‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 231 sur 253 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le lecteur aura sans doute été surpris de l'intimité qui semblait eiisler entre Thomas Dui:scomb et l'être à moitié instruit et grossier de mœurs qui lui était adjoint en qualité de collègue dans l'important procès sur le point d'être plaidé. De telles intimités ne sont pas rares dans les affaires de ce monde, oii les intérêts les plus opposés se rapprochent à un temps donné. Mais Timms, indépendamment de cette circonstance qu'il avait fait son apprentissage dans l'étude de son patron, lui avait en outre rendu d'importants services dans une foule d'occasions où il n'aurait pu lui-même entrer en contact avec certaines parties de sa clientèle qui s'entendaient mieux et étaient plus à l'aise avec son représentant. Wous n'affirmerons pas que Dunscomb connût les moyens et les agenis dont se servait son coassocié dans quelques occasions difficiles ; mais il est certain que beaucoup de ces moyens et de ces individus n'eussent osé affronter le grand jour. Notre bonne république est assez dans l'usage de décrier les autres contrées, et de tonner, à l'instar de son ancêtre l'Angleterre, contre les corruptions légales et les abus qui existent en France, en Espagne, en Italie, sur toute la surface du globe, elle seule exceptée.

En ce qui concerne notre magistrature , nous rencontrons dans les principes el dms l'accomplissement de leurs devoirs une fermeté d'autant plus louable qu'elle est le plus souvent pauvre, mal payée, et fort peu respectée. Nous ne contesterons pas qu'il n'y ait parmi les juges quelques cas exceptionnels de corruption ; mais le système de publicité qui existe empêche ce crime de se développer sans exposer ses auteurs à être découverts. On peut donc affirmer, à la louange du corps judiciaire des Etats , que la subornation est un crime à peu près inconnu, et que s'il existe des exceptions ii cette règle, elles sont rares, et ne se rencontrent que dans quelques cas isolés et individuels. Ici s'arrêtent nos louanges sur la justice américaine. Tout ce que Timms a intimé concernant les jurés est littéralement vrai; et le mal s'aggrave de jour en jour. Les tendances du gouvernement jettent le pouvoir judiciaire dans les mains du peuple, qui en fait usage sans responsabilité, et n'ayant le plus souvent qu'un intérêt très-secondaire dans l'exercice de ce droit , trouvant un certain orgueil à atténuer une indépendance qui n'est qu'apparente, et à agir de son propre mouvement dans des opérations oii il ne comprend ni la portée ni les conséquences d'une décision que le plus léger incident peut renverser de fond en comble. L'institution du jury, d'une utilité contestable dans un pays où le gouvernement est démocratique, deviendrait presque intolérable si les magistrats n'exerçaient une influence salutaire sur l'accomplissement de ses devoirs. Malheureusement cette influence de tous les jours va s'affaiblissant depuis le commencement du siècle, et est arrivée de nos jours à ce point que rien n'est plus ordinaire que de voir les juges définir la loi dans un sens et le jury en faire l'application dans un sens tout à fait opposé. Il y a dans la plupart des cas un remède à cet abus de pouvoir , mais il est coûteux , el répugne aux gens de cœur , sans parler de la démoralisation qu'il jette dans l'esprit du public.

Dunscomb savait toutes ces choses et les approfondissait plus qu'aucun autre adepte de sa profession, car les hommes s'habituent peu à peu aux abus et les tolèrent comme autant de faiblesses inhérentes à la nature humaine. Mais si notre digne conseiller était assez faible pour fermer les yeux sur les manœuvres ténébreuses de Timms, il n'avait jamais rien fait dans sa vie qui fût indigne du caractère honorable et de la haute réputation d'intégrité qu'il avait acquise au barreau.

On avait reconnu la nécessité d'employer un conseil local , qui exerçât quelque influence .%ur l'esprit public dans le cas de Marie Monson , el Timms avait été recommandé par son ancien maître

comme parfaitement capable de remplir cet emploi, .lohn Wilmeter avait été mis en rapport avec Timms, auquel il avait communiqué les détails parvenus à sa connaissance, lui faisant part, entre autres confidences, de ses soupçons sur la gravité des dépositions des habitants de la ferme attenante, ou dans le voisinage de celle des époux Goodwin. Cette famille était composée d'une belle-sœur, de trois sœurs non mariées, et de l'époux de la silencieuse madame Rurton, dont nous avons déjà eu occasion de parler. Timms, sur cet avis, se mit aussitôt en rapport avec ces gens , leur cachant avec soin , ainsi qu'à tous les autres habitants du village, madame Gott exceptée, qu'on l'avait choisi pour conseil dans l'intérêt de l'accusée. Il fut bientôt frappé des allusions et des domi-révélations des personnes de celte maison , et plus particulièrement des confidences des femmes. Les trois sœurs causaient beaucoup; mais l'aînée, qui demeurait silencieuse, parut à Timms comme au jeune Millington, en savoir beaucoup plus que les autres. Lorsqu'on la pressait de dire tout ce qu'elle savait , madame Burton prenait un air mélancolique et fatigué, revenant sur ce qu'elle avait déjà dit, mais ne révélant rien de nouveau. Le but du conseil n'était pas du reste d'amener la révélation de nouvelles charges, mais, au contraire, de faire surgir les témoignages favorables. Les résultats ne parurent pas devoir être concluants, tandis qu'il y avait à craindre que les officiers légaux de l'Etat n'obtinssent plus de succès.

Les recherches de Timms ne s'arrêtèrent pas là. Le sentiment public continuant de se maintenir contraire à Marie Monson , il résolut de le contrecarrer en faisant naitre un sentiment opposé. L'aspirant à la faveur publique ne se trouve pas plus mal d'avoir commencé à se faire connaître par un peu d'aversion, pourvu qu'il ail conservé les moyens d'amener le changement qu'il prémédite par un système de réaction. Il n'est pas aussi facile d'expliquer ce caprice de l'esprit que d'en constate^ J'esistence. Nous aimons peut-être à céder à une générosité appareille, pour avoir le plaisir de pardonner, trouvant dans la dispensation de nos faveurs sur les fautes des autres, une sorte de consolation pour notre propre conscience des sottises dont nous sommes nous-mêmes coupables, préférant ceux qui sont faillibles, et que leurs faiblesses rapprochent de nous, à ceux qui sont plus près de la perfection.

Il commença par faire contester dans d'autres feuilles les faits avancés par quelques journaux de New-York dans le but sordide de colorer leur récit en s'adressant au goût du public pour le merveilleux, et d'en tirer un certain lucre. Les sténographes ont exactement les mêmes défauts que les autres hommes, et ils possèdent en outre de grandes dispositions à abuser du pouvoir de leur plume ; mais Timms savait par expérience ce qu'un billet de dix ou vingt dollars pouvait amener de prodigieux changement dans leur manière d'envisager certains faits. 11 jugea donc utile d'avoir une consultation avec quelques-uns d'entre eux ; l'effet en devint bientôt manifeste par deux ou trois articles bien tournés que Dunscomb eut l'occasion de lire quelques jours après celle consultation. Mais Timms ne se borna pas à employer les journaux de New-York au service de ses intérêts, il s'adrtssa également aux trois feuilles que possédait le comté. Ces feuilles représentaient diverses nuances d'opinion ; les lecteurs whigs ne tenaient aucun compte de ce que publiait le Démocrale du r<imlc (le DicUe : mais les partisans de ce dernier prenaient leur revanche en discréditant tout ce que publiait le Hibevrii Mhiy. Néanmoins, comme Marie Monson n'avait rien à démêler avec la politique, il ne fut pas difficile d'obtenir des articles favorables à sa cause dans les trois différents organes de l'opinion publique.

Timms ne s'en rapporta pas seulement aux journaux , il organisa , avec son expérience consommée, le service des causeurs, traitant carrément l'affaire avec les uns, qu'il payait comptant et sans tirer de reçu, se bornant à inscrire le nom et la somme sur un petit agenda. Ces agents confidentiels se mirent aussitôt à l'œuvre, donnant à une douzaine de femmes des instructions précises sur ce qu'elles auraient à dire dans leurs voisinages respectifs.

Les deux confrères avaient déjà discuté leurs moyens de défense. Le cas de folie, un moment agité, fut rejeté bien loin par tous deux, le premier, parce que tout mensonge lui répugnait, et le second, pour se servir de ses propres expressions, parce qu'il n'était plus possible d'en assommer le jury.

— Cette étrange créature m'intrigue plus, Timms, qu'aucune autre cliente.

— Vous Irouvez? J'aurais cru le contraire... car elle paraît aussi indifférente que si les vingt-quatre sages ne l'avaient pas , au nom du peuple, livrée à la justice.

— Ce n'est pas là ce qui m'inquiète; sous ce rapport, jamais cliente no donna moins de peine à son avocat que Marie Monson. Mais elle ne paraît pas se préoccuper le moins du monde de l'issue de son procès.

— Suprême innocence ou infernale rouerie. J'ai défendu des client; que je savais coupables, et d'autres que je croyais innocents, mais je n'en ai pas connu qui possédassent ce sang-froid.

L'assertion du second conseil était véiilalde. Le renvoi devant le grand jury ne parut pas même faire la moindre impression sur Marie Monson. Elle s'y attendait sans doute, et elle s'était préparée à af-

it

LES MoEuas un JOUh.

froiiter la sif;nilication avec une froide résiijnalion. La nouvelle fit iiiif plus vive impression sur sa compagne, Marie Moulin, que Timms avait si t'l('|;anin>i'nt surnouimée la Confidente.

On se souvient que Wilnieter, lors<|ue la Suissesse fut introduite pour la première fois dans la iirison, n'entendit que l'exclamation de Maili'iniiiscllc ! et que le secret iinpéiu'trable se referma sur lui. Un senlinient d'alVtxtion et de confiance régnait depuis ce moment entre la jeune maîtresse et sa femme de chambre, si l'on pouvait qualifier ainsi cette dernii^re, qui prenait ses repas à la même table que sa niailressc, et qui paraissait plutôt sa dame amie, selon la qualification de Timms. 'J'oulefois, John Wilmeter connaissait trop le monde pour s'égarer à ce point.

Lorsqu'il allait rendre visite à la prisonnière , il trouvait à la vérité Marie Moulin assise à côlé d'elle, occupée à quelque ouvrage de couture, et parfois chantant it demi-voix quelque chanson nationale de son pays ; mais il ne pouvait se tromper sur la dillerence de manières et d'éducation. Celle respectueuse qualification de mademoiselle, sans désignation de nom propre ou de prénom, l'intriguait d'autant plus, qu'ayant habile la France, il savait qu'on n'appelait ainsi que les jeunes filles appartenant à la première classe de la noblesse, et ses premiers pas dans le sentier de l'amour allumaient dans son cerveau les rêveries les plus folles et les plus extravagantes ; et pourtant avant que cette singulière cliente de son oncle se fût trouvée sur son passage, John s'était cru sérieusement engagé dans les liens d'un autre amour. Tels sont trop souvent les écarts du cœur humain.

La bonne madame Gott accordait à la prisonnière toutes les douceurs compatibles avec ses devoirs. Depuis le décret de l'acte d'accusation, de nouvelles précautions avaient été prises pour empêcher l'évasion de la prisonnière ; mais à part ces dispositions extérieures, il était au pouvoir de la dame nherif , comme l'eût appelée Timms, d'accorder toutes sortes de petites faveurs, qui étaient reçues avec tant de reconnaissance.

John Wilmeter avait la permission de faire régulièrement deux visites par jour à la prison, sans compter les prétextes que son génie inventif lui suggérait pour les visites exceptionnelles. Dans toutes ces occasions , madame Gott ouvrait la porte extérieure sans se faire prier, et en femme délicate et sensible, elle avait le tact de rester autant que possible à distance de la grille où les entrevues avaient lieu entre les deux jeunes gens. Marie Moulin montrait autant de discrétion , se retirant vers le coin le plus éloigné de la cellule , et redoublant d'activité dans son travail de coulure. Cependant, rien dans l'enlretieu des deux jeunes gens ne justifiait cette réserve. Ils évitaient l'un et l'autre de parler du sujet qui retenait le jeune homme à Biberry , mais ils ne disaient pas un mot d'amour. Il existe dans ces maladies du cœur un état transitoire dans lequel d'habiles diagnosticiens savent reconnaître les premiers symptômes qui ne trahissent pas encore à l'intérieur l'existence de l'épidémie. Chez Jack ces symptômes commençaient à se montrer avec moins d'incertitude, tandis que chez la jeune personne ils ne se trahissaient que par une teinte plus colorée des roses de ses joues, et des signes d'intérêt croissant de jour en jour, lorsque les heures habituelles de leurs entrevues étaient proches. Elle s'intéressait déjà au bien-être de son jeune conseil ; et l'intérêt chez la femme est le premier symptôme de l'amour. .Malheur à l'homme qui amuse une femme sans l'iniéresser.

La réserve qu'ils observaient tous deux sur le point principal de leurs sentiment se fondait sensiblement dans les confidences qu'ils adressaient séparément à la femme du shériff ; et leur cœur donnait alors à leur langue un plus libre essor. La première conversation de celte nature que nous croyons utile de rapporter ici avait lieu trois jours après la consultation entre les deux conseils, et deux jours après la mise en œuvre des moyens adoptés par Timms.

— Eh bien ! comment trouvez-vous la disposition de son esprit aujourd'hui, monsieur A^ilminglon ? lui demanda madame Golt avec bonté , et saisissant la consonnance du nom du jeune homme pour l'avoir entendu souvent répéter par Michel Millington. C'est une bien triste situation pour toute créature humaine, et pour elle surtout, qui est faible et délicate , que de se trouver sous les verrous et d'avoir k répondre à une accusation de meurtre et d'incendie.

^ — Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans tout cela, madame Gott, c'est rindilïérence de miss ;\lonson pour cette situation qui nous épouvante ! Elle paraît beaucoup plus redouter d'être renvoyée de prison que d'y faire un long séjour ou de paraître devant le tribunal.

— Elle n'a pas seulement l'air de penser à son procès. Vous avez vu ce qu'elle fait, sans doute, monsieur ?

— Non, je n'ai rien vu d'extraordinaire.

— Je ne sais pas ce que vous qualifiez d'extraordinaire, mais cela m'a paru ainsi. N'avez-vous pas entendu les sons d'un piano et d'un autre instrument de musique, comme vous approchiez de la prison?

— ''c les ai entendus, et je me demandais quelle personne dans Bibeiry était capable de faire de la musique avec tant de perfection.

— Uiberry possède beaucoup de dames d'un grand talent niiisiral, je puis vous assurer , monsieiir Wilminglon , répliqua madame Golt

un peu sèchement ; mais le bon naturel reprenant aussitôt le dessus, elle ajouta : J'ai entendu d'excellents juges , qui avaient voyagé en Europe , afl'iriner que le comté de Dicke n'était pas en arrière de l'île de îManhaUan, pour le piano surtout.

— Je me souviens avoir entendu dire à Rome par un Anglais que les jeunes personnes du Lincoinshire élouneraient les Uomaines par leur accent italien, lorsqu'elles chantent des ojiéras, répliqua John en souriant, la perfection provinciale , ma chère madame (jott, est indicilile dans toutes les parties du monde.

— Je crois que je vous comprends; mais votre intention ne me fâche pas. Nous ne sommes pas très-sensibles dans les prisons. J'avouerai seulement un fait , c'est qu'il n'y a pas dans tout Biberry une harpe comme celle de Marie Monson. Golt me dit qu'il a autrefois rencontré des Allemandes courant les endroits publics des villes pour gagner leur vie en chantant et en pinçant des instruments dans le genre de celui-ci; mais rien d'aussi élégant. Cependant il m'est venu à l'esprit que Marie Monson pourrait bien être une fille dans le même genre que ces musiciennes ambulantes.

— Comment ! vous supposez qu'elle aurait couru les villes et les villages pour chanter dans les rues ?

— Pas cela tout à fait ; je vois bien qu'elle n'est pas de cette classe de vagabonds, mais il y a toutes sortes de musiciennes, monsieur Wilraington, comme nous avons différentes sortes d'avocats. Pourquoi JMarie Monson ne serait-elle pas une de ces étrangères qui deviennent si riches par leur voix ou par leur talent musical ? Elle a de l'argent autant qu'elle en veut, et elle le dépense libéralement. Pour ma part, je souhaiterais qu'elle fît moins de musique et qu'elle possédât moins d'argent , car on ne dit pas du bien d'elle dans Biberry.

— Pourquoi trouverait-on à redire à la libéralité de son esprit et à ses talents pour la musique ?

— Il y a des gens qui trouvent à redire à tout, monsieur Wilmington , lorsqu'ils n'ont rien de mieux à faire. Vous savez aussi bien que moi comme sont nos villageois. Le plus grand nombre croit Marie Monson coupable , tandis que le plus petit nombre la croit innocente. Ceux qui la croient coupable disent que c'est insolent à elle de chanter et de faire de la musique dans sa prison, et ils redoublent leurs invectives contre elle pour cette seule raison.

— Voudraient-ils par hasard la priver d'une consolation aussi innocente , et ajouter aux tortures morales qu'elle endure en l'empêchant de pincer de la harpe ou de toucher du piano i' Vos gens de Biberry ont le cœur dur, madame Gott.

— Les gens de Biberry ressemblent ci ceux d'York, d'Amérique , d'Angleterre, à tous les gens du monde, j'imagine, monsieur Wilmingion, si la vérité était connue. Ils désapprouvent ce qu'ils n'aiment pas , voilà tout. Si je croyais comme eux que Marie Monson fût coupable du meurtre des Goodwin, et du pillage de leurs tiroirs, et de l'incendie, je trouverais fort mal qu'elle se livrât à un semblable divertissement, si enchanteresse que fût la musique. Quelques-uns de nos gens trouvent surtout blâmable l'introduction de la harpe dans la prison.

— Pourquoi de cet instrument plus que d'aucun autre , ce fut celui dont se servit le roi David ?

— Justement, ils disent que c'était l'instrument favori de David, el que l'on ne devrait en tirer que des chants religieux.

— Je suis étonné que vos habitants consciencieux oublient si souvent que la charité est la première de toutes les vertus chrétiennes.

— Ils pensent que l'amour de Dieu vient en premier , et que l'on ne doit jamais perdre de vue son honneur et sa gloire. Mais je suis de votre avis, monsieur Wilminglon. Sois charitable envers ton prochain, et Dieu te le rendra. Oui, monsieur , nos voisins soutiennent qu'une harpe ne convient pas dans une prison, et ils certifient que l'instrument dont se sert miss Monson est de la plus haute antiquité.

— La harpe elle-même aurait été fabriquée dans les anciens temps, est-ce là ce qu'ils veulent dire ?

— Non , je ne veux pas dire tout à fait cela , répliqua madame Gott, qui rougit un peu; mais une harpe ayant tout à fait la forme des instruments dont se servaient les chanteurs de psaumes...

— David devait avoir une grande variélé d'inslrumenls à cordes, je n'en doute pas; mais les harpes sont très-ordinaires de nos jours , madame Gott, si ordinaires que nous les entendons dans les rues et même à bord des bateaux à vapeur. Elles n'ont rien de nouveau , même dans ce pays.

— Dans les rues et à bord des paquebots, c'est très-bien ; mais le public tolère les innovations qui le concernent , et il désapprouve celles qui n'affectent que les individus. Vous n'ignorez pas cela , je pense, monsieur \\ ilminglon.

— Je l'apprends du moins dans ce pays. Mais les prisons sont faites pour le pulilic; par conséquent , les liarpes devraient y être tolérées comme dans tous les autres lieux publics.

— Enfin je ne sais pas comment cela se fait , je ne suis pas forte sur le raisonnemcnl , toujours est-il que les voisins n'aiment pas que Marie Monson louche du piano ou pince de la harpe. Dans la situation 011 elle se trouve, vous feriez bien, monsieur \\ ilmington, de lui en dire un mot à la première occasion.

— Lui liirai-jc donc que la musique vous est désagréable?

LES MOEURS DU JOUK

— !5icn au contraire 1 je ralïole de la musique ; mais les voisins ne me ressemblent pas. Ensuite elle ne se montre jamais à la yrille aux gens du dehors, comme les autres prisonniers. Le public veut la voir et causer avec elle.

— N ous n'espérez pas , je pense, qu'une jeune femme bien ëlevëe va se tionner en spectacle pour satisfaire la curiosité de tout ce qu'il y a d'oisifs et de gens vulgaires dans Ijiberry?

— Taisez-vous, monsieur Wilmington, vous êtes trop jeune pour disculer là-dessus. Le squire ïimms, qui connaît à fond le comté de Dicke , vous dirait, s'il était là, qu'il n'est pas convenable de parler du vulgaire , surtout avant que le verdict soit rendu. D'ailleurs, tout le monde pense ici qu'on a le droit de venir contempler un prisonnier dans la geôle du comté.

' — Il est assez cruel déjà d'être suspecté et emprisonné sans que l'on y ajoute d'autres humiliations. Personne n'a le droit de demander à voir miss Monson que ceux qu'elle consent à recevoir et les interprètes de la loi. Ce serait un outrage que de favoriser la simple curiosité.

— Si c'est là votre pensée, monsieur Wilmington , je vous engage a la garder pour vous. Plusieurs membres du clergé se sont présentés ou ont envoyé offrir de venir lui lendre visite.

— Et quelle a été sa réponse ? demanda vivement Jack.

— Marie Monson a reçu toutes ces offres en reine, poliment, mais avec froideur; elle a paru blessée lorsque les méthodistes et les baptistes se sont présentés ; elle rougissait et pâlissait, que cela vous eût fait de la peine, monsieur Wilmington; elle vous a des couleurs roses, comme on n'en trouve pas dans Dicke, pourtant si célèbre pour la fraîcheur de ses jeunes filles; mais elle a des couleurs seulement quand elle ne pense pas...

— A quoi , madame Gott ?

— L(s voisins disent aux Goodwin. Pour ma part, comme je ne crois pas qu'elle ait jamais touché un cheveu de leur tête, je puis m'imaginer qu'elle a d'autres pensées désagréables qui n'ont aucun rapport avec ces braves gens.

— Elle aurait encore raison de pâlir lorsque l'on parle devant elle de cet infortuné couple, et cela sans être coupable de leur mort. Mais je dois tout savoir. Quelles sont les autres objections de vos voisins ?

— Ils font allusion aux langues étrangères, et disent que, quand un grand jury a décerné un mand;it d'accusation, l'inculpée ne doit parler d'autre langue que le pur anglais, afin que tous ceux qui l'entourent comprennent ce qu'elle dit.

— En un mot , on ne trouve pas que ce soit assez d'être accusée du crime d'assassinat, mais on tient à y ajouter les charges les plus absurdes, alîu de rendre la position aussi affreuse que possible.

— Ce n'est pas là ce qu'ils pensent; mais ils s'imaginent que dans une affaire publique ils ont le droit de tout savoir.

— Et lorsque les preuves leur manquent, ils inventent, imaginent et affirment ce qu'ils ignorent.

— Ce sont les mœurs du pays. Je suppose que toutes les nations ont leurs coutumes, et qu'elles les observent.

— Une chose me surprend dans toute cette affaire, dit Jack; dans la plupart des cas qui amènent les femmes devant la justice de ce pays , l'opinion a toujours penché en leur faveur.

— Eh bien ! répliqua vivement madame Gott, est-ce que cela ne doit pas être ?

— Non pas , si l'inculpée ne mérite pas cette indulgence. La justice doit être équitable avant to<it, et il n'est pas juste de supposer que les femmes sont toujours innocentes , et les hommes toujours coupables. Mon oncle est d'avis que les décisions et la loi de ces dernières années, perdant de vue la sagesse du passé, ont graduellement placé la femme au-dessus de l'homme, lui cédant peu a peu la toute-puissance dans la famille.

— Et vous ne trouvez pas cela tout naturel? demanda madame Gott de l'air le plus innocent du monde.

— Mon oncle pense que c'est une calamité, et que, par une galanterie déplacée, la paix des familles est contre-minée et la discipline détruite, comme dans les châtiments, lorsque, par un faux sentiment de philanthropie, les fripons sont choyés aux dépens des honnêtes gens. Telles sont, du moins , les opinions de M. Thomas Dunscomb.

— M. Thomas Dunscomb est un vieux garçon qui traite à sa manière les femmes et les enfants. C'est dommage que le nombre n'en soit pas plus grand, dit la joyeuse compagne du shérjft. Mais vous voyez que dans cette affaire de Marie Monson, le sentiment public est contraire à la femme ; cela tient peut-être à ce que l'une des deux victimes était femme.

— Le docteur Mac Brain affirme que toutes les deux étaient femmes. Si son opinion prévalait, ce serait donc un nouveau chef d'accusation à ajouter à tous ceux que l'on élève contre l'accusée.

— On ne le croit pas. Tout le monde du pays sait que l'un des cadavres était celui de Pierre Goodwin. On dit que le procureur général du district prouvera le fait au delà de toute contestation. On dit que la loi exige, dans une affaire grave comme celle-ci, d'abo;d la preuve qu'il y a eu meurtre , ensuite que l'on recherche ceux qui l'ont dû commettre.

— C'est à peu près comme cela que l'on procède ; je le crois du moins, car je n'ai pas encore suivi de procès pour un semblable crime. Peu nous importe ce que prouvera le procureur général , pourvu qu'il ne puisse établir la culpabilité de miss Monson. Ma brave madame Gott, vous et moi nous ne pensons pas qu'il y réussisse.

— Nous sommes d'accord sur ce jioint; je ne crois pas Marie Monson plus coupable de ces forfaits que moi-même, qui ne les ai pas commis.

Jack exprima par un regard de reconnaissance ses remercîments pour la bonne opinion de madame Gott , et leur conversation en resta là,

Page 1