‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 230 sur 253 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

C'est un étrange coup d'œil que de voir les maisons qu'occupent dans la rue de Nassau les avocats de IManhatan. Ils sont entassés dans cette sorte de passage qui conduit de Wall streel an cimetière, ressemblant aux ruines des temples échelonnés sur la voie Appienne, avec un sislr luatar h eux pour attirer l'attention îles passants. Nous transporterons pour un moment notre seène dans une maison de celte rue. située à moitié chemin entre l'allée de Maiden et John Street, ayant sa devanture placardée de petits morceaux de fer-blanc comme un débiteur criblé d'assignations. Parmi ces indications , qu'on eût prises pour une page de l'Ahmtniicli des adresses, on lisait cette simple inscription :

Thomas Dunscomb, au deuxi&me, sur le derant.

L'étude, ou, pour mieux dire, les études de Thomas Dunscomb, occupaient la moitié du second étage d'une grande maison qui avait jadis été habitée par une famille de renom, mais que l'on avait abandonnée depuis longtemps au service de ces minisires de la loi. Nous allons pénétrer dans l'un de ces offices avec un individu qui nous paraît d'autant plus étrange dans cet antre de la profession, qu'il avait l'air d'entrer comme chez lui.

— L'avocat Dunscomb est-il chez lui? demanda cet étrange personnage qui avait un air campagnard en contradiction avec son costume professionnel, et s'adressant à l'un des cinq ou six clercs auxquels son entrée avait fait lever la lète.

— Il y est, mais en consultation, je crois, répondit l'un des clercs.

— J'attendrai qu'il ait fini, répliqua froidement l'étranger, qui prit une chaise et vint s'asseoir au milieu d'une quantité innombrable de dossiers, dont le contenu eût effrayé un homme moins aguerri aux embûches échappatoires et aux subtilités de la loi. Les clercs, après avoir levé les yeux l'un après l'autre pour dévisager le nouvel arrivant, reportèrent leurs yeux sur leurs expéditions ou sur leurs buvards. La plupart de ces jeunes gens, l'ils de familles respectables en ville, prirent l'étranger pour un client de la campagne; mais le clerc travailleur reconnut à certains signes particuliers que c'était un praticien de village.

Au bout d'une demi-heure, Daniel Lord et George Wood sortaient du cabinet de consultation, reconduits jusqu'à la porte par Di'.nscomb en personne. Dans l'échange d'adieux avec ses confrères, celui-ci aperçut son patient visiteur, qu'il salua du nom familier de Timms, l'invitant à passer dans son cabinet. M. Timms ne se fil pas prier, et entra sans cérémonie. Pour premier acte de civilité, il se moucha dans ses doigts, puis tira son mouchoir lorsqu'il n'était plus nécessaire.

— Asseyez-votis, maître Timms, dit Dunscomb sans faire attention à cet acte de malpropreté et prenant place lui-même dans son fauteuil de maroquin après avoir allumé un cigare, asseyez-vous, et prenez un cigare. Mon neveu m'écrit que le grand jury a donné son verdict d'accusation d'incendie et de meurtre.

— A l'unanimité, m'a-t-ou dit, monsieur Dunscomb, répliqua Timms; un seul hésitait, mais il s'est rangé de l'avis des autres avant de rentrer à l'audience. Cette aft'aire mène notre cause dans le comté de Dick.

— L'argent sauve plus de causes qu'il n'en ruine, Timms; personne ne sait cela mieux que vous.

— C'est vrai, monsieur, l'argent peut défier le nouveau code. Donnez-moi cinq cents dollars, changez le procès en une action civile, et à l'exception de vingt ou trente jurés que je pourrais nommer, et dont on ne peut rien faire, je l'emporterais avec tous les autres.

— (Comment faites-vous, Timms, pour conduire vos causes avec tant de succès? car je me rappelle que plusieurs fois vous m'avez donné de l'embarras dans des procès où la loi et les faits étaient clairement de mon côté.

— C'étaient, je le suppose du moins, des cas oii l'on avait mis de Vavoine au nUclicr et fait litière neuve '.

— Avoine au râtelier, litière ! voilà des termes légaux que je ne connaissais pas.

— Ce sont des expre.ssions de campagne et provenant d'usages en pratique parmi nos paysans. Un homme pourrait traverser en ville une longue carrière pratique .îans avoir connu la valeur de ces expressions. Les voûtes du temple de la justice ne sont pas immaculées, mais elles ne nous disent rien de ces deux termes. Nous avons en campagne des coutumes ignorées à la ville, comme beaucoup de coutumes des villes sont inconnues à la campagne.

— Soyez donc assez complaisant, Timms, pour m'expliquer la signification de vos doubles mots, qui sont entièrement nouveaux pour moi. Je ne jurerais pas qu'ils ne fussent dans le code pratique, mais je ne les ai trouvés ni dans Blackstone ni dans Kent.

' Hone-slieJili'il et pilloirrdl sont doux expressions d'éruric qui ne peuvent se Irailuire U'xluellomoiit, et qui s'a|>|iiK|iienl ici au crime de oorruplioii chei le jury.

LES MOEURS DU JOUR

— Verser «le l'avoine au râtelier, s'explique de soi-même. A la campagne, la plupart des jures, témoins, etc., ont plus ou moins affaire au râtelier , quand cela ne serait que pour s'assurer si leurs bêles ont à manger. Nous entretenons dans ces parages des liomuies à langue bien déliée; et il faut qu'une cause soit bien noueuse et difficile s'ils ne parviennent à y glisser un argument résolutif. Je vous avouerai franchement que j'ai vu moi-même trois causes trèsépineuses, résolues sous les râteliers de l'écurie dans l'espace d'une journée.

— Mais comment vous y prenez-vous? Présentez-vous vos arguments en face, comme à la cour?

— Oh! non, devant la cour, à moins que le jury ne soit de première force, les avocats sont tenus d'avoir égard aui témoins et à la loi ; mais, dans le procédé du râtelier, cela est parfaitement inutile. Lu palefrenier habile mettra toute une cause à néant sans ('ire un reul mot , c'est là la perfection du genre. Il est contraire à la loi, vous le savez, monsieur Diinscomb, de causer d'une affaire avec un juré, c'est une indicible oiïeuse ; mais on peut généraliser l'appréciation du caractère, des défauts ou de l'aristocratie d'un prévenu. L'aristocratie de nos jours est un excellent argument qui convient et s'applique à toutes les causes. Persuadez seulement au jury que le plaignant ou le défendeur s'estime mieux qu'eux tous ensemble, et le verdict sera certain. J'ai gagné mille dollars dans l'affaire du sauteur en plaidant sur ce terrain ; l'aristocratie a tout fait. Cette qualification nous sera très-contraire dans la présente accusation de meurtre et d'incendie.

— Mais Marie Monson n'est pas une aristocrate. Elle est étrangère et inconnue parmi nous. Quels sont ses privilèges pour la rendre passible de l'accusation d'aristocratie.

— Elle en a plus qu'il n'en faut pour la faire condamner. Son aristocratie lui fait presque autant de mal dans Dicke que cette malencontreuse pièce d'or. Je considère une cause plus qu'à moitié perdue lorsqu'il s'y mêle un cas d'aristocratie.

— Le mot aristocratie veut dire privilèges exclusivement politiques, dans les mains du petit nombre, pas autre chose. Or, de quels privilèges cette malheureuse jeune femme pourrait-elle jouir? Elle est sous l'accusation des deux plus grands crimes connus dans nos lois; elle est emprisonnée et sera bientôt jugée.

— Voyez-vous, maitre Dunscomb, il y a aux yeux du peuple deux sortes d'aristocratie, la vôtre et la mienne. La votre est un état de la société qui donne les privilèges et la puissance au petit nombre, et qui le retient dans celte sphère élevée. C'est ce que j'appelle la vieille aristocratie, celle dont personne ne se soucie chez nous. IN'ous n'avons plus d'aristocrates de cette sorte, et, par conséquent, le mot ne signifie plus rien.

— C'est pourtant ce que j'appelle la véritable aristocratie. Mais dites-nous quelle est la vôtre.

— Je vais vous la dire, maitre; vous même, dans un certain sens, vous êtes un aristocrate. Je ne sais trop comment, mais je suis admis au barreau ; comme vous, je jouis d'autant de droits.

— Plus, Tirams, si l'on appelle des droits ceux de mener les jurés par le bout du nez et de garnir d'avoine les râteliers.

— Plus , peut-être , si vous voulez. Malgré tout cela, il y a entre vous et moi une notable différence dans nos moyens, notre langage , nos idées, notre manière de penser et d'agir, qui vous met au-dessus de moi , comme je n'aimerais pas voir tout autre homme. Vous «vez tant fait pour moi lorsque j'étais plus jeune, en me portant, pour ainsi dire, au barreau sur vos épaules, que j'élèverai toujours mes regards vers vous, bien que votre supériorité ne me soit pas agréable, j'en conviens.

— Je serais peiné, Timms, qu'oubliant mes propres défauts, j'eusse fait parade des moindres avantages que je pourrais posséder sur vous ou sur tout autre homme, par suite des hasards de la naissance ou de l'éducation.

— Vous n'en faites pas parade le moins du monde, maitre , ils se développent d'eux mêmes; et c'est pourquoi je n'aime pas les avoir en face de moi comme point de comparaison. Ce qui est vrai pour moi l'est aussi pour mes voisins. Nous appelons aristocratie tout ce qui est au-dessus de nous ; votre cliente possède une foule d'habitudes qui ne sont pas celles des habitants de Uickc, à moins d'aller parmi les plus huppés.

— Les supérieurs au dixième degré.

— Bah ! je sais mieux que cela moi-même. Leurs supérieurs au dixième sont tout au plus au niveau du sens commun. Bien que ignorant et grossier lorsque vous m'avez pris parla main, je puis aujourd'hui faire la différence entre ceux qui portent des gants et vont en voiture avec ceux qui sont nés pour l'un et pour l'autre. Votre cliente ne possède ni l'une ni l'autre de ces choses, et c'est ce qui m'étonne. Elle n'a pas d'hôtel dans la place de l'Union ou dans la cinquième avenue, mais elle est frappée au bon coin, c'est ce qui m'effraye pour elle; mais il y a encore autre chose qui pourra lui nuire.

— Quelle est cette nouvelle cause d'inquiétude ((ui vous agite?

— La cliente a avec elle un dame amie, une confidente.,.

Une faible exclamation de Dunscomb arrêta le dernier mot sur les

lèvres de Timms, tandis que le conseiller, ôtant le cigare de sa bouche pour en faire tomber la cendre, paraissait réfléchir au meilleur moyen de traiter un sujet délicat. Enfin sa franchise naturelle l'emporta sur tous les détours orutuires, et il s'exprima en termes clairs et simples :

— Si vous m'aimez, Timms, ne répétez jamais ces mots diaboliques, dit-il d'un air sérieux. C'est pire que le mot hurleur, que je vous ai dit cinquante fois que je ne pouvais souffrir. Dame amie, confidente , est tout ce qu'il y a de plus vulgaire. Vous pouvez vous moucher dans vos doigts, si cela vous fait réellement plaisir, et souffler contre l'aristocratie tant qu'il vous plaira ; mais ne me parlez pas d'hurleurs ou de confidents. Je ne suis pas un dandy, mais un homme, respectable d'âge et de manières, parlant anglais et désirant qu'on lui parle dans la même langue. Le langage se corrompt tous les jours jiar l'introduction de ces vulgarités. Le dernier code publié s'en ressent par l'absurdité de ses préceptes expliqués par des termes aussi absurdes que les idées. Mais qu'entendez-vous par votre dame amie ou confidente?

— La Française qui est auprès de votre cliente depuis quinze jours. Soyez sûr qu'elle ne nous fera pas de bien dans notre procès. Elle est beaucoup trop aristocrate '.

Dunscomb éclata de rire, puis , passant sa main sur son front, il parut réfléchir.

— Tout cela est très-sérieux, reprit-il enfin, et nullement matière à rire. Que deviendrons-nous si la dispensation de la loi doit être influencée par d'aussi mièvres considérations? On ose émettre ouvertement cette doctrine que les riches n'auront pas le droit de se donner les plaisirs que les pauvres ne sauraient se procurer, lit un membre du barreau viendra nous dire qu'une détenue n'obtiendra pas justice parce qu'elle a pris pour la servir une servante étrangère!

— Une servante! Qualifiez-la tout autrement, maitre, si vous espérez le succès. Une prisonnière accusée des crimes les plus graves, et qui conserve auprès d'elle une servante, est certaine d'être condamnée, fût-elle parfaitement innocente.

— Vous êtes un garçon habile et sage, Timms, capable de rire dans votre barbe de semblables folies, et vous insistez sur l'une des plus fortes absurdités,

— Les choses sont bien changées en Amérique, monsieur Dunscomb Le peuple commence à gouverner légalement, ou sans loi. Ne lisez-vous pas ce que disent les journaux sur les opéras et les comédies au prix du peuple et le droit de sifller? En voilà de la constitution! Je me demande ce que Kent et lilackstone diraient s'ils étaient de retour.

— Us trouveraient que la liberté a changé de face lorsqu'elle empêche un homme de fixer les prix des places dans son propre théâtre. Ces abus proviennent de la réaction d'une demi -liberté dans les autres pays. Ici, oii le peuple est vraiment libre, possédant la toutepuissance, et où il n'existe plus de droit politique héréditaire, il devrait au moins respecter ses propres règlements.

— Ne considéroz-vous donc pas un théâtre comme une place publique , maitre Dunscomb ?

— Certainement, dans un sens, mais non dans celui que l'on prétend imposer aujourd'hui. Le prix déterminé des places est une affaire de convention. Mais obliger les directeurs à réduire leurs prix de moitié pour les pauvres, afin qu'ils aient la faculté de regarder les jolies femmes, voilà qui est inadmissible. Si les riches demandaient que les femmes et les iilles des pauvres fussent exposées au parterre et dans les galeries pour satisfaire les regards des patriciens, ils soulèveraient une clameur universelle. Si l'Etal demande des théâtres h bon marché, il n'a qu'à les payer comme il paye pour tout ce qui lui est nécessaire. Mais si ces amusements sont l'objet d'exploitations particulières, aux particuliers seuls appartient le droit de les contrôler. Je n'ai aucun respect pour la liberté qui met tout d'un côté et rien de l'autre.

— Je ne sais, mais j'ai lu quelques-uns de ces articles qui m'ont paru...

— Quoi ? convaincants?

— Pas tout à fait, mais fort agréables. Je ne suis pas assez riche pour payer une première place dans un théâtre, et il me serait assez agréable qu'un pauvre diable comme moi eût le droit d'y siéger à moitié prix. J'ai entendu dire qu'en Angleterre le public ne souffre pas les prix qui ne lui conviennent pas.

— Les membres isolés du public peuvent refuser d'acheter, mais là s'arrêtent leurs droits. L'opéra surtout est un amusement dispendieux, et dans tous les pays où le prix d'admission est bas, les gouverments contribuent aux dépenses par une subvention. Cette dépense est faite eu vue de tenir le peuple en paix , et peut-être pour contribuer à sa civilisation. Mais si nous ne sommes pas tout à fait au-dessus de la nécessité de semblables expédients, nos institutions ne sont, après tout, qu'une sublime mystification.

— C'est singulier, maitre, combien il y a de gens qui n'envisagent

' Il n'est peut-être pas inutile de faire observer au lerteur que M. Timms, appartenant a la classe li plus vuljiaire et la plus ignorante du peuple américain, prend ii'i Marie Moulin pimr une dame, par cela seul qu'elle parle français.

LES MOEURS DU JOUR

lue le col<' iiuli'penilant de la licniocratie , sans tenir compte des devoirs mutuels qu'elle nous impose. Mais pendant tout ce temps, notre cliente est dans la prison de Hiberry pour passer en jugement la semaine prochaine. I\'a-t-on rien faitiiour étouflcr les suppositions qui se renouvellent clia(|ue jour dans les journaux? 11 serait temps d'entendre la partie adverse.

Il est extraordinaire que les liommes qui exercent un contrôle sur ces feuilles se montrent indiflVrents pour le droit des gens au point de tolérer de semblables paragraphes dans leurs colonnes.

S'ils sont indifférents! Que leur importe, pourvu que le journal se vende. Mais je soupçonne dans notre afl'aire qu'un sténographe aura Ole offensé, et quand des hommes de sa classe se sentent blesses, leurs écrits sont de la couleur de leur colère. Ne vous semblet-il pas extraordinaire, maître, que le peuple ne s'aperçoive pas qu'il entretient de petits tyrans dans ses clameurs en faveur de la liberté de la presse ?

^^ A propos, Timms, vous ne m'avez pas expliqué ce que vous entendiez par le procé<Ié de la litière ou de l'oreiller.

Le mot porte avec lui sa signification. Vous savez comment cela se pratique dans ce pays. Une demi-douzaine de lits sont rangés dans la même chambre, et deui têtes dans chaque lit. Figurez-vous que deux ou trois jurés sont dans l'une de ces chambres, avec deux individus bien stylés pour diriger la conversation, qui paraît la plus innocente et naturelle au monde; pas un mot de trop, pas un mot de moins, mais elle reste comme une empreinte. Le juré est un paysan simple et naïf, il avale tout ce que les camarades de chambrée lui débitent, et le lendemain il vient prendre place sur son banc dans une disposition parfaite d'esprit pour se rendre à l'évidence des faits et de la raison. Donnez-moi seulement pour camarades de chambre deux ou trois de ces conseils d'oreillers, et dans une seule conversation je détruirai tout ce que les journaux auront dit. Vous savez, maître, que par ce moyen nous avons le dernier mot, et si en guerre le premier coup entre pour la moitié dans le gain de la bataille, le dernier mot dans un procès possède une égale puissance. Oh! c'est une admirable chose que la justice rendue par un jury. ,. — Tout cela est fort mal , Timms. 11 y a longiemps que je connais l'influence extraordinaire que vous exercez sur le jury de Dick, mais c est la première fois que vous êtes assez franc avec moi pour me révéler les moyens que vous mettez en pratique.

^ Parce que c'est la première fois que nous suivons ensemble un procès capital. Dans l'état actuel de l'opinion à Dicke, je doute fort que nous puissions constituer un jury pour ce procès.

~ 1^3 cour suprême nous renverra en ville pour obtenir l'impartialité du jugement. A propos, Timms...

— Un mot, s'il vous plaît, maître : que signifie (i propos ' ? je l'entends prononcer tous les jours , mais je n'ai pas encore appris sa signification.

— C'est un mot qui rappelle dans la conversation un sujet oublié, et qui s'y rattache.

- — Merci bien, maître.. Te glane mon instruction par bribes, et comme je le peux ; nos autorités des campagnes ont besoin de la consécration des villes. Tout grossier et rude que je vous paraisse, à vous et a miss Sarah, j'ai l'ambition de devenir un homme comme il faut. Je possède déjà assez de jugement pour voir que c'est au moyen de ces petites et futiles distinctions, et non dans les richesses et les beaux habits, que l'on fait des hommes et des femmes comme il faut.

— Je suis fort aise de vous voir posséder tant de discernement, Timms ; mais permettez-moi de vous faire observer que vous ne serez jamais un gentilhomme accompli tant que vous n'aurez pas pris l'habitude de laisser votre nez tranquille.

— Je vous remercie , monsieur, pour tous ces petits détails. Quel malheur, monsieur Dunscomb, qu'une si jeune et si belle personne soit pendue!

— Timms, vous êtes bien le plus rusé com]>ère que je connaisse. Vous accomplissez des merveilles sur les faiblesses de l'homme sans tenir compte de la loi ou des points saillants d'un procès. Dites-moi donc franchement ce que vous pensez de la culpabilité ou de l'innocence de Marie Monson.

'iimms pinça ses lèvres, et se frottant le front, parut s'absorber dans ses réflexions.

— Peut-être serait-il juste, après tout, que nous nous entendissions sur ce point, reprit-il ensuite. ISous sommes réunis du même côté dans cette affaire, et je me trouve honoré d'être votre associé, monsieur Dunscomb; il convient donc que nous paraissions nous entendre comme des frères. D'abord, je vous dirai que je n'ai jamais vu de cliente comme cette même dame, car dame je la suppose, et nous l'appellerons ainsi jusqu'à ce qu'elle soit condamnée.

— Condamnée! vous ne redoutez rien de semblable, je pense, Timms?

— On nepeutpas savoir, on ne peutpas savoir. J'ai perdu des causes dont j'étais parfaitement sûr, et j'en ai gagné que je croyais complètement miuvaises, des causes que je n'aurais pas dû gagner selon les faits et la loi.

' Ce mot est en fran(;nis dans le texte.

— Ah! celles-là avaient passé par le râleUer et la litière, sans <loute, ou parce que deux hommes avaient couché dans la même chambre.

— Peut être, maître, répliqua Timms riant dans dans sa barbe sans faire de bruit, peut-être. Lorsque la petite vérole est dans l'air, on ne sait pas qui pourra raltrajier. Dans le cas présent, maître Dunscomb, nous aurons à faire naître le dissentiment parmi les jurés. Si nous iioiivons les mettre une ou deux fois en désaccord, et faire remâcher plusieurs fois la cause, le diable m'emporte si un homme de votre expérience ne les serre d'assez près pour leur faire abandonner l'accusation afin de ne plus en entendre parler! Après tout, l'Etat ne gagnerait pas grand'chose à jiendre une femme que personne ne connaît, quand même elle aurait l'air un peu aristocrate. Il faut lui conseiller de simplifier son costume et ses manières, toutes choses qui entraînent avec elles la pendaison, et le plus tôt sera le mieux.

— Je vois que vous ne nous trouvez pas bien forts sur notre propre mérite, c'est assez dire que vous admettez comme possible la culpabilité de notre cliente. J'ai moi-même été un moment de cet avis; mais deux ou trois entrevues que j'ai eues avec elle et les renseignements que m'a donnés Jack Wilmeter ont modifié mon opinion. Je suis actuellement fortement porté à la croire innocente. J'admets qu'elle a quelque cause secrète de crainte , mais je ne crois pas que !e sort de ces infortunés Goodwin y entre pour quelque chose.

— Enfin, on ne peut pas savoir. Le verdict, s'il est favorable, lui servira tout autant que si elle est innocente comme l'enfant qui vient de naître. Je vois comment il faut procéder. Toutes les formalités de la loi, plaidoiries, défense, résumé seront à votre charge, tandis que le travail du dehors restera pour moi. Nous pourrons la sauver, mais plutôt par des voies détournées que par une défense énergique, voilà mon opinion. Il nous faut donc un auxiliaire indispensable, l'argent.

— Avez-voiis donc sitôt besoin de rafraîchissements , Timms ? Jack m'informe qu'elle vous a déjà donné deux cent cinquante dollars.

— Je le reconnais, maître, c'est un joli denier; mais vous devriez en toucher raille.

— Je n'ai pas reçu un centime, et j'ai l'intention de ne rien accepter. Mes sympathies sont acquises à la cause, et je veux plaider pour rien.

Timms lança obliquement un coup d'ceil scrutateur à son vieux patron. Dunscomb était encore alerte et vigoureux , et bien des hommes à son âge s'étaient mariés et étaient devenus les chefs d'une nombreuse famille. Ce regard cherchait à deviner si par hasard l'oncle et le neveu n'allaient pas devenir rivaux. Mais le conseiller était calme et sa physionomie n'exprimait aucune de ces nuances d'attendrissement, d'éuiotîon ou d'espérance qui trahissent l'existence de l'amour. Ou racontait parmi les intimes du vieux célibataire qu'à l'âge de vingt-cinq ans il avait été pris d'une grande passion qui avait survécu au mariage de l'objet aimé avec un autre postulant. Ce mariage n'avait pas été heureux , la naissance d'un enfant n'ayant précédé que de peu de jours une éternelle séparation. Trois années plus lard, l'époux était mort, léguant une grande fortune à cette enfant, avec cette étrange requête que Dunscomb, jadis le fiancé de sa mère, se chargeât de la tutelle de la fille. Cette étrange proposition n'avait pas été acceptée. L'héritière, mariée de bonne heure, mourut dans l'année, laissant une autre héritière, mais sans nouvelle allusion à la tutelle de l'avocat. Une fois seulement, on était venu le consulter sur quelques dispositions de fortune de cette petite fille , une certaine Mildred Millington, cousine au second degré de Michel Millington, et aussi riche que celui-ci était pauvre. On crut pendant les premières années de ces deux jeunes gens qu'un mariage pourrait un jour les réunir; mais une vieille haine entre ces deux branches d'une même famille empêchait tout rapprochement, et la jeune personne fut envoyée dans une pension éloignée pour achever son éducation. Dans cet intervalle, Michel fit la connaissance de Sarah, et il devint amoureux de sa beauté et des perfections de son esprit.

Timms conclut de son observation que son ancien patron n'était pas le moins du monde amoureux.

— C'est une chose fort agréable d'être riche, maître, reprit-il ^Uissitôt, et il doit être fort agréable de (daider pour rien quand on a de l'argent ])lein ses poches. Je suis jiauvre, moi, et j'éprouve une grande satisfaction à recevoir de beaux honoraires. En outre, mon rôle dans cette affaire exige beaucoup d'argent. Je ne croîs ])as pouvoir commencer les opérations avec moins de cinq cents dollars.

Dunscomb étendit le bras en se renversant sur son fauteuil, et tirant son carnet de sa case, il remplit un bon de la somme réclamée. Il tendit le papier à Timms sans faire mention d'aucun reçu; car, bien que son confrère ne lût pas plus scrupuleux dans la ]iratique de la loi qu'une anguille, il le savait honnête en matière d'argent, et il n'y avait pas un homme dans tout l'Etat à qui il eiit confié de préférence une forte somme sans la compter, ou l'administration d'une propriété, qu'à ce même original.

LES MOEURS DU JOUR

— Voilà, Timms, dit le plus Agé des deui avocats en examinant le bon afin de s'assurer qu'il n'y manquait rien , voilà ce que vous me demandez : cinq cents pour les dépenses, et cinq cents d'honoraires.

— Merci bien, monsieur ; j'espère que cette avance n'«st pas gratuite, comme le sont vos services ?

— Elle ne l'est pas. Nous avons des fonds en suffisance pour terminer jusqu'au bout cette affaire avec avantage ; mais c'est à titre de dépôt , et non comme honorairts. C'est bien la chose la plus estraordinaire de toute cette affaire que de voir dans cette situation critique une jeune fille aussi accomplie et ayant de l'argent plein ses poches. Ma foi , maitre, dit Timms se caressant le menton et cherchant à prendre un air naïf et désintéressé , je crains bien que notre cliente n'appartienne à cette classe de roués que j'ai souvent rencontres dans mon temps , et dont les plus riches étaient les plus fripons.

Dunscomb jeta sur son compagnon un regard profond et interrogalif. Il reconnut que Timms n'avait pas une opinion aussi favorable de Marie Monson que celle qu'il commençait lui-même à laisser pénétrer dans son esprit. Il pesa et discuta tous les faits que Timms développa pour motiver sa manière de penser, et les renseignements que l'on était parvenu à recueillir depuis la première enquête. 11 résulta de tous ces rapprochements une consultation entre les deux praticiens, el l'adoption d'un plan de conduite dont nous ne jugeons pas le moment opportun pour en soulever le voile.

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