CHAPITRE XXIV
Cécile était sortie de la chambre de sa grand'mère afin de pouvoir mieux supporter des douleurs avec lesquelles sa jeune expérience n'était pas familiarisée. Agenouillée dans un cabinet, elle prodiguait les aspirations de son âme pure devant celte puissance suprême dont elle implorait l'assistance, et qu'elle avait cru jusqu alors satisfaire par de vaines dévotions. Quand elle eut retrouvé le calme, à force de ferventes prières, la jeune femme retourna auprès du lit de sa vieille grand'mère.
En montant l'escalier, elle entendit en bas la voix d'Agnès , qui veillait aux derniers préparatifs du repas de noce, et il lui fallut quelques moments pour se convaincre que les derniers événements n étaient pas l'œuvre de son imagination en délire. Elle regarda sa toilette inaccoutumée, frémit au souvenir du spectre prophétique , et se souvint enfin de l'affreuse réalité. Elle mil la main sur le bouton de la porte, el s'arrêta avec une invincible terreur pour écouler les bruits qui pouvaient sortir de la chambre de la malade. Tout se taisait; aucune voix même ne s'élevait d'en bas, et le vent seul , répercuté par les échos, mugissait dans les angles de la maison.
Encouragée par celle tranquilliié profonde, Cécile ouvrit la porte avec l'idée consolante qu'elle trouverait une chrétienne résignée à la place de la femme dont le fougueux désespoir l'avait épouvantée. Elle entra timidement, craignant de rencontrer les yeux élincelants de l'inconnu qui avait apporté le message du mé.lecin. Son hésitaliou et ses alarmes étaient inutiles, car la chambre était inoccupée. Lionel lui-même était absent.
Cécile s'avança d'un pas léger vers le lit , souleva la couverture, et découvrit la fatale vérité.
Les traits de madame Lechmere avaient déjà la rigidité cadavérique. Son âme y avait L.issé les traces de ses passions, des regrets qu'elle avait accordés au monde, au lieu de se tourner vers l'existence inconnue oii elle allait entrer. La jeune fille supporta ce choc par cela même qu'il était accablant et inattendu. Elle demeura immobile et nuielle pendant plus d'une minute , les yeux cloués sur le cadavre de celle qu'elle avait respectée depuis son enfince. Elle était partagée enire une horreur instincti\e et une sainte terreur. Elle songea aux sinistres présages de ses noces, et redouta que l'avenir lui tint en réserve de plus affreuses calamités. Elle laissa retomber la couverture sur le vidage glacé de la morte, et quitta l'aiipartemcnt à pas précipités.
La chambre de Lionel était au même étage. Sans prendre le temps de réfléchir, Cécile éperdue y chercha un refuge. Au moment d'ouvrir la porte , elle recula par un sentiment de pudeur virginale ; mais le désir de mettre un terme à ses angoisses, d'obtenir des éclaircissements, la détermina à entrer, en prononçant à haute voix le nom de celui qu'elle cherchait.
Les brandons d'un feu qui s'éteignait avaient été rassemblés avec soin, etjelaicnt encore quelques flammes vacillantes. La chambre était remplie d'un air froid qui gl^ea les membres délicats de Cécile, et de légères ombres se jouaient sur la muraille en suivant les mouvements irréguliers des lueurs incertaines du foyer, mais 11 pièce était vide comme la chambre de la morte. Cécile aperçut la porte ouverte du cabinet de toilette, et la froidure de l'air, l'agitation du feu, lui furent expliquées , quand elle sentit les bouffées de vent qui soufflaient dans l'escalier dérobé. Cécile n'avait pu se rendre compte de l'émotion qui la porta à desrendre, et de la manière dont elle accomplit le trajet ; mais, prompte comme la pensée , elle courut jusqu'à la grande porte de la maison.
La lune était encore couverte par intervalles de nuages pass.igers , et répandait juste assez de lumière pour éclairer le calme profond de la ville el du camp. Le veut d'est soulevait dans les rues des flocons de ni'i;;e, in.iis pas un être liiimaiii ne se inoiilr.iit.
L'épi. use éplorée revint pas h pas, en établi-sant un rapprochement involont .ire entre le deuil de la uatiirc et la mort de sa gr.iud'mère. Elle remonta, chercha Lionel avec anxiété, et fut enfin convaincue
LIONEL LINCOLN
qu'il l'avait quittée dans le moment le plus critique. Alors ses forces rabandonnèrent ; elle se tordit les mains, appela sa cousine, et tomba sans connaissance sur le parquet.
Agnès s'occupait avec les domestiques de dresser une table dont le luxe pût faire honneur à Cécile , aux yeux d'un seigneur et niaitre plus opulent. Malgré le babil des serviteurs empressés et le cliquetis de la vaisselle plate , le cri perçant de la pauvre fen\me pénétra dans la salle à manger, suspendit tous les mouvements et fit pâlir tous les visages.
— C'est mon nom , dit Agnès ; qui m'appelle ?
— Ce doit être milady , répondit Meriton ; il me semble avoir reconnu sa voix.
— C'est Cécile , c'est Cécile ! s'écria Agnès : ob ! j'appréhendais ce mariage précipité !...
Tous les.domestiques furentiaussitôt en rumeur, la mort subite de miidame Lichmere leur fut révélée, et en trouvant lady Lincoln évanouie, tous, à l'exception d'Agnès, attribuèrent son état à la douleur de cette perte.
Plus d'une heure s'écoula avant qu'on parvint à ranimer Cécile. Dès qu'elle fut mieux , Agnès profita de l'absence momentanée de ses femmes pour lui murmurer le nom de Lionel. La malheureuse épouse l'entendit avec joie ; mais elle promena autour de la chambre des yeux hagards, comme pour le chercher; puis elle posa la main sur son cœur, et s'évanouit de nouveau. Cette éloquente pantomime n'échappa point à miss Danforth, qui ne s'éloigna qu'après que ses soins assidus eurent rappelé de nouveau sa cousine à la vie.
Agnès n'avait jamais éprouve pour sa tante cet amour et cette vénération qui étaient gravés dans l'âme de Cécile. Elle avait de plus proches parents dont elle partageait les opinions, et son discernement naturel lui avait fait apprécier l'égoïste insensibilité de iiiadame Lechmere. C était uniquement par attachement pour sa cousine qu'elle avait consenti à rester dans la maison et à partager les privations et les dangers du siège. Elle ne fut donc que médiocrement attristée de la mort de sa tante. Peut-être si elle n'avait eu d'autres préoccupations se serait-elle enfermée dans sa chambre pour donner quelques larmes à la mémoire d'une femme qu'elle connaissait depuis si longtemps, et qu'elle savait si peu préparée au grand et suprême voyage. Dans les circonstances actuelles , elle se rendit avec calme au salon et fit demander Meriton. Quand le valet de chambre parut, elle se recueillit pour lui dire de se mettre en quête de son maître et de l'avertir qu'elle désirait lui parler sans retard; puis elle resta seule à réfléchir.
Plusieurs minutes s'éco\ilèrrnt , et Meriton ne revenait pas. Elle se leva , écouta , et crut entendre les pas du domestique dans les parties les plus éloignées de la maison. Il marchait avec une vivacité qui prouvait qu'il était consciencieux dans ses perquisitions. Enfin les pas se rapprochèrent , et Agnès reprit un siège, s'atlendanl il recevoir le maitre au lieu du valet; mais Menton rep.irul seuL
— Oit est le major ? dit-elle ; lavez-vous prié de venir nie trouver ? La physionomie de Meriton exprimait le pbis com|ilel étonnement.
— Mon Dieu, miss Agnès, répondit-il , le m;ijor Lincoln est sorti ! sorti par une nuit pireille! et ce qu'il y a de remarquable, sans se mettre en deuil , quoique madame Lechuiere soit morte I
Agnès conserva son sang-froid , et pour arriver à connaître la vérité, elle laissa le domestique suivre le cours de ses idées.
— Commeut savez-voiis , monsieur Meriton , que voire niaitre a ainsi oublié les convenances?
— Je l'ai vu partir ce soir en grand uniforme, sans me douter le moins du inonde 'que Son Honneur allait se marier. S'il n'est pas sorti avec le même costume, oîj est-il?... D'ailleurs, madame, sou dernier habit de deuil est serré , et j'ai la clef dans ma poche.
— Il est étonnant qu'il ait choisi une pareille heure, et le jour de son mariage, pour s'absenter.
Meriton s'était habitué à s'identifier avec sou maître, et it rougit en entendant Agnès l'accuser de manquer à la galanterie et au sentiment des convenances.
— Ayez la bonté de vous rappeler, madame , que ce mariage n'a pas ressemblé aux noces d'Angleterre , et que nous ne sommes pas non plus en Angleterre 'dans l'usage de mourir aussi subitement qu'il a plu à madame Lechmere.
— 11 aura été victime de quelque accident, interrompit Agnès; l'homme le moins humain ne serait pas absent à pareille licure tt dans un aussi terrible moment.
Les sentiments du domestique prirent enc. .1; une nouvelle direction , et il adopta sans hésiter la triste hypoth; s ■ de la jeune personne. Agnès réfléchit pendant une niiuute et repni :
— Monsieur Meriton, savez-vous où couche le capitaine Polwarth ?
— Certainenii'nt , madame; c'est un homme qui couche toujours ' dans son lit , it niuins que le service du roi ue l'appelle ailleurs. Ah I
c'est un homme qui a bien soin de lui.
Un r.iyon d'enjouement se mêla aux chagrins de miss Danforth ; mais la joyeuse idée qui s'offrait à son esprit s'envola bientôt, pour n'y laisser que la mélancolie.
— C est eiiibarrassant, dit-elle; mais je ne vois pas d'autre parti à prendre.
— Vous piairait-il de me donner deâ ordres, miss Agnès?
— Oui , Meriton ; rendez-vous chez le capitaine Polwarth , et diteslui que madame Lincoln désire le voir à l'instant même.
— Milady ! s'écria le domestique étonné , m.is on dit qu'elle est sans connaissance, qu'elle ne s.iit ce qu'elle fait et qu'elle n'ent.nd pas quand on lui parle. Ah! madame, voilà de tristes noces pour l'héritier de notre maison !
— - Eh bien ! reprit Agnès, dites au capitaine que miss Danforth serait charmée de le voir.
ÎMerilon n'attendit pas plus longtemps, et partit d'autant plus vite qu'il commençait à être lui-même inquiet du sort de son maître. Ses alarmes ne l'empêchèrent pas de sentir péniblement les rigueurs du climat et l'intempérie particulière de cette nuit dont il affrontait si inopinément la fureur. Il parvint toutefois à trouver sa route au milieu des tourbillons de neige et par un froid qui lui glaçait jusqu'aux os. Heureusement pour la patience du digne valet , Sheàrflint, planton du capitaine, était encore levé, après avoir servi son maître, qui n'avait pas jugé prudent de se coucher sans prendre une légère collation. La porte fut ouverte au premier coup , et quand Shearflmi eut exprime sa surprise par diverses exclamations , tous deux se rendirent dans un petit salon oii les lisons d'un bon feu répandaient une clialeur bienfaisante.
— Quel pays glacial que l'Amérique! monsieur Shearflint, dit Meriton en présentant au feu les paumes de ses mains. Je ne crois pas que notre froid d'Angleterre soit comme ça. Il est plus fort et ne coupe pas la figure comme celui de ce maudit pays.
Shearflint, qui ne parlait jamais des colons que d'un air protecteur, répondit avec vivacité :
— C est un pays neuf, et on ne peut pas en exiger 'la perfection. Quand on voyage, il faut savoir supporter les désagréments, surtout dans les colonies, oii il est impossible qu'on soit aussi bien que chez nous.
— Je ne suis pas diflicile en fait de climat, répondit Meriton; mais il n'y a que celui d'Angleterre qui me convienne. Dans cette bienheureuse contrée, l'eau tombe en belles gouttes, bien larges, et non pas par petits morceaux de glace, qui vous piquent la figure comme autant d'aiguilles !
— On dirait, monsieur Meriton, que l'on vous a secoué sur les oreilles la houppe ii poudrer de votre mère. M-is j'étais en train de finir le grog au vin du capitaine. Voulez-vous en goûter pour dégeler vos idées ?
— Volontiers, dit Meriton en avalant une longue gorgée du breuvage. Comment ! Shearflint , est-ce là le bonnet de nuit que vous vous appliquez tous les soirs?
— Très-souvent , repartit Shearflint en imprimant aw vase un mouvement circulaire pour mélanger le contenu, qu'il avala d un seul trait. Comme il ne faut rien laisser perdre dans ces temps de misère, je bois tous les soirs ce que laisse mon m îlre. Mais qui vous amène si tard, mon^icur Meriton?
— J'avais besoin de dégeler mes idées , comme vous l'avez insinué. Je viens porter un message de vie et de mort, et je l'oubliais comme un valet de campagne.
— Il y a donc quelque chose de nouveau? dit Shearflint en s'asseyant tranquillement. Je 1 avais bien deviné d'après lapiiétit qu'avait le capitaine quand il est rentré ce soir, après s'être si bien habillé pour aller souper à Tremont-Slreet.
— Je crois bien qu'il y a du nouveau. D'abord le major Lincoln s'est marié ce soir dans la chapelle du roi.
— Alarié ! répéta Shearflint. Dieu merci! nous avons été amputé, mais nous ne somnies pas marié encore. Je ne sais pourquoi, monsieur Menton , je ne pourrais vivre avec un homme marié. N'est-ce pas assez d'avoir un maitre, sans y ajouter une maîtresse ?
— Cela dépend des conditions, Shearflint, repartit iMeriton d'un air de condescendance. Ce serait une lolie pour un capitaine d'infanterie, qui n'a que ses appointements, de s'enchaîner pour toujours. Mais, comme on dit à Londres , l'amour sourit à l'héritier d'un baronnet du Devonshire, riche de quinze mille livres sterling de rente,
— J'avais entendu dire que ce n'était que dix, interrompit Shearflint d'un ton assez maussade.
— Que dix! c'est le chiffre auquel j'arrive par mes calculs, et je suis certain qu'il y a beaucoup de revenus que je ne connais pas.
— Quand votre maître aurait vingt mille livres de rente , s'écria Shearflint en se levant, ça ue vous aiderait pas à faire votre coiumission. Songez que nous autres domestiques de capitaines p.iuvres, nous faisons seuls toute la besogne, et que nous avons besoin de repos. Qae désirez-vous, monsieur Meriton ?
— Voir le cjpitainc, maitre Shearflint.
— C'est impossible, de toute impos ihilité ! Il est caché sous cinq couvertures, et je n'eu soulèverais jws une pour un mois de jjages.
— Alors je le lerai pour vous, parce qu illaut que je lui parle. Eslil dans cette chambre ?
— Oui ; vous le trouverez là-bas, quelque part, au milieu des draps. A ces mots, Shearflint ouvrit la porte de la chambre voisine, avec la
secrèie espeiMnee que Merdon .lur.ut la tèlc cassée pour sa peine, et il se mit lui-même prudemment hors de la portée du bras du dor' meur.
LIONEL LINCOLN
Meritoii fut foiTi' de socmicr nnlcnicnl le ciiiiLiiiu" , à plusieurs reprises, ;Ériii lie le tirer de son iiroloiid sommeil.
— (^u est-ce que c'est? dit eiilin l'olw.irtli. Lst-il raisoniKible de secouer 1111 lioinme do l;i sorte, ii])ris ([u'il a miiigé , sans égard pour sa digeslioii ?
— <j est moi, iiioiisiinr, !\Ieriloii.
— Et |)oiirc)iioi di.ible me dérangez-vous, monsieur moi ou Merilon, quel que soit voire nom?
— Je viens vous clierclier en loiile liàle, monsieur; de terribles événements sont arrivés ce soir chez nous.
— (^)uoi donc? s'écria Pohiarlli, (|ui avait fini par s'éveiller. Je sais que votre niailre est marié ; mais je ne vois pas qu'il ait pu arriver rien d'exlraordiiiuire après cela.
— Milady se trouve mal , le major est allé Uieu sait oîi , et madame Leclimereesl nior;e.
Le médecin de madame Lechmere.
Avant que Meriton eût terminé , Polwarth avait sauté à bas de son lit, aussi facilement qu'il en était capable, et il commençait à s'habiller par une espèce d instinct, maissms but déterminé. D'après lénumération laconique de Meriton, il supposait qu'une incroyable séparation de la femme et du mari avait amené la mort de madame Lechmere.
— Et miss Danforth, demanda t-il, comment se porte-elle?
— A merveille , monsieur, et elle montre un sang-froid hero'ïque. Il n'est pas facile de lui troubler la tète.
— Je le crois bien, elle aime mieux mettre celle des autres à l'envers.
— C'est elle , monsieur, qui m'a envoyé vous prier de vous rendre à la maison sans délai.
— Est-il possible? passez-moi cette botte, mon bon ami. Grâce au ciel, une botte est plus tôt mise que deux. Donnez-moi mon gilet. Shearflint! où êtes vous, maraud! apportez-moi ma jambe à l'instant même.
Aussitôt que le planton eut entendu cet ordre, il accourut, et comme il était plus initié que Meriton aux mystères de la toilette de son maître, le capitaine fut bientôt équipé. Pendant qu'il s'iiabillait , il adressa diverses questions à Meriton sur les causes qui avaient jeté le trouble dans la famille Lincoln ; mais les réponses qu'il reçut ne servirent qu'à le plonger dans un océan d'incertitudes. Il s'enveloppa de son manteau, et prenant le bras du valet de cbambre, il se dirigea vers la demeure oir sa belle rattcnd..it, plein d'une ardeur chevaleresque qui dans un autre âge et dans d'autres circonstances en aurait fait un héros.