CHAPITRE XXV
Malgré la célérité inaccoutumée que Polwarlb mit à obéir aux ordres inattendus de lu capricieuse maîtresse de sou cœur, il ralentit
sa marche en approchant de l'hôtel , pour contempler le» lumières qui allaient et venaient derrière les rideaux. Sur le seuil, il écouta le bruit des |)orles qu'on ouvrait et que l'on fermait, et reconnut les mouvements qui dans la maison des malades succèdent d'ordinaire à la visite de la mort.
Agnès l'attendait dans le salon oii il avait été si souvent reçu dans des jours plus heureux. Elle était d'une gravité qui empêcha le capitaine de débiter les compliments qu'il avait préparés, afin de profiter en vrai milit ire du petit avantage dont il se flattait. Après avoir jeté un coup d'oeil sur la physionomie de miss Danforth , il rengaina ses galanteries, et lui demanda simplement en quoi il pouvait être utile à la famille.
— La mort est venue parmi nous, capitaine Polwarth, dit Agnès, et sa visite a été aussi subite qu'inattendue. Pour ajouter à notre embarras, le major Lincoln n'est pas ici.
En terminant ces mots, Agnès fixa les yeui sur la figure de Polwarth, comme pour lui demander compte de l'inexplicable absence du marié.
— Lionel Lincoln n'est pas homme à fuir parce que la mort approche, réiiliqiia le capitaine en rêvant, et je le crois incapable de laisser dans la détresse l'aimable femme qu'il a épousée. Il est peutêtre allé clirrcher un médecin.
— C'est impossible. Si j'en crois quelques mots de Cécile, il assistait aux derniers moments de ma tante, avec une personne qui m'est inconnue. J'ai trouvé Cécile dans la chambre que Lionel avait récemment occupée. Les portes étaient ouvertes, et tout semblait indiquer que le m.ijor était sorti avec l'inconnu par l'escalier dérobé. Comme ma cousine parle peu, je n'ai pu obtenir d'elle de plus amples renseignements, mais j'ai ramassé dans les charbons cet objet, que je crois être un hausse-col.
— En elTet, il parait que l'officier qui le portait a couru quelque danger, car la plaque est traversée par une balle. En croirai-je mes yeux? c'est le liausse-col de M.ic Fuse! voici le numéro de son régiment, et je reconnais les petites marques que le pauvre garçon faisait à chaque nouvelle bataille.
• Bonne femme, dit le capitaine, vous avez faim , voici de l'argent.
— Comment se trouve-t-il dans l'appartement du major Lincoln?
— Comment! interrompit Polwarth, qui se mit il arpenter la chambre aussi vite (jue le lui permettait son infirmité. Pauvre Mac Fuse! je ne m'attendais guère à voir cette triste relique! Nous ne^ l'avez pas connu, je crois, miss Agnès. C'était un homme taillé poiir être sBhlat, la charpente d un Hercule, le cœur d'un lion et la digestion d'une autruche! mais ce plomb maudit a été plus fort que lui, et il est mort!
— La découverte de ce hausse-col peut-elle nous mettre sur les traces de Lionel? demanda Agnès.
— Ah 1 s'écria Polwarth en tressaillant, je tiens la clef du mystère I Le misérable qui a tué l'homme avec lequel il avait mangé et bu, ett
Pari», Typographie Pion frère», rue Garaacière, s.
LIONEL LINCOLM.
capable de tons les excès. Vous avez , dites-vous, trouvé ce gorgerin près du feu , d.ms la clianibre du ninjor l.incnln ?
— Au milieu des cliaibons, où il était loiiibc.
— Je devine tout! répondit Polwartli en se parlant à lui-même; c'est positivement ce scélérat qui a tué Mac Fuse, et la justice aura son cours ! Fou ou non, il sera pendu, comme un bœuf au garde-manger, pour sécher aux vents du ciel !
— De qui parlez-vous, Pohvarlh ?
— D'un inlàme hypocrite, appelé Job Pray, qui n'a pas plus de conscience que de cervelle, et pas plus de cervelle que de probité. C'est un misérable qui dînera aujourd'hui à votre table, et qui demain vous plantera dans la gorge le couteau dont il s'est servi. C'est ce mécréant qui a immolé la gloire de l'Irlande !
— Il faut que ce soit en bataille rang('e, dit Agnès, car sans avoir une raison très-développée, .lob, que je connais, a le sentiment du bien et du mal. Cet enfant a cruellement éprouvé la colère de Dieu, à laquelle sa mère n'aurait pas manqué de le soustraire , si cela eût dépendu d'elle, car les femmes de Boston n'abandonnent point leurs enfants.
— : Celle-ci doit faire exception ! s'écria Polwarth irrité,car il n'est pas de chrétien qui s'avisât de tuer un convive en compagnie duquel il aurait satisfait son appétit naturel.
— Mais quels rapports Job peut-il avoir avec mon cousin?
— Job a dû venir ici depuis que le feu est arrangé, autrement nous n'aurions pas trouvé le hausse-col.
— J'en conclus, répliqua Agnès, qu'il existe une singulière association entre le major et cet idiot; mais je ne vois pas comment cette circonstance explique la disparition de Lionel. D'ailleurs sa femme, dans les paroles incohérentes qu'elle a prononcées a fait mention d'un vieillard.
— Soyez sûre, belle Agnès, que si le major est parti mystérieusement cette nuit, c'est sous la direction du misérable Job! J'ai été témoin plusieurs fois de leurs conciliabules.
— F.n ce cas , reprit Agnès, s'il est capable d'abandonner une femme telle que ma cousine pour suivre un fou, il ne mérite plus qu'on s'occupe de lui.
Agnès rougit en prononçant ces mots, et changea de
conversation, de manière à prouver qu'elle ressentait vivement l'injure faite à Cécile.
La situation de la ville et l'absence de parents du sexe masculin déterminèrent'miss Danforth à accepter les offres de service réitérées que lui faisait le capitaine. Leur conférence fut longue et confidentielle; quand Polwarth se retira, il eut pour se guider l'obscure clarté qui précède le jour.
Au moment oti il sortit de la maison , on n'avait aucune nouvelle de Lionel, qui s'était évidemment absenté avec intention. Le capitaine d'infanterie légère s'était concerté avec Agnès , et donna des ordres pour l'enterrement de la défunte. Il avait été décidé que, vu l'état de siège et les indices qui présageaient un prochain mouvement des troupes, il ne fallait pas retarder les funérailles.
En conséquence , on ouvrit le caveau de famille oii devait reposer madame Lechmere, dans le cimetière de la chapelle royale. Le docteur Liturgie , qui avait donné à la petite-fille la bénédiction nuptiale, fut chargé de rendre les derniers devoirs religieux à la graud'mère, et l'on adressa des lettres d'invitation au petit nombre d'amis qui restaient encore dans la place.
Pendant ces préparatifs , le soleil se rapprocha de cet amphithéâtre de collines, sur lequel on apercevait les travaux des infatigables soldats qui investissaient Boston. La parole prophétique de Ralph fut accomplie, et, suivant l'habitude locale, les portes de l'habitation
furent ouvertes à tous ceux qui voulurent y entrer. Le convoi, quoique présentant un aspect assez imposant, fut loin d'être environné de la magnificence qu'on aurait déployée si la ville s'était trouvée dans une autre position. Quelques vieux habitants, parents ou alliés de la défunte , suivaient le cortège funèbre ; mais l'égo'isme de madame Lechmere en avait écarté les pauvres. Le corps fut conduit de la maison mortuaire à la tombe avec toute la gravité convenable, mais sans aucune démonstration de douleur. Cécile était restée à pleurer dans sa chambre, et les assistants maintenaient sans peine leurs émotions dans les limites du décorum.
Le docteur Liturgie reçut le corps sur le seuil du saint édifice et débita ses prières avec autant de solennité que si la défunte eût reçu à ses derniers instants les consolations de la foi. Attirés par le spectacle, les citoyens se réunirent autour du cercueil et se demandèrent avec étonnenunt pourquoi la voix de l'olficiant était plus tremblante que d'habitude. On remarquait au milieu de la foule quelques militaires qui avaient connu la famille dans des temps plus calmes , et qui voulaient payer un tribut à la mémoire de madame Lechmere.
Quand le service fut terminé, les fossoyeurs prirent la bière sur leurs épaules et la portèrent dans le caveau funéraire. Cette dépouille mortelle, qui avait si récemment été agitée par les passions humaines , fut dérobée à jamais aux clartés du jour, pour pourrir à côté de celles de ses ancêtres.
De tous ceux qui assistèrent à la descente du cercueil, Polwarth , uni à miss Danforth par ses sympathies, fut peut-être le seul qui éprouvât des sentiments en harmonie avec la situation.
Les obsèques de madame Lechmere se ressentirent de son caractère; elles se réduisirent à de simples formalités. Dès qu'on eut replacé la pierre qui couvrait l'entrée du caveau, quelques vieillards donnèrent l'exen»»
de la désertion, et se ret'rèreiit en foulant à trave.p les tombes le sol durci par la neige. Ils causaient en s'éloignant de la- destinée de la femme dont ils avaient pris congé pour toujours.
En s'entretenant d'une fin aussi subite , ils oubliaient qu'ils chancelaient euxmêmes sur le bord du tombeau , et ne songeaient qu'à lui reprocher ses défauts.
Ils émettaient divers conjectures sur la manière dont elle avait pu disposer de sa fortune , mais personne ne regrettait qu'elle n'eût pas vécu plus longtemps pour en jouir.
Le reste des assistants ne tarda pas à partir, et Polwarth resta presque seul devant le caveau. Il s'était donné beaucoup de peine pour inhumer décemment une personne dont il connaissait intimement la famille , et il voulait attendre pour regagner ses foyers , que tout le monde eût quitté la place. Cependant, deux personnes demeuraient encore auprès de la sépulture, quand l'honnête capitaine pensa à la retraite. Une d'elles était une femme, dont le costume annonçait la plus abjecte misère; l'autre était un homme d'une physionomie vulgaire et d'un extérieur peu prévenant.
— Bonnes gens , leur dit Polwarth en portant la main à son chapeau, je vous remercie de votre attention; mais comme nous avons fait pour la défunte tout ce qu'il est possible de faire, je crois qu'il est temps de nous en aller.
Encouragé par les manières affables et courtoises du capitaine, l'homme sç rapprocha , et dit après s'être incliné avec une profonde déférence :
— Il paraît que je viens d'assister aux funérailles de madame Lechmere ?
— En effet, monsieur, répondit Polwarth tout en se dirigeant vers la porte ; la défunte était veuve de John Lechmere; elle appartenait
— Prends ma jambe, dit Polwarth, brise-la en mille morceaux, mon jambon est assaisonné.
l.lOKtL LliNCOLN.
h une r^imillc liononihlc , et l'on ne pciil nier (nrdlc ail été convc- Dabienienl cnlcrict'.
— Son nom de lillo n'él^iil-il pas l.lncoli)? reprit l'étranger; n'estelle pas lanlo il'iMi baronnet du Ùevonsbire?
— (Jiioi! vous eonnaissez la famille? s'écria Poiwarth, qui toisa des |>ieds à In tète l'étranijer de mauvaise mine; vous en avei sans doute entendu parler, mais je doute que vous ayez jamais été admis dans leur intimité.
— J'ai eu avec eux plus de rapports que vous ne le croyez, reprit l'inconnu d'un ton sarcastique et avec un sourire équivo(|ue; en tout cas, si cette dame était une Lincoln, elle avait raison d'être lière de ■a race.
— A la bonne heure , repartit Poiwarth , je vois que vous n'êtes pas imbu des i<lées révolutionnaires, mon brave camarade. La défunte était aussi alliée avec une eicellente famille des colonies appelée Uanforlh.
— Pas du tout, monsieur.
■^Comment! vous ne la connaissez pas! s'écria le capitaine en «arrêtant ]iour evaminer plus à loisir son interlocuteur. ElTccliviment, je comprends que vous n'ayez jamais dû connaître la famille Danforth.
L'étranger parut complètement insensible à la manière cavalière dont on le traitait, car il continua à tendre respectueusement la main •u soldat mutilé, qui ne marchait qu'avec difficulté dans les sentiers du cimetière.
— -le n'ai aucune relation avec la famille Danforth, reprit-il; mais je connais très-particulièrement les Lincoln. "
— Plût au ciel! s'écria Pohvarlh avec impétuosité; vous pourriez nous dire ce qu est devenu leur héritier.
— I\'e sert il pas dans l'armée du roi? dit l'étranger en s'arrêtant à ton tour : n'est-il pas ici?
— Ici oii ailleurs, on te Mit. .1 Ht perdu!
— Il est per.lu? répéta l'inconnu.
— Perdu! dit une voi\ de femme.
Celle réiiétition singulière tira Poiwarth de lu rêverie dans laquelle il commençait à tomber. 11 contempla la femme à laquelle ce dernier cri était échappé, et s'aperçut que malgré les rav^tges de la misère elle conservait encore les restes d'une grande beauté. Ses yeux noirs manquaient de douceur, mais sous leurs orbites sillonnés de rides ils brillaient du feu de la jeunesse. Il y avait longtemps que la malheureuse étrangère avait perdu ses charmes et son innocence; mais ses traits défigurés par l'âge, par la pauvreté et peut-être aussi par une existence coupable, avaient encore assez de prestige pour e\citer la galanterie du capitaine. Encouragée par le regard bienveillant qu'il lui adressa, la femme reprit:
-— Ai-je bien entendu? monsieur, ne m'avez-vous pas dit que le major Lincoln était perdu?
Le capitaine s'appuya sur le bâton ferré dont il se servait pour soutenir ses pas dans les rues de lioston, et contempla un moment celle qui 1 ii>terrompait.
— Bonne ftmme, dit-il, si je ne me trompe sur une matière où ^ suis compétent, vous avez senti plus que tout autre les rigueurs de l'investissement, vous n'avez pas satisfait aux exigences de la nature: vous avez faim , et Dieu me garde de refuser à mes semblables ce qui constitue l'essence de la vie! Yoici de l'argent.
Les muscles de la femme se contractèrent, une légère rougeur teignit son visage, et ses yeux se fixèrent sur la monnaie qu'on lui présentait.
— Je vous remercie, dit-elle; quels que soient mes besoins et ma souffrance , je ne suis pas encore tombée au niveau de la mendiante des rues. Avant que ce jour fatal arrive, puisse Dieu m'accorder une place au milieu de ces tertres glacés que nous foulons aux pieds!... Mais, je vous demande pardon, monsieur, je croyais vous avoir entendu parler du major Lincoln.
— Eh bien! j'ai dit qu'il était perdu, et c'est la vérité, si l'on peut appeler perdu ce que l'on ne retrouve pas.
— Et madame Lechmere est-elle morte avant le départ du major? demanda la femme en se rapprochant d'un air d'anxiété profonde.
— Croyez-vous, bonne femme, qu un gentilhomme tel (pic le major s'avisât de disparaître après le décès de sa tante, en laissant à un étranger le soin de conduire le deuil?
— Le Seigneur me pardonne mes péchés! murmura la femme.
Et serrant autour de ses membres qui grelottaient les lambeaux d'un manteau troué, elle s'éloigna en silence,
Polwarlh parut surpris de se voir ainsi quitté sans cérémonie, et dit .i létranger <iui restait près de lui :
— L» raison de cette femme est dérangée par le manqiu- de nourriture. Il est impossible de conserver ses facultés intellectuelles, si on néglige sou estomac...
— Oui, répondit l'inconnu, il faut une diète sévère et des mets légers aux gen, attaqués du cerveau.
— Que rabâchei-vous là? s'écria le capitaine prêt à entamer une discussion sérieuse.
— Je m'y connais, reprit l'individu de mauvaise mine; «nais dites-
moi, puisque l'héritier des Lincoln est perdu, est-ce qu'on n'essaiera pas de le retrouver?
— Si fait, dit PoUvartli, dont les pensées se reportèrent promptement sur le sort de son ami. Je ferai moi-même toutes les recherches imaginables.
— Alo's, monsieur, le hasard a réuni deux hommes qui se proposent le même but. Moi aussi j'emploierai tous mes elTorls à le découvrir. J'ai entendu dire qu'il était connu dans cette province; n'a-t-il pas des parents auxquels on puisse demander des renseignements?
— 11 a sa femme.
— Sa femme! répéta l'étranger avec surprise; quoi! il est marié?... J'olwarlh, sans répondre, regarda fixement l'interrogateur, et les
résultats de cet examen ne furent pas sans doute favorables à eelui-ci, car le capitaine lui tourna le dos pour se diriger vers la porte. Il montait en voilure, lorsqu'il fut rejoint par l'imporlun , qui s était arrêté ini instiint pour rtfléchir.
— Monsieur, lui dit cet homme, si je savais oïl demeure sa femme) j'irais lui offrir mes services.
Le capitaine lui indiqua de loin l'hôtel dont Cécile était désormais propriétaire, en ajoutant d'un Ion dédaigneux :
— Elle est là, mon bon ami, mais elle ne vous recevra pas. L'inconnu remarqua la maison, sourit avec assurance, et disparut
par une roule opposée à celle que la voiture avait déjà prise.