CHAPITRE XI
Au fond de l'un des bosquets de liattUtrap s'élevait un joli petit pavillon, construit sur un rocher qui bordait la rivière. Il se cora|>osait de deux petits a)iparlemenls, dans l'un desi[uels Dunscomb avait luil apporter un casier, une table, un fauteuil et une bibliothèque. L'autre partie était meublée comme le sont toutes les résiilences il'ité, et en tout temps accessibles aux membres de la famille. Le sanctum ou l'élude restait fermé lorsque l'avocat n'y opport.iit pas .ses papiers pour y passer des jours entiers à travailler pendant les fortes chaleurs, el y étudier ses causes. C'est là qu'accompagné par Timms, il se dirigea , après avoir ordonné à un domestique d'apporter
une lumière el des cigares, fumer étant une des grandes occupations de l'étude. Les deux hommes de loi se trouvèrent bientôt assis devant une |)elile fenêtre qui commiindait une magnifique vue de l'Iludson, tt des tloUes de bricks, bateaux à vapeur, toues et bateaux de charbon, bornée à l'ouest par les hautes falaises rocheuses surnommées les Palissades.
Les deux confrères oublièrent pendant quelques instants le but de leur réunion , absorbés dans la contemplation du panorama qui se déroulait sous leurs yeux, fumant leur cigare et buvant leur grog , et que la vie d'une créature humaine allait dépendre de leur plus ou moins d'habileté ii la défendre.
— > ous avez lii une charmante retraite, maître Dunscomb! dit Timms rompant le silence et prenant ses aises dans un bon lauteuil; si elle m'appartenait, j'y séjournerais souvent.
— Vous vivrez , je l'espère , pour en posséder une tout aussi agréable , Timms , tôt ou tard. J'ai entendu dire que votre clientèle était aujourd'hui l'une des meilleures dans Duke , et qu'elle rapportait environ deux à trois mille dollars par an.
— Mon étude est aussi bonne qu'aucune étude du comté, j'en conviens , à l'exception toutefois des grosses perruques d'York. Je ne dirai pas même à un vieil ami ce qu'elle me rapporte, car l'homme qui laisse regarder dans sa bourse court la chance d'en laisser bientôt voir le fond. Mais vous avez en ville des praticiens qui gagnent plus dans une seule cause que moi dans l'espace d'une année.
— Si l'on se reporte à vos débuts, Timms, il faut convenir que vous avez fait du chemin en peu de temps. Conduisez-vous beaucoup de procédures dans voire circonscription ?
— Cela dépend beaucoup de l'âge , vous savez, maître, on introduit dans presque toutes mes causes des avocats plus âgés que moi; mais j'en ai conduit une ou deux à bon port et par moi seul.
— Sans doute par vos propres manœuvres plutôt qu'en vous aidant du texte de la loi? Les verdicts n'ont-ih pas été rendus sous l'influence des dépositions des témoins ?
— Assez souvent , et ce sont là les causes que j'affectionne. On peut au moins se préparer à l'avance et calculer l'endroit oii l'on veut aborder. Je ne vois pas que de pâlir chaque jour sur les textes de nos lois, j'en sois devenu plus sage. Un juge de Nexv-York n'a pas plutôt rendu un jugement dans un sens, qu'un autre juge de la Pensylvanie ou de la Virginie adopte le sens contraire.
— Et cela encore lorsque les cours étaient identiques et possédaient une certaine importance. Mais aujourd'hui que nous avons huit différentes cours suprêmes, les lois sont interprétées de huit manières différentes. Avez-vous étudié ce code un peu altenlivemeut , Timms ?
— Pas le moins du monde. On dit que tout ce qu'il contient verra le jour en temps opportun, et j'attends patiemment. Par exemple, il y a une chose que j'aime, c'est qu'il enlève de la loi toutes les expressions latines, qui nous gênaient, nous autres pauvres linguistes.
— C'est un avantage , je l'avoue , mais qui chassera aussi toutes les lois que renferme le latin. Les réformes ne font souvent pas autre chose que d'enlever un sac des épaules d'un individu pour le charger sur les épaules d'un autre. Je ne crois pas davantage que la loi sera meilleure parce qu'on la distribuera à bon marché. D'ailleurs, comment parviendra-t-on à priver de leur gain mille ou deux mille avocats affamés ?
— \ ous avez parfaitement raison, maître; mais le nouveau système nous est favorable , sans être nuisible au peuple , en ce qu'il établit une compensation entre toutes les causes , car il n'est ]>as donné à tous les clients de dénouer aussi largement les cordons de sa bourse que notre dame de Biberry.
— Elle continue probablement ses largesses à votre égard, Timms, combien vous a-t-elle donné, tous calculs faits?
— Pas assez pour constiuire un nouveau corps de bâtiment à la bibliothèque d'Astor, ni pour installer un pasteur dans quelque temple gothique, mais assez pour m'engager cœur, tête et mains à son service. Depuis le premier jusqu'au dernier payement , j'ai reçu d'elle mille dollars sans compter mes déboursés.
— Qui s'élèvent à...
— A plus du double. Il s'agit ici d'une question de vie ou de mort , et le prix s'élève en proportion, .l'ai reçu le tout en bel et bon or ou en valeurs ayant cours. L'or m'embarrassait un peu les premiers jours, car je n'étais pas sûr que quelques-unes de ces pièces ne vinssent aussi à être reconnues.
— Un fait semblable aurait- il donc eu lieu? demanda Dunscomb avec anxiété.
— Je vous avouerai franchement , maître , que j'ai de suite envoyé cet or en ville pour le faire circuler dans la rue des Changeurs, afin qu'il ne portât pas préjudice à notre procès. C'eût été le fait d'un novice que de faire circuler ces pièces parmi les habitants de Duke, et l'on ne saurait dire quelles en eussent été les conséquences.
— Je ne sais quelles seront les conséquences des auxiliaires dont vous semble/, vous entourer. Je compicnds des honoraires donné> à un conseil ; mais quel usage légal vous avez fiu faire de mille dollars répandus au dehors, voilii ce qui confond ma perspicacité. J'espère au moins que vous n'avez pas cherché à corrompre des jurés, Timms ?
LES MOEUUS DU JOUR
— Moi, monsieur? Je connais trop bien la pénalité pour m'aventurer sur ce terrain. D'ailleurs il est trop tôt pour essayer de ce moyen. Les consciences des jurés s'achètent quelquefois, je le sais, — du moins je l'ai entendu dire, — mais je n'ai rien fait de la soitc dans l'affaire de iHarie Monson. Quand même les témoijjnages nous forceraient à user de ce moyen , il faudrait attendre une occasion favorable.
— Je m'oppose à Ions procédés illégaux, Timms. Vous connaissez ma manière d'agir, toujours dans les limites de la loi.
— Je comprends vos principes , maitre Dunscomb , et je les approuve, pourvu que la partie adverse ne chercUe pas elle-même à y déroger. C'est là toujours le côté diflicile pour se tirer d'affaire dans le monde.
— Quels résultats avez-vous obtenus auprès des témoins?
— Nous sommes dans un grand embarras à ce sujet, et nous n'avons, je le crains, d'autre ressource que de nous reporter vers les lémoins de l'Etat ; je n'ai pu obtenir aucun renseignement de l'accusée.
— Elle continue donc de garder le silence sur tout ce qui s'est passé ?
— Comme si elle était muette de naissance. Je lui ai dit dans les termes les plus effrayants que sa vie dépendait de l'impression qu'elle ferait sur les jurés et de la franchise de ses réponses; mais elle ne veut m'aider en rien à préparer sa défense. Jamais je n'ai vu une cliente aussi...
— Libérale ! voilà ce que vous voulez dire, Timms?
— Oh ! pour ce qui est de cela , maitre Dunscomb, elle est juste comme nous aimons les clients, libérale au comptant. C'est pour cette raison que je désire faire tout ce qui est en mon pouvoir pour la sauver; mais elle refuse de m'en fournir les moyens.
— Il faut qu'elle ait de bien graves motifs pour persister dans celte réserve. Avez vous questionné la femme que ma nièce lui a envoyée pour la servir? Nous la connaissons, et il paraît qu'elle a été jadis en relation avec Marie Monson. Vous avez par elle un moyen de découvrir le passé, vous ne l'avez pas laissé échapper?
— Marie ne veut pas me laisser dire un mot à cette fille. Elles ne se quittent pas d'une minute , causant ensemble dans un français que personne ne comprend; elle ne veut recevoir que moi, et publiquement encore.
— Publiquement ! vous lui avez donc demandé des entrevues particulières, 'Timms? N'oubliez pas vos projets sur le comté , elle danger que vous courez si les électeurs apprennent votre conduite.
— Je sais, maître, que vous n'avez pas de moi une opinion trèsflatteuse sous certains rapports, tandis que sous d'autres vous nie placez presque au haut de l'échelle. Je crois que dans notre vieux comté de Duke je suis assez bien vu, surtout depuis que les patriotes révolutionnaires sont presque tous partis. Si Washington avait eu une armée du dixième en nombre donné par ces patriotes, il eût chassé les Anglais de ce pays bien plus lot qu'il ne l'a fait. Fort heureusement mon grand-père a servi dans une partie de cette guerre, et mon propre père fut capitaine de milice en 1811, occupant les hauteurs de Harlem, oii il a attrapé ses rhumatismes. Il n'y avait pis trop de mal à sortir d'une souche de cette importance ; et quoique vous traitiez légèrement cette question, je n'en suis pas moins un favori dans le comté.
— Personne n'en doute , Timms , lorsqu'on connaît l'histoire de cette époque. Mais en voilà assez sur ce sujet. Marie Monson est-elle actuellement en plus grande faveur que la dernière fois que je vous ai vu ?
— La question n'est pas facile à résoudre. Elle parle bien, et l'argent est un puissant mobile.
— Je ne cherche pas à savoir ce que vous faites de son argent, dit Dunscomb de l'air évasif d'un homme qui sait combien il est inutile dechercherà relever tous les points faibles de la morale; mais j'avoue que je voudrais savoir si notre cliente soupçonne à quel moyen vous l'employez?
Timms lança autour de lui un coup d'œil de précaution, et rapprochant sa chaise de celle de son compagnon, comme pour lui transmettre confidentiellement une opinion qu'il devrait garder religieusement pour lui :
— Non-seulement elle le soupçonne, répondit-il, mais elle y participe en pleine connaissance de cause. Elle a même fait, à mon grand étonnement. deux ou trois suggestions excellentes dans leur genre. Oui, excellentes, maître. Si vous n'étiez pas si rigoriste dans la pratique de votre profession , j'aurais du plaisir à tout vous raconter. Elle est rusée, je vous le certifie, très-rusée.
— Comment! cette belle jeune femme, si accomplie, serait fourbe?
— Elle possède quelques accomplissements dont vous ne vous seriez jamais douté , maitre. Elle serait capable d'en remontrer au plus habile praticien de la cour. Je croyais savoir ce que c'était que de préparer une cause ; mais elle m'a fourni quelques indices, qui valent pour moi plus que la somme totale de ses honoraires.
— Vous ne prétendez pas dire qu'elle montre de l'expérience dans ces sortes d'affaires?
— Je ne crois pas que ce soit de l'expérience acquise , mais plutôt de l'esprit naturel et de premier ordre. Elle comprend les sténogra-
phes d'instinct; mais ce qu'il y a de mieux , c'est qu'elle soutient ses raisonnements avec île l'or et des billets de banque.
— Oii se procure-t-elle donc tout cet argent?
— C'est plus que je ne saurais vous dire, répliqua Timms en déployant sur la table plusieurs papiers qu'il voulait soumettre à l'appréciation de son ancien patron. Je n'ai pas encore jugé convenable de lui adresser cette question.
— Vous ne croyez pas, je présume, que Marie Monson soit coupable ?
— Je ne vois jamais dans mes prévisions au delà des faits indispensables de la cause; mon opinion n'est donc d'aucuue impoitance. Nous sommes choisis pour la défendre, et le conseil d'Etat n'obtiendra pas un verdict avant que nous ayons travaillé pour cela. Voilà mon opinion, maitre Dunscomb.
Celui-ci ne jugea pas utile de poursuivre plus loin ses questions. Il éloigna son verre, cl se mit à parcourir les papiers que lui avait remis Timms, avec qui il s'entretint ensuite pendant plusieurs heures pour préparer son plaidoyer, et rassembler tous les moyens de défense dans le procès qui était sur le point d'être jugé.