‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 236 sur 253 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Dunscomb, fidèle ."i sa parole, se mit en route le lendemain malin pour BibeiTy. Cédant aux instances d'Anna Updyke, il lui avait accordé une place dans sa voiture pour la conduire à liiberry. Si Jack fût toujours resté lians ce village, il est probable qu'Anna se fût abstenue de solliciter cette faveur; mais n'ayant plus à craindre pour sa délicatesse, elle partit dans une intention que la suite de notre récit fera connaître.

La meilleure taverne de Biberry était tenue par un nommé Daniel Horion , dont la feraïue possédait un irrésistible iiemdiant au bavardage; penchant qu'elle avait eu le temps de cultiver depuis vingtcmq ans de séjour dans l'auberge oii clic avait commencé sa carrière en qualité de servante, pour la finir en maîtresse. Selon l'usage des femmes de sa condition, elle connaissait toutes les personnes qui fréquentaient sa maison , les appelait familièrement par leurs noms, et les traitait avec le sans-gène assez ordinaire chez les maîtresses d'auberge.

— Monsieur Dunscomb, sur ma foi! s'écria-t-elle en entrant dans sa meilleure pièce, oii l'avocat et son compagnon étaient déjà installés , voilà lin plaisir auquel je ne m'attendais qu'à l'ouverture des assises. Il y a vingt ans, sqiiire, que j'ai eu l'honneur de vous servir pour la première fois dans celte auberge. Je n'ai pas oublié le procès d'expropriation que vous avez gagné ]iour Horion dans le commencement de notre établissement. Je suis bien contente de vous voir, monsieur Dunscomb , soyez le bienvenu à Biberry , ainsi que mademoiselle votre fille, je présume , monsieur Dunscomb ?

— ^ ous oubliez que je suis garçon, madame Horion , et que je ne suis marié sous aucune acception de ce mot.

— J'aurais dû savoir cela si j'avais réfléchi un seul instant ; car on dit que Marie Monson ne prejid pour sa défense que des garçons ou des hommes veufs , et je sais que vous êtes son avocat.

— C'est une particularité dont je ne me doutais pas. Timms est certainement célibataire comme moi ; mais à quel autre faites-vous donc allusiou ? Jack \\ ilmeter, mon neveu, est à peine engagé dars la défense, ni Michel Millington, bien que ni l'un ni l'autre ne soient mariés.

— Kous les connaissons bien tous les deux; ils ont logé chez nous. Si le jeune M. Wilmeter est encore garçon, j'imagine que ce n'est pas sa faute... Madame Horion prit un air grave, mais elle continua de parler. Les jeunes gens de bonne mine et de belles fortunes n'ont pas de peine à trouver de femmes, sinon des jeunes dames comme il faut ; car vous faites les lois, messieurs, et vous gardez pour votre sexe les meilleures chances.

— Pardonnez-moi, madame Horion, interrompit Dunscomb comme s'il prenait intérêt au bavardage de celte femme, vous disit z que nou;; nous réservions les meilleures chances pour ie mariage , et pourtant vous me voyez célibataire, ayant toute ma vie cherché, mais en vain, de m'engager dans les heureux liens du mariage , si ou peut les qualilier ainsi.

— Il ne vous serait pas difficile de trouver une compagne, dit l'hôtesse secouant la tète, par la raison que je viens de vous dire.

— Qui était?

— Que vous avez fait les lois pour vous, et que vous en profilez. Vous vous adressez à qui bon vous semble, tandis que nous sommes obligées d'attendre votre bon jilaisir.

— Vous n'avez jamais été de votre vie dans une plus grande erreur, madame Horion ; il n'y a pas de loi à ce sujet. La femme a le droit de faire ses propositions de mariage tout comme l'homme : telle fut toujours la loi, et je ne pense pas que le nouveau code l'ait changée.

— Oui, je sais cela , et nous nous ferions moquer de nous. Je suis sûre que Marie Monson elle-même y regarderait à deux fois avant de montrer tant d'effronterie.

— Marie Monson ! s'écria Dunscomb se tournant brusquement vers son hôtesse. A-t-elle donc la réputation de rechercher la société des hommes ?

— Non pas que je sache ; mais,...

— Alors , permettez-moi de vous dire , ma bonne madame Horion , interrompit le célèbre avocat d'un ton presque sévère, que vous méritez fortement un blâme pour avoir hasardé une semblable calomnie. Si vous ne savez rien du caractère de celle dont vous parlez, vous devez vous taire. Il est fort extraordinaire que les femmes, sachant les conséquences qui en résultent pour leur sexe, se montrent toujours plus disposées que les hommes à lancer des insinuations calomnieuses qui détruisent une réputation, Le scandale est le vice le moins charitable , le moins chrétien de tous les vices secondaires de votre sexe. On devrait croire que le danger commun auquel vous êtes

LES MOEURS DU JOUR

toutes ejposi'es vous mît plus souvent sur la resserve dans ces sortes de questions.

C'est vrai, monsieur, mais cette Marie IMonson est déjà dans

une si pitoyable situation, (|u'il n'est ijulmc possible de la rendre pire! répondit madame Horion iiassablemcnt effrayée par la physionomie austère du conseiller, dont le caractère était Uautement respecté dans le pays. Si vous saviez seulement la moitié de tout ce que l'on dit d'elle dans Dicke, vous ne feriez plus attention à un mot de plus ou de moins sur son compte. Tout le monde la croit coupable, un crime de plus ne signifie pas grand'chose pour une créature de son espè'ce.

Madame Horton, maîtresse de la meilleure taverne de Biberry, avait un irrésistible penchant au bavardage.

— Ah ! madame Horion ! ces imprudentes paroles font plus de mal que vous ne pensez ; elles détruisent une réputation en un clin d'oeil : et l'expérience m'a démontré que celles qui en font le plus souvent usage ne supporteraient pas l'épreuve d'un examen de leur conduite. La femme doit rester paisiblement dans sa sphère , inoffensive et charitable , souhaitant le bien à tous, et se montrant aussi diflicile à croire au mal qu'à quitter elle-même le sentier de la vertu... On dit donc beaucoup de mal de ma cliente?

— Plus que je n'en ai jamais encore entendu amasser sur la tête d'un accusé, homme ou femme. Enfin, avant que M. Timms se déclarât pour elle , elle n'avait pas la plus petite chance en sa faveur.

— Tout cela n'est assurément pas très-encourageant ; mais que diton encore, madame Horton? voyons, dites-moi cela.

— Ma foi ! squire Dunscomb , répondit la femme avançant ses lèvres en une petite moue américaine , on n'est jamais sûre si vous ne traiterez pas de calomnie ce que l'on peut avoir à vous dire.

— Allons , allons, vous me connaissez mieux que cela , je ne me mêle jamais de causes viles et dégoûtantes , vous le savez, et l'on a dû vous dire que je m'étais chargé de la défense de Marie Monson.

— Oui , et l'on assure que vous êtes bien payé pour cela, squire Dunscomb , s'il fallait croire tout ce que disent les gens, interrompit madame Horion d'un air de dépit ; cinq mille dollars, c'est une jolie somme I

Dunscomb, qui avait entrepris cette défense sans chercher d'autre récompense (|ue la conscience d'avoir rempli un devoir d'humanité , sourit tristement à cette nouvelle preuve des bruits absurdes que la rumeur publique était capable de répandre de tous côtés ; s'inclinant d'un air froidement moqueur, il alluma un cigare et poursuivit en ces termes :

— Oii suppose-t-on que l'accusée prendra d'aussi fortes sommes pour les donner à ses défenseurs, le savez- vous, madame Horton? Les jeunes femmes sans appui, sans famille n'ont pas l'habitude d'avoir leur poche si bien garnie.

— Il n'est |)a3 ordinaire de voir de jeunes femmes voler et assassiner des vicùllards, monsieur Dunscomb.

— Le bas de madame Goodwin était donc bien grand pour contenir d'aussi fortes sommes que celles que vous venez de nous mentionner ?

P. iris. 'ry|)()(;ra]iliic Pion

— On ne peut pas savoir. L'or ne tient pas beaucoup de place. Le vieux Davy Davidson ne possédait, de l'avis de tout le monde, que vingt mille livres , et pourtant il a laissé vingt fois cette somme. On ne peut donc ])as savoir si madame Goodwin était très économe, quoique l'ierre, lors(]u'il pouvait attraper les dollars, ne se gênât guère pour les faire sauter : ce Pierre avait un vilain défaut, mais il n'était connu que d'un petit nombre de personnes.

Dunscomb prêta l'oreille avec plus d'attention à cette particularité du caractère de l'un des deux époux assassinés.

— J'avais toujours entendu dire que Pierre Goodwin était un homme très-respectable... aussi respectable qu'aucun homme du village.

— Je ne dis pas le contraire; mais il avait ses défauts comme les autres hommes, et il les cachait. Tout le monde est respectable, je pense, jusqu'à preuve du contraire; mais Pierre est mort, je ne veux pas troubler ses cendres.

Ces réticences augmentaient le désir qu'éprouvait Dunscomb d'en apprendre davantage; mais, connaissant à fond le cœur humain, il comprit qu'il fallait user de prudence dans ces questions à madame Horton, qui paraissait affecter beaucoup de tendresse pour la réputation de son voisin décédé. Ménageant habilement un temps d'arrêt pour ne pas laisser entrevoir trop de curiosité , il parut s'occuper d'autre chose et pria Anna de lui chercher un objet qui nécessiterait son absence mo^nentanée de la chambre tandis que madame Horton restait. 11 prit un autre cigare, mettant un temps infiniment prolongé à l'allumer, afin de stimuler l'impatience de l'hôtesse, qui brûlait de continuer la conversation.

— Oui, Pierre est parti... mort et enterré... que la terre lui soil légère... dit-elle en soupirant et prenant un air élégiaque.

Vous vous trompez, madame Horton, objecta le conseiller... les restes de ceux qui ont été trouvés au milieu des décombres n'ont pas encore été confiés à la terre ; on les conserve jusqu'à la fin du procès.

— Quel moment terrible nous allons passer... dans l'agitation et le mystère !

L'avocat William.

— \ ous pourrez y ajouter les chalands , madame Horion. Les seuls sténographes qui s'abattront ici de la ville comme une nuée de ('osaques, rempliront votre maison... Ainsi, Pierre Goodwin était un homme sans défauts ?

— Tout au contraire , si la vérité était connue ; et puisque l'homme n'est pas tout à fait sous terre, je ne vois pas pourquoi on ne dirait jias la vérité : je respecte la tombe tout comme une autre ; mais, puisqu'il n'y est pas encore descendu , Pierre Goodwin n'était pas du tout ce qu'il paraissait être.

— Quel était donc son défaut, ma bonne madame Horton ? 1,'liôlesse savait quel honneur il y avait à être bonne aux yeux de

Dunscomb , et le ton des jiaroles lui fit plaisir autant que les paroles mêmes. Madame Horton fut vaincue par ce léger lioiuinaç.e , et prête à livrer un secret ((u'elle avait gardé, il faut lui rendre cette justice, frtïrcs, rue de Vaii^irar»! , Mtî,

LES MOEURS DU JOUR

pendant dii ou douze ans entre elle et son époux , baissiint la voix pour l'acquit de sa conscience, elle répondit :

— Vous saurez, monsieur Dunscomb , que Pierre Goodwin était membre d'une congrégation religieuse ; heureusement pour lui, puisqu'il devait mourir assassiné.

— Croyiez-vous donc nécessaire de cacher cette circonstance ?

— Pas le moins du monde ; mais c'était une raison pour que les faits que je vais vous révéler ne fussent pas connus de tout le monde. Les mauvais plaisants ne manquent pas dans le pays, et je suis d'avis qu'on doit traiter plus délicatement les sentiments d'un croyant que ceux d'un incrédule, dans l'intérêt de l'Eglise...

— Ce sont les mœurs du jour... Mais continuez, s'il vous plaît, ma bonne madame Horton, je suis curieux de savoir par quel vice Satan a pu vaincre ce doctrinaire chrétien ?

— 11 buvait , monsieur Dunscomb... il s'enivrait comme un porc. Dolly était l'avarice même; c'est pour cela qu'elle a pris en pension cette Marie Monsou , sans

avoir autre chose pour la loger qu'une petite man~ sarde sous les toits. Si elle eût laissé cette étrangère se loger dans une auberge, où elle eût été beaucoup mieux traitée, madame Goodwin ne serait pas assassinée aujourd'hui. Je l'ai dit à Horton : elle a perdu la vie pour avoir voulu se mêler des affaires des autres.

— Si tel était toujours le ch;îtiment inévitable de ces sortes d'offenses, il y aurait sur terre un vrai massacre de femmes, dit assez sèchement Tom Dunscomb...

Mais vous disiez que Pierre Goodwin avait un faible pour les liqueurs fortes.

— Il affectionnait particulièrement le julep à la menthe; il n'y a pas de liqueur dans tout le pays qui abrutit uu homme comme celle-là. Dix constitutions résisteront à l'eau-de-vie , aux grogs doubles, à la bière et au cidre, tandis qu'une à peine sur dix résistera à cette boisson.

— Parfaitement juste, ma brave hôtesse ; je vois que vous êtes une femme sensible, dont l'esprit s'est développé par une profonde connaissance avec l'humaine nature.

— On ramasse beaucoup de choses dans les cours de justice.

— Ainsi donc, Pierre buvait du julep?

, •■~^' *>^ f.'^'' Passionné; mais il n'osait pas plus en prendre chez lui que d aller prier le ministre Watch. Il savait que le meilleur se faisait chez moi , et il y venait chaque fois qu'il avait soif. Horton le prenait fort lui-même, il le mélangeait fort pour les autres; et Pierre eut bientôt découvert ce savoir-faire de mon homme , qui , s'il ne sait pas autre chose, possède cette qualité au suprême degré. ,. ~ '^^ Pierre avait coutume de fréquenter votre maison pour se livrer sans réserve a son goût pour la boisson ?

— Je l'avoue presque avec honte , car nous avions peut-être tort de favoriser ses penchants... mais il faut bien exercer notre métier quoi quen dise le prédicateur Watch. Oui, Pierre buvait Étonnamment tout seul dans un coin.

'à l'ivresse, madame Horton?

préi prendre

textait d aller voir sa sœur en ville, afin de venir s'enfermer pendant deux ou trois jours, en haut, dans une chambre qu'Horton a réservée pour ses en cas.

— Et Peter Goodwin restait ainsi deux ou trois jours , chez vous , dans un état permanent d'ivresse ? j > ,

— .le regrette d'être obligée de convenir que cela lui arrivait assez souvent Une fois , il y est resté huit jours dans l'état d'ivre mort ; mais Horton l'a fait rentrer che. lui , sans que sa femme se

La bonne madame Gott.

doutât qu'il n'avait pas été chez sa sœur ces huit jours durant. Cette fois-là, il resta tranquille pendant trois mois pleins.

— Payait-il chaque fois qu'il venait , ou lui aviez-vous ouvert un crédit ?

— Il payait comptant , monsieur. Il n'y a pas de danger que nous nous exposions à faire crédit à un homme lorsque c'est la femme qui tient les cordons de la bourse. Non , non ! Pierre payait comme un roi tout ce qu'il consommait.

— Je doute que votre comparaison soit fort juste, car les rois ne sont pas extraordinairement pressés de payer leurs dettes. Ne seraitil pas possible que Pierre eût lui-même mis le feu à sa propre maison , et fût le véritable auteur du crime pour lequel ma cliente est inculpée ?

— J'ai souvent pensé à cela depuis le meurtre, mais je ne vois pas trop comment tout ce qui s'est passé pourrait lui être attribué. Passe pour l'incendie, il aurait pu s'en rendre coupable ; mais qui l'a tué ,

lui et son épouse , et qui donc a volé la maison, si ce n'est cette Marie Monson ?

— Les objections sont nombreuses, j'en conviens; mais j'ai vu le jour se faire dans des nuits plus sombres que celle-ci. M. Goodwin et sa femme n'étaient-ils pas à peu près de la même grandeur?

— Exactement! Je les ai vu mesurer dos à dos; il était petit et elle une trèsgrande femme.

— Avez -vous entendu parler d'une Allemande qui aurait vécu au service de cet infortuné couple ?

— Il a été question de cette femme depuis l'incendie ; mais Dolly Goodwin était trop avare pour se faiie servir, et elle était assez robuste pour se passer de toute assistance dans son ménage.

— Est-ce qu'une pensionnaire comme miss Monson n'aurait pas pu les déterminer à prendre cette étrangère avec eux pour quelques semaines? Leurs plus proches voisins, ceux qui étaient plus à même de tout sa voir, disent que cette femme ne recevait pas de gages, mais qu'elle travaillait seulement pour sa nourriture et son logement.

— Vous ne parviendrez jamais à établir, monsieur Dunscomb, que cette Alleniaiide ait tué Pierre et sa femme.

— Peut-être, quoique cela ne soit pas mon idée pour le moment. Mais , je vois venir mou confrère . nous reprendrons notre conversation dans un autre moment, ma bonne madame Horion.

Tiiums entra d'un air effaré dans la salle. Pour la première fois de sa vie peut-être , son patron le voyait agité. D'ordinaire froid , calculateur et rusé, cet homme ne s'était pas encore , à sa connaissance , laissé trahir par la plus légère émotion. Mais le tremblement de sa voix indiquait , cette fois , qu'il lui était impossible de se maîtriser. Il prit une chaise, et vint s'asseoir auprès de son collègue.

— Vous avez été à la prison... vous y avez été introduit... vous avez eu un entretien avec notre cliente ?

Ces trois questions obtiorent pour toute réponse un signe de tète affirmatif.

— Lui avez-vous posé la question comme je vous avais prié de le faire ?

— Je l'ai fait, maître; mais je préférerais contre-eiaminer et interroger tous les habitants du comté que d'entreprendre d'arracher à celte jeune dame ce qu'elle ne veut pas dire.

— Dois-je en conclure qu'elle ne vous a fait aucune réponse ?

— Je n'en sais vraiment rien , maître. Elle a été polie , obligeante et souriante... mais, je ne sais comment expliquer cela, je ne me souviens d'aucune de ses réponses.

— Il faut que vous ayez complètement perdu l'esprit, Timms, pour me rapporter une semblable réponse , dit Dunscomb d'un air froid

LES iMOEUnS DV .lOUH.

el railleur... l'iciie/. gsrile , monsieur , l'amour csl une passion , qui fait «l'un homme sensi- un fou , un eitravagaut ! Je ne crois pas qu'il y ait ii craindre que la «lame paitaue votre passion , it moins toutefois que vous n'ayez fait de son acquittement une condiliou du marcbé.

— .le crains fort , très -fort , que son acquittement ne soit cliose impossible , rt'pliqua Timms passant ses mains sur son front comme pour chasser In faiblesse de ses esprits. Plus j'étudie cette affaire, plus elle me paraît dilVicullueuse.

— Avez-vous laissé voir celte opinion k notre cliente ?

— .le n'en ai pas eu le couraye. Elle est aussi calme , aussi paisible, aussi libre d'esprit, que si elle n'était que le conseil dans celte affaire de vie et de mort. Je n'ai pu me déterminer à troubler celte quiétude.

— Mes instructions portaient principalement sur la nécessité d'exiger d'elle qu'elle nous donnât les moyens d'éclairer la cour et les jurés sur son liisloire, quel qu'en dût être le résultat.

— .le n'ai absolument pu rien en tirer ! Elle troublerait, je crois, l'impudent William, au point de lui faire perdre contenance... A propos de lui, j'ai appris qu'il était engagé contre nous dans la cause par le neveu des victimes, qui est furieux, dit-on, d'avoir perdu l'héritage, qu'il prétend avoir été plus considérable qu'on ne le supposait au premier abord.

— J'ai toujours pensé que les parents des époui défunts chargeraient quelqu'un de la profession d'assister l'accusateur public dans celle affaire. La théorie de notre gouvernement veut que la vertu publique veille à l'exécution des lois , mais cette vertu publique se montre dans la pratique très-indifférente pour tout ce qui n'offense ni son odorat ni sa poche.

— La friponnerie est plus industrieuse que l'honnèleté... j'en ai fait depuis longtemps l'expérience. Mais, d'ordinaire, l'accusateur public ne précipite pas plus qu'il ne l'est nécessaire le ju(;ement d'un procès de vie et de mort, surtout lorsque l'accusé est une femme, i.'opinion publique est contraire à Marie Monson , nous ne le savons que trop; mais le neveu ne pouvait mieux faire reposer le succès de son affaire que sur ce bouledogue de William.

— Notre cliente sait-elle cela ?

— Assurément ; elle n'ignore rien de ce qui concerne sa situation , et elle parait entrer avec un certain plaisir dans les moyens de défense qui lui sont exposés. Cela vous ferait plaisir de voir comme elle écoute attentivement, et les bons conseils qu'elle sait donnera l'occasion. Dans ces moments, elle est admirablement belle.

— Vous êtes amoureux , Timms , et je me verrai forcé de choisir un autre assistant. Comment donc ! Jack en premier , et vous ensuite ! que penser de toute celte sorcellerie ?

— Je ne crois pas que la maladie soit aussi avancée chez moi, bien que je ne me sente pas aussi libre d'esprit qu'il y a un mois. Je voudrais que vous vissiez vous-même notre cliente, pour lui faire comprendre combien il est important pour ses intérêts que nous sachions quelque chose de son passé.

— Croyez -vous que l'on ait inscrit son véritable nom dans l'acte d'accusation ?

— Pas le moins du monde... Mais, comme elle s'est elle-même donné cette dénomination de Marie Monson, elle n'a pas le droit de se plaindre de ses propres actes.

— Assurément non. Je vous demandais cela seulement à titre de renseignement. Il faut qu'elle comprenne la nécessité de nous éclairer sur sa position , autrement elle ne saurait échapper au verdict. Le jury n'aime pas les alias.

— Je le lui ai répété mainte et mainte fois ; mais rien ne l'émeut , el elle semble être au-dessus de toute crainte.

— Tout cela est vraiment extraordinaire. Avez-vous interrogé sa suivante ?

— Comment le pouvais-je ? Elle ne parle pas anglais,, et je ne sais pas une syllabe de lan;;ue étrangère.

— Marie Moulin parle l'anglais d'une manière très-intelligible , et j'ai souvent causé avec elle. Elle est habile, prudente et renommée pour sa l'idélilé et son dévouement. Je pense qu'elle n'osera pas avec moi se servir d'un pareil subterfuge. Elle a feint d'ignorer l'anglais pour no pas être tentée de trahir ses secrets.

Timms admit cette probabilité , et il entra dans quelques détails sur la situation. Malgré ses efforts multipliés, le sentiment populaire se montrait de plus en plus contraire a leur cliente. Frank \\ illiam avait entrepris la lutte, qu'il soutenait avec sa vigueur habituelle.

— iSes honoraires doivent être considérables , continua Timm.'î, et je pense qu'ils sont basés sur le résultat de l'affaire , car je ne l'ai jamais vu si acharné.

— Le code autorise ces sortes de compromis entre le conseil et son client, répliipia Dunscomb; mais, si Marie Monson est pendue, Je ne vois pas ce qu'il y aura ii iiartager.

— IN' e faites pas de scuiblnblcs suppositions sur une personne aussi accomplie ! s'écria Timms ému ; elles sont tri.stes ii penser. Lin verdict afiirmatif ne donnera pas d'argent au procès , j'en conviens, à moins qu'il ne fasse découvrir le magot de madame C.oodwin.

Uunscomb haussa le? épaules ; son associé continua son récit. Deux

des 8tén»!;raphes s'étaient crus offensés ; ils publiaient ipiolidiennement dans leurs feuilles respectives des articles qui caehaienl sous un faux air de pitié les insinuations les plus perfides. L'effet naturel de ce système produisait l'effet de l'eau, qui, tombant goulle à goutte et sans interruption sur la pierre, la creuse et la détruit. L'effet pernicieux de ces sourdes manoeuvres, agissant constamment sur l'esprit public, avait fait changer d'opinion ceux qui, dans les jiremiers jours, se refusant a croire à la culpabilité d'une personne si jeune , si bien élevée, d'une apparence si modeste, s'étaient montrés disposés à prendre sa défense. Les agents mis en campagne par Timms pour contrecarrer cette funeste influence avaient échoué dans leurs démarches ; ils ne travaillaient que pour de l'argent , tandis que ceux de l'autre bord éprouvaient un profond ressentiment pour ce qu'ils appelaient un affront.

La famille des liurton , les plus proches voisins des Goodwin , n'accueillaient plus Timms avec la franche cordialité qu'ils lui avaient témoignée lors de sa première visite. Au commencement , ils s'étaient montrés communicatifs, lui racontant tout, et plus peut-être que ce qu'ils savaient ; actuellement , ils se tenaient sur la réserve, et ne parlaient que par rélicences , comme s'ils fussent soumis à une influence hostile el passés dans le camp ennemi.

Dunscomb mil fin à la consultation par une sortie contre les abus qui se glissaient chaque jour dans l'administration de la justice, dont les décrets n'avaient plus pour les Américains cette impartialité tant vantée , cl ressemblaient exactement aux principes corrompus du vieux monde. Telles sont actuellement les tendances el les mœurs du jour.

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