois depuis plusieurs mois, je me trouve plus en sûreté ici que partout ailleurs.
— Comment! ici , dans cette prison ?
— Sans doute ; les prisons ne sont-elles pas des lieux de silence et de sécurité? répondit-elle avec un sourire empreint de tristesse. Cela peut vous paraître étrange, mais je ne vous dis que la vérité en vous certifiant que pour la première fois depuis des mois j'éprouve ici un sentiment de sécurité. Je suis, comme vous dites, sous la parde des lois, et au moins à l'abri de tout ce que la loi elle-même ne comporte pas. Je n'ai donc rien à craindre , et je me trouve heureuse.
— Heureuse ?
— Oui , comparativement heureuse. Je vous fjis cet aveu parce que je vois clairement que vous vous intéressez généreusement à moi plus que je ne pourrais l'espérer de la part d'un avocat pour sa cliente....
— Mille fois plus , miss Monson ! mille fois plus , croyez-le bien.
— Je vous remercie, monsieur Wilmeter, du fond du coeur je vous remercie, répliqua la prisonnière , dont une légère rougeur colora le visage; et baissant les yeux : Je vous crois doué de bons sentiments et de généreux élans, et je me trouve heureuse qu'ils m'aient été favorables dans des circonstances où le contraire n'aurait eu rien de surprenant. Quelques mots de cette brave madame Gott m'ont donné à comprendre que l'opinion publique de liiberry m'est moins favorable.
— Vous connaissfz l'esprit des villages, miss iMonson ; tout le monde veut dire son mot, et tous rabaissent les choses au niveau de leur intelligence et de leur savoir.
Marie Monson sourit de nouveau; cette fois avec plus de naturel et sans cette expression pénible de souffrance morale dont elle paraissait affectée.
— N'en est-il pas à peu près de même dans les villes que dans les villages ?
— Peut-être ; mais je veux dire que le cercle des connaissances étant plus restreint dans un petit endroit comme celui-ci que dans une grande ville, le peuple ne voit pas plus loin.
— Biberry est si près de New-York, que je ne crois pas qu'on puisse retracer une grande différence entre les habitants des deux endroits. Je crois que l'opinion que les gens de Biberry ont sur moi serait partagée par ceux de votre propre ville.
— Ma propre ville ! n'êtes-vous donc pas vous-même de New-York, miss Monson ?
— Pas le moins du monde, répondit Marie, qui comprit aussitôt que son compagnon ouvrait modestement la jiorte à la découverte d'un secret qu'elle avait refusé de révéler à son oncle , je ne suis pas ce que vous appelez Manhatanaise d'orijjine ou de naissance.
— Mais je puis à peu près certifier que vous n'avez pas été élevée à la campagne... Vous avez habile quelque grande ville, vos manières le démontrent... Je veux dire que vous...
— N'êtes pas de Biberry. Non , vous avez parfaitement raison ; je ne savais pas il y a deux mois qu'il y eût un village de ce nom. Mais quant à New-York , je n'y ai pas séjourné un mois dans le cours de ma vie. Mon plus long séjour a duré huit jours, lorsque je débarquai, il y a environ dix-huit mois, venant du Havre.
— Du Havre !... Mais cependant vous êtes Américaine, miss Monson... notre compatriote i"
— Y'ous l'avez dit, monsieur AMlmeter, d'origine, de naissance et de sentiment ; mais une Américaine peut bien parcourir l'Europe.
— Certainement ! et même y recevoir son éducation , comme je l'ai toujours soupçonné à votre égard.
— Pas complètement, mais un peu.
Marie s'arrêta, le visage empreint d'un peu de malice, hésitant si elle devaii. continuer ; puis elle ajouta :
— Vous avez voyagé vous-même ?
— J'ai été près de trois années à parcourir l'Europe, et il n'y a pas encore une année que je suis de retour.
— Vous avez visité l'Est, je pense, après avoir séjourné quelques mois dans les Pyrénées ? continua la prisonnière d'un air indiffèrent.
— C'est cela même. Nous avons été jusqu'à Jérusalem. Le voyage est devenu si commun qu'il n'offre plus de danger. Les dames le font sans aucune crainte.
— Je le sais d'autant mieux que je l'ai fait moi-même.
— Vous , miss Monson ! vous avez été à Jérusalem !
— Pourquoi pas, monsieurWilmeter ? Ne convenez-vous pas vousmême que des femmes accomplissent journellement ce voyage ? pourquoi ne ferais-je pas comme elles?
— Je n'en sais rien moi-même ; mais c'est si extraordinaire... tout en vous est si étrange...
— Vous trouvez extraordinaire, n'est-ce pas, qu'une femme qui a
LES MOEURS DU JOUR
l'tt' à moilié l'Ievi'c en Europe, qui a voyagé en terre suinte, se trouve aujourd'hui sous les verrous de la prison de Biberry?
— C'est ma pensée , je le confesse ; mais il l'iait tout aussi extraordinaire qu'une telle personne vînt occiiper la mansarde d'une chaumière comme celle de ces infortunés (ioodwin.
— Ceci, monsieur, louche à mon secret ; et il n'est pas nécessaire d'en dire davantage \ ous devez penser combien ce secret a d'importance pour moi, ])uisi|iie je préfère supporter ces cruels soupçons |)lulol ([ue de le révéler, et lorsqu'ils ont pris possession de l'esprit de personnes dont j'aimerais à me faire bienvenir, comme, par eicmple, votre e\cellent oncle, et vous-même.
Marie Modsdo.
— Je m'estimerais heureux qu'il en fût ainsi à mon égard ; car c'est à peine si j'ai le droit d'invoquer la faveur d'une simple connaissance.
— Vous oubliez la mission qui vous a été confiée par votre digne oncle, monsieurWilmeter, et que l'accomplissement de cette mission vous donne plus de droits à mes remercîments et à ma confiance que ne le ferait une simple connaissance. D'ailleurs, nous ne sommes pas... — un sourire imperceptible erra sur ses lèvres... — absolument étrangers l'un ii l'autre, comme vous paraissez le croire.
— Vous m'élonnez, miss ! Si j'ai jamais eu l'honneur...
— L'honneur ! interrompit Marie avec amertume ; c'est véritablement un grand honneur de connaître une femme dans la situation oii je me trouve !
— C'est un honneur pour moi , et personne n'a le droit de douter de la sincérité de mon assertion. Si nous nous sommes précédemment rencontrés , je vous avoue franchement que je ne me rappelle plus dans quel lieu ni dans quelle circonstance.
— Cela ne m'étonne pas le moins du monde. Le temps est long pour des jeunes gens de notre âge, et l'endroit était loin d'ici. Ah ! c'étaient alors d'heureux jours pour moi , et je serais heureuse de pouvoir m'y reporter. Alais nous en avons assez dit sur ce sujet. J'ai refusé de dire mon histoire à votre excellent oncle ; vous voudrez donc m'excuser si je refuse de vous la raconter à vous-même.
— A moi, qui n'ai pas l'excellence pour recommandation.
— Je ne di.'î pas cela ; mais vous êtes lro]> près de mon âge pour faire un confident convenable, en admettant qu'il n'y eût pas d'autres objections : ce que j'ai appris de vous, monsieur VVilmeter, lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois, n'avait rien que de très-honorable, croyez-le bien pour votre réputation.
Ces paroles furent dites avec fermeté, mais d'une voix douce cl accompagnée d'un sourire bienveillant. John ^Viluu•ler se frottait le front pour s'ell'orcer d'en faire sortir un rayon de lumière ; mais la prisonnière ne hii laissa pas le temps de rassembler ses souvenirs, et changeant le sujet de conversation, elle lui dit :
— ^ou8 causerons de cela une autre fois. Je n'ai pris sur moi de vous faire demander, monsieur Wilmeter, que ])Our des raisons majeures, et parce que votre oncle m'a autorisée à m'adresser à vous.
Paris, 'l'jpographic l'Ioii frèr
— Et veuillez accepter ma prière de disposer de moi pour vous servir par tous les moyens en mon pouvoir.
— Je n'oublierai jamais cette offre généreuse. L'homme qui consent .i rendre service à une femme que tout le monde suspecte a droit de prendre place dans sa mémoire. La bonne madame (îott et vous , voilà les deux seuls amis que je possède dans Biberry ; car votre compagnon, M. Millington , est peu disposé en ma faveur.
John tressaillit, et laissa voir sur son visage franc et honnête un étoniiement qu'il lui eût été im|iossilile de dissimuler.
— Je dois admettre que Millington s'est laissé entraîner à partager l'opinion commune autour de nous, miss Monson ; mais c'est au fond un excellent garçon, et il reviendra à la raison. Les préjugés sont ce que je déteste le plus au monde, et j'évite avec soin les caractères imbus de cette faiblesse ; mais Mikc se rend toujours à l'évidence, et nous nous entendons bien l'un et l'autre.
— C'est une circonstance fort heureuse pour l'avenir de vos relations, puisque vous êtes sur le point de vous lier plus étroitement...
— De nous lier... Est-il donc possible que vous sachiez... ?
— Vous verrez qu'à la fin je connais beaucoup mieux vos affaires particulières que vous ne pourriez le supposer. Mais, pour revenir à la question qui nous rassemble, j'ai extrêmement besoin d'une femme de chambre. Croyez-vous que miss ^^ ilmeter puisse m'en envoyer une de la ville.
— Une femme de chambre , j'ai ce qu'il vous faut ; un vrai trésor... dans son genre.
— Je veux dire une sorte de femme de charge, reprit Marie riant cette fois d'un rire franc et joyeux en dépit des murs de la prison et (les terribles charges qui pesaient sur elle... une femme dans le genre de celle que le docteur Mac lirain a l'intention de prendre pour son compte... madame Updyke.
— ^ ous savez cela aussi ! Pourquoi, puisque vous m'en avez tant dit déjà , ne pas m'en dire davantage ?
— Toutes choses viendront en leur temps. Jusque-là , je m'efforcerai de me résigner à mon sort, et d'obéir aux décrets de la Providence.
Tous signes de gaieté avaient disparu de sa physionomie, qui redevint triste et grave.
— C'est donc bien vous , M.iricl dit la prisonnière.
— Matlomoisellol s'écria la Suissesse.
— Vous me pardonnerez , monsieur , si je vous dis que je préférerais une femme choisie et recommandée par votre sœur à celle que vous voulez m'olïrir. Lorsque j'aurai besoin d'un valet de pied, alors je vous demanderai conseil. Il est très-urgent pour moi d'avoir une femme respectable et discrète ; et j'écrirai moi-même quelques lignes à miss \\ iluu'tcr, si vous voulez bien être assez bon jiour les lui faire parvenir. Je sais que vous dépasserez les devoirs d'un conseil; mais vous voyez la situation dans laquelle je me trouve. Madame (iott m'a bien offert de me i)rocurer une servante ; mais l'opinion m'est tellement défavorable dans Uiberry, que je doute qu'on puisse me procurer quelqu'un de convenable. J'aurais auprès de moi un espion es, rue de Yaii(;irard, 3li
LES MOEURS DU JOUR
au lieu d'une servante dans laquelle je pourrais placer toute ma contiance.
— Sarah se joindrait à moi pour vous recommander Marie, qui est restée avec elle plus de deux ans, et qui ne l'a quittée que pour aller soigner son père malade. Elle en a trouvé une autre excellente pour la remplacer; et actuellement que Marie désirerait rentrer auprès d'elle, la place est prise. Michel Millington meurt d'envie de retourner en ville , et pourrait partir ce soir même, et demain matin la fille serait avec vous si....
— Si elle consent à servir une maîtresse dans ma position. Je sens toute la portée de votre objection, et je sais combien il es.t difticile d'avoir dans de telles conditions une femme qui tient à conserver sa réputation. Vous avez appelé cette femme Marie ; je suppose alors qu'elle est étrangère ?
— Elle est Suisse... ses parents sont des émigrés ; mais je l'ai connue en voyage au service d'une famille américaine , et je l'ai prise pour Sarah : c'est la meilleure
créature au monde... Si ou peut la déterminer à venir
— Elle eût été Américaine que j'eusse désespéré de la prendre par les sentiments ; mais comme elle est étrangère, l'argent la déterminera peut-être à engager ses services. Si miss Wilmeter approuve votre choix, monsieur, je la prierai de lui ofl'rir jusqu'à cinquante dollars par mois , plutôt que d'être privée d'unepersonne dont j'ai le plus pressant besoin. ^ ous ne pouvez vous figurer l'importance que j'attache à la réussite de cette négociation. Pour éviter les remarques et les bavardages, la personne pourra venir me trouver à titre de compagne ou d'amie plutôt que comme servante.
— Dans une demi-heure Michel se met en route , et Sarah tentera au moins un efifort. Oui , Marie Moulin est la femme qui vous conviendra.
— Mîrie Moulin , est-ce bien là le nom de cette femme, la même qui a été au service chez les liarringer à Paris ? Une femme de trente-cinq ans , légèrement marquée de la petite vérole , des jeux bleus et des cheveux blonds... Paraissant plutôt Allemande que Française?
— La même; et vous l'avez aussi connue ? Pourquoi ne pas faire venir votre famille , vos amis auprès de vous, miss Monson, afin de ne pas rester ici une heure de plus ?
Marie semblait trop préoccupée du désir de faire venir la femme en question pour répondre à cette dernière question. Elle lui réitéra ses instructions et ses recommandations avec une persévérance que le jeune Wilmeter ne lui connaissait pas encore.
— Si Marie Moulin est la personne que vous me désignez, dit-elle, je n'épargnerai rien pour l'avoir auprès de moi. Les soins qu'elle a prodigués à cette pauvre madame Barringer dans sa dernière maladie furent admirables , et nous nous étions tous pris d'une. vive affection pour elle. Priez votre sœur de lui dire, monsieur Wilmeter, qu'une ancienne connaissance dans l'embarras implore son assistance: cela seul la déterminera à venir plutôt que l'argent , bien qu'elle soit de la Suisse.
— Si vous lui écriviez quelques lignes en lui donnant votre véritable nom , car nous sommes sûrs que vous ne vous appelez pas Monson , cela pourrait produire plus d'elïet sur elle que toutes nos sollicitations en faveur d'une inconnue.
La prisonnière s'éloigna lentement de la grille pour monter et descendre la galerie pendant quelques minutes en réfléchissant à cette proposition; puis se rapprochant de l'endroit oii John la contemplait avec anxiété :
— Non , dit-elle , je ne ferai pas cela , je m'exposerais trop. Je ne
— J'attendrai qu'il ait fini, sur une chaise.
puis rien dire en ce moment que ce que votre sœur sait déjà sur mon compte.
— Mais si Marie Moulin vous a déjà vue, elle vous reconnaîtra lorsqu'elle sera auprès de vous.
— 11 vaut mieux jjrocéder dans l'obscurité, comme je vous l'ai déjà dit. Je vous donne mis pouvoirs pour tenter celte négociation, et j'attendrai patiemment jusqu'à demain matin. Il me reste encore un service à vous demander, monsieur ^\ ilmeter. On a confisqué mon or, et je me trouve réduite à quelques pauvres pièces insuffisantes pour mes besoins. Pourrais-je vous prier de me faire avoir en échange de ce billet des banknotes de moindre valeur, sans dire que cet échange est pour moi ?
Marie, passant son bras à travers la grille, mit dans la main de John, de l'air le plus naturel du monde, un billet de cent dollars sur l'une des maisons de banque de New-York, prouvant par là qu'elle était habituée à l'emploi de sommes aussi considérables pour
ses besoins journaliers. Il avait fort heureusement sur lui le montant de la somme en billets de moindre valeur, et quelques aigles pour en compléter le montant. Il remit le tout dans la plus jolie main du monde, qu'elle tint étendue vers lui.
— Ce métal a fait mon malheur dans plus d'une circonstance , monsieur AVilmeter, dit-elle abaissant ses regards attristés sur les pièces de monnaie. Je ne dirai rien aujourd'hui de l'une de ses fatales influences sur ma destinée; jamais peutêtre; mais vous me comprendrez si je vous dis que celte pièce italienne est la cause principale de mon incarcération.
— Sans doute , on l'a considérée comme l'un des faits matériels les plus accusateurs contrevous, miss Monson, quoiqu'ils ne fussent rien moins que concluants, même pour vos ennemis les plus acharnés.
— J'espère qu'il n'en sera pas davantage par la suite.
A présent, monsieur Wilmeter, je ne veux pas vous retenir plus longtemps; je vous recommande ma commission auprès de votre sœur. J'écrirais bien , mais mon écriture est trop remarquable, il vaut donc mieux que je m'abstienne.
Marie Monson congédia le jeune homme avec toute l'aisance d'une femme du monde , en le remerciant sincèrement pour l'intérêt qu'il lui témoignait. Nous croyons au magnétisme animal , sans prétendre définir la cause inconnue de cette puissante sympathie qui se rencontre chez certains êtres. Marie Monson , par cette sorte d'instinct qui révèle à la femme l'amour qu'elle a su inspirer, était déjà certaine que John Wilmeter ne la regardait pas avec la froide indifférence qu'il eût montrée pour une cliente ordinaire de son oncle : ses manières reflétèrent donc, en le remerciant, quelque peu du sentiment qu'elle avait inspiré. Leur séparation les laissa donc plus préoccupés l'un de l'autre sans qu'ils en eussent encore positivement la conscience.
John Wilmeter, pour sa part, n'avait jamais encore ressenti plus d'embarras pour juger et interpréter des faits d'un procès qu'en quittant cette fois la grille de la prison. L'accusée était bien la femme la plus incompréhensible qu'il eût rencontrée. N'était-elle pas étrange de se prendre d'un bel amour pour la prison, lorsque des charges d'une nature grave et terrible pesaient sur sa tête? Malgré tous les soins pris par la bonne madame Gott pour en dissimuler la nudité, c'était toujours une prison oii le soleil ne pénétrait qu'à travers les barreaux; d'épaisses murailles la séparaient du monde extérieur. Le jeune homme, prédisposé à juger en beau tout ce qui se rapportait à celle jeune femme extraordinaire, ne trouva que des signes d'innocence dans certaines circonstances qui eussent, au contraire, accru les soupçons de son oncle; mais en général tout le monde eût pensé
répliqua froidement l'étranger. Et il s'assit
LES MOEURS nU ,IODH.
(|iie ce calme et celle st'réiiilé d'Ame ne pouvaient appartenir à la main coupable des atrooilos dont on l'accusail.
— N'est-elle pas une douce ci't'atiire, monsieur Vilmeler? s'écria madame (loll. ipii rrfermaii l«s portes derrière .lolin à sa sortie de la prison. C'est un honneur pour la (jeùlede Biberry de possi'der dans ses murs une prisonnière comme elle.
— Je crois que nous sommes à peu près les seul» de notre opinion ■sur miss Monson, ri'pliqua John, du moins dans Hiherry, oii l'agilalion est arrivée à son comble, et je doute qu'un procès équitable puisse avoir lieu dans ce comté.
— Les journauii ne le rendront pas meilleur. Ceui de la ville sont )ileins de cette afl'aire ce matin, et ils semblent tous incliner du même côté.
— L'opinion publique, lorsqu'elle court ainsi la poste au début, est bientôt hors d'haleine, et je ne serais pas étonné de voir Marie IMnnson portée aux nues par les mêmes individus qui la déchirent en ce moment.
Madame Golt souhaita de tout son cœur qu'il en arrivât ainsi. Une demi-heure après que John eut quitté la prison, son ami Michel Millington était en route pour la ville, porteur d'une lettre pour Sarah, par laquelle elle était priée d'employer toute son influence sur Marie Moulin pour la déterminer à accepter, pour quelques semaines du moins, le service extraordinaire qu'on lui demandait. La lettre fut remise à la destinataire en temps opportun, et la sœur fut grandement surprise de la nature de la requête, et de la chaleur des expressions qu'elle renfermait.
— Je n'ai jamais vu John écrire avec tant de feu, s'écria Sarah après avoir causé du contenu avec Michel. Il ne serait pas plus pressant s'il était amoureux.
— Je ne jurerais pas le contraire, répondit en riant son ami. Il voit tout avec des yeux différents des miens, et je ne l'ai jamais vu s'intéresser plus chaleureusement pour quelqu'un autre que pour cette créature.
— Créature! Est-ce donc ainsi que vous l'appelez? Les jeunes gens n'ont pas coutume d'appeler créatures des jeunes filles bien élevées, et mon frère affirme que cette Marie Monson est très-distinguée.
— Je partage son opinion à l'égard de l'apparence extérieure, l'éducation, les manières et le goût. Néanmoins, nous avons encore trop de raisons de soupçonner qu'elle est impliquée dans ce crime.
— J'ai lu des récits de personnes douées de ces dons extérieurs qui ont, pendant des années, poursuivi avec succès une longue carrière de crimes et de friponneries. Mais c'était dans l'ancien monde, oii les besoins d'une population trop nombreuse entraînent les hommes à ces extrémités. Nous sommes à peine assez avancés en civilisation pour commettre tant d'actions éhontées.
— Un soupçon de cette nature m'est venu à l'esprit, répliqua Millington regardant par-dessus son épaule si son ami n'était pas là pour l'entendre. Mais il ne faudrait pas faire la moindre allusion de cette nature devant John , dont l'esprit n'est disposé à admettre aucun témoignage accusateur.
Sarah ne savait trop que penser de tout cela , bien que son alTection de sœur la portât à faire tout ce qui dépendait d'elle pour obliger son frère. Marie Moulin ne se laissa pas .usément persuader de consentir a servir une maîtresse en prison. Elle leva les mains vers le ciel , déclarant mainte et mainte fois que c'était impossible , s'étonnant qu'une femme dans une telle situation pût supposer qu'une domestique consentit à perdre sa réputation en la servant, et s'exposât à ne plus pouvoir se replacer après. Cette dernière objection parut raisonnable à Sarah ; et si son frère n'avait pas été aussi pressant dans sa lettre, elle l'eût déterminée à renoncer à toute nouvelle tentative de persuasion. Enfin Marie, qu'aucune offre d'argent n'avait pu déterminer, céda à un vif sentiment de curiosité lorsqu'on lui eut dit que la prisonnière prétendait la connaître et l'avoir vue en Europe. Elle voulut savoir quelle pouvait êire cette ancienne connaissance du vieux monde qui s'était placée dans un aussi cruel embarras. Cédant donc enfin aux pressantes sollicitations de Sarah, aussi curieuse qu'elle de connaître quelque chose de cette mystérieuse créature, elle consentit à se rendre au village de Biberry, se réservant de prendre une détermination lorsqu'elle aurait eu le temps de satisfaire sa curiosité, et de retourner à la ville pour instruire miss ^ il mêler de tous ces détails.
Le lendemain, à la première heure du jour, Marie Moulin, en compagnie de John Vilmeter, se jirésenla devant madame (iolt pour être admise dans l'intérieur de la prison aujirès de Marie I\lonsoii. .lohn n'avait pas jugé convenable de se montrer, mais il était assez proche pour entendre le grincement des verrous lorsque l'on ouvrit la porte.
— " C'est ihmc bien niuf: , Martel dit la prisonnière avec une vive démonstration de plaisir.
— Mddciiiuisclle 1 s'écria la Suissesse. Les deux femmes s'embrassirent, la porte se referma, et John n'en apprit pas davantage pour le moment.
Les mots Rciulijjiiés sont en français dans le trxto.