‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 237 sur 253 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Dunscomb , après un court entretien avec Anna Updyke , se rendit ii la prison , oii il avait déjà fait précéder sa visite d'un message. La bonne madame Gott l'accueillit avec beaucoup de prévenances ; car plus le jour du procès était proche, plus elle sentait grandir en elle l'intérêt qu'elle portait à la prisonnière.

— Soyez le bienvenu , monsieur Dunscomb , mille fois bienvenu , dit-elle en le conduisant du côté du corridor de la prison. Je désire vivement que cette affaire tombe entre bonnes mains , el je crains bien que Timms ne s'en tire pas aussi bien qu'il le devrait.

— Mon confrère a la réputation d'un habile avocat, madame Goll.

— J'en conviens, monsieur Dunscomb ; mais, je ne sais pourquoi... il ne conduit pas celte affaire comme il a su conduire les autres. Tout le comté est dans une terrible agitation ; Goll a reçu diverses lettres anonymes, dans lesquelles on le menace de le perdre dans l'esprit public s'il laisse échapper Marie Monson. Je lui dis de mépriser ces menaces , mais il n'est pas moins effrayé. 11 faut du courage , allez , monsieur Dunscomb , pour ne pas se tourmenter de ce que disent les lettres anonymes.

— Il en faut quelquefois, c'est vrai... Vous croyez donc que nous aurons bien du mal dans notre défense?

— Monstrueusement !... Je n'ai pas encore vu de cause qui fCit débattue au dehors comme celle-là. Ce qui rend la po-ition plus critique , c'est la conduite de Marie Monson. Dans le premier moment , on était assez bien disposé en sa faveur. Une jeune et jolie et élégante personne inspire toujours de la bienveillance, et Marie pouvait, avec tous ses agréments, se faire des amis partout.

■ — Même parmi les dames I dit Dunscomb souriant. Pas parmi votre sexe, assurément, madame Gott ?

— Parmi les femmes comme parmi les hommes, si elle le voulait. La foule accourt tous les jours sous les fenêtres qui s'ouvrent à l'extérieur, pour l'entendre pincer de la harpe , une vraie harpe juive, m'a-l-on dit. 11 y a dans ce village un Allemand très-fort sur la musique , qui nous a dit, après l'avoir entendue, qu'elle était une excellente musicienne.

— C'est singulier ! Ayez l'obligeance de m'ouvrir la porte, madame Gott.

— De tout ino^ cœur, dit la geôlière agitant dans sa main le p.iquet de clefs mais ne se pressant pas d'ouvrir. Marie Monson vous attend. Vous savez sans doute que les parents des Goodwin ont fait choit, pour avocat, de cet imprudent T'rank \\ illiam.

— M. Timms me l'a déjà dit; mais je vous assure que je ne redoute pas de me mesurer avec M. Williams.

— rs'on, monsieur, je vous crois. Ionique vous serez en pleine cour; mais en dehors il est très-dangereux.

— J'espère , madame Gott, qu'une cause qui met en jeu la vie el la réputation d'une intéressante jeune femme ne se jugera pas dans la rue , ou sur les simples cancans dos commères; le résultat csl trop important |iour un tribunal de haute justice.

(Ji, devrait le croire, monsieur Dunscomb; et pourtant j'ai

entendu dire que bon nombre de procès s'arran;;eaient sous les auvents, dans les rues el dans les tavernes, le plus souvent encore dans les chambips des jurés, el d'une manière tout à fait contraire au droit cL» la justice.

\ ous êtes pins près de la vérité qu'il ne serait ii désirer; mais

nous reparlerons de cela plus lard. Ouvre/, la porte, je vous prie.

LES MOEURS DU .lOUR.

— A l'instant , monsieur. Si Marie Monson voulait seulement se montrer aussi familière avec les gens de Biberry qu'elle l'est avec moi, se faire voir à l'une des fenêtres et pincer de la haipe, elle se ferait adorer de notre population, comme l'était le roi David parmi les Juifs.

— Il est probablement trop tard aujourd'hui, les assises ouvrent dans quelques jours, et le mal est fait, s'il en existe réellement.

— Non , non , ne croye?, pas cela , Marie Monson peut tout ce qu'elle veut; on ne la trouve orgueilleuse que parce qu'elle refuse de se laisser voir un tout petit peu.

— Votre époui, madame Goll, vous a enseigné , je le crains, plus de respect pour la populace qu'elle ne le mérite.

— Golt en a liorrihlemenl peur.

— Et pourtant c'est lui que la loi a choisi pour rappeler au peuple qu'il est sous la dépendance d'un gouvernement. Mais ouvrez-moi cette porte , madame Gott.

— Tout de suite, monsieur Diinscomb. Lorsque vous voudrez sortir, \'0us viendrez m'appeler à celte grille. Puis, baissant la voix : Si vous essayiez de persuader à Marie Monson de se montrer aux barreaux de la fenêtre ?

Dunscomb pénétra dans le corridor avec la ferme intention de ne pas obtempérer au désir de madame Gott. La prisonnière l'accueillit avec aisance et simplicité, comme il s'y attendait. Elle était simplement vêtue , mais avec beaucoup de soin ; et soit naturellement, soit par quelque secret artifice de toilette, elle avait bonne mine. Marie Moulin se tenait à une distance respectueuse , dans un coin de la cellule qu'elle ne quittait presque jamais , laissant sa jeune maîtresse dans une grande chambre que l'on avait meublée tout exprès pour elle.

Après avoir échangé quelques paroles de politesse , Dunscomb prit le sié^e qui lui fut offert, ne sachant trop comment aborder avec cette jeune femme la question du crime dont elle était accusée.

— Je vois, dit-il enfin, et prenant un chemin détourné pour entrer en matière , que vous n'avez rien négligé pour rendre cet odieux séjour moins désagréable pour vous.

— IS'e l'appelez pas ainsi , monsieur Dunscomb; c'est, au contraire, mon lieu de refuge.

— Persistez-vous dans votre refus de me dire contre quoi, miss Monson ?...

— Je ne persiste que dans ce que je crois convenable de (aire. Plus lard peut-être ponrrai-je vous en dire davantage. Mais si ce que m'a dit madame Gott est exact, cts murs ne sont pas trop épais pour me préserver contre la fureur du peuple qui voudrait me mettre en pièces.

Dunscomb ne savait que penser du sang-froid avec lequel elle lui lit cette confidence sur sa situation. Elle siégeait dans sa prison sous l'accusation de meurtre et d'incendie comme une grande dam.e dans son salon , recevant avec bienveillance les hommages rendus .'i sa beauté , à ses grâces , à son esprit. L'expression de son visage était peut-être un peu mélancolique, mais rien n'y dénotait l'embarras ou la crainte.

— Le shérif a igculqué à sa femme un très-gï^and respect pour le peuple, dont, s.-!ns doute, il brigue les sufl'rages en vrai Américain.

— Il en est de même à peu près partout. J'ai beaucoup voyagé , monsieur Dunscomb , et j'ai trouvé que partout les hommes se ressemblent.

— Dans notre pays , mi?s Monson , le peuple possède u;ie puissance qu'il ne faut pas dédaigner dans votre position. Vous feriez bien d'écouter madame Gott , qui vous a conseillé d'y avoir égard.

— Vous ne me conseillerez pas, je pense, de me montrer en public à travers les barreaux d'une prison ?

— Loin de moi toute pensée de cette nature ! je ne voudrais pas vous conseiller de faire quoi que ce fût de contraire à vos habitudes et (I votre éducation , ni d'employer pour votre défense aucun moyen avilissant. IVéanmoins, il est toujours plus sage de se faire des amis que des ennemis.

Marie Monson baissa les yeux, et parut absorbée dans des réflexions élrangèrcs à sa présente situation. Dunscomb pensa qu'il était temps <le s'expliquer et de remplir les devoirs du rcle qu'il avait accepté. Il s'ouvrit clairement h elle sur les conséquences probables du procès qui allait commencer contre elle, et des mesures qu'il importait de )>rendro au plus lot pour en détruire les fâcheux effets. Il fit ensuite allusion aux bruils qui circulaient dans le public et au danger qu'il y avait pour elle à laisser accréditer les suppositions les plus absurdes.

— Ne dois je donc pas être jugée par une cour de justice et par un jury? dit Marie Monson; ils arriveront d'une autre partie du comté, et leur opinion ne pourra se laisser influencer contre moi par ces sots bavardages.

— Les juges et les jurés ne sont que des hommes, et ces bavardages q'ie vou; méprisez se répandent aisément au loin et sans effort : les choses ne sont que rarement reproduites sous leur véritable jour, et ceux qui ne comprennent un sujet qu'à moitié sont toujours disposés à l'exagérer en le rapportant.

— Comment donc vos électeurs parviennent-ils à reconnaître le véritable caractère des candidats qu'ils ont à élire, demanda Marie

Monson en souriant , ou comment peuvent-ils acquérir de justes notions sur les questions qu'ils doivent appuyer ou rejeter?

— Il leur arrive très-souvent de se tromper sur l'un et l'autre cas, et de prendre pour des faits certains les simples apparences. Les masses acquièrent de jour en jour une puissance formidable; elles liennent dans leurs mains , entre autres choses , l'administration de la justice.

— Je ne dois pas être jugée par les masses, sans doute? autrement je serais à plaindre en effet, d'après les informations que je recueille dans mes courtes excursions dans le voisinage.

— Vos excursions, miss Monson! répéta Dunscomb dans le plus grand étonncment.

— Mes excursions , monsieur; j'en fais une tous les soirs , lorsque le temps est favorable , pour prendre un peu d'air et d'exercice. Vous ne voudriez pas , je pense , me voir claquemurée dans cette prison , sans jamais respirer un peu d'air pur ?

— A la connaissance et avec la permission du shérif et de sa femme , je présume ?

— Pas précisément de l'un et de l'autre , bien que je soupçonne madame Gott de ne pas ignorer mes pérégrinations. Ne trouveriezvous pas cruel de me voir privée d'air et d'exercice nécessaires à ma santé , parce que je serais injustement accusée de ces horribles crimes?

Dunscomb pressa son front dans ses mains, comme pour retenir la raison prèle à s'en échapper, ne sachant trop s'il n'était pas sous l'hallucination d'un rêve.

— Ainsi vous avez plusieurs fois franchi l'enceinte de ces murs, miss Monson ? s'écria-t-il enfin.

— Vingt fois au moins. Pourquoi resterais-je renfermée lorsque j'ai toujours entre mes mains les moyens de franchir ces murailles ?

Marie Monson , en prononçant ces dernières paro'e? , montra à son conseil un trousseau de clefs, identiquement semblable à celui que portait madame Gott lorsqu'elle venait lui ouvrir la porte de la galerie. La prisonnière témoignait par un sourire calme combien celte faculté lui semblait naturelle.

— Snvcz-vcus , miss Monson , que c'est un crime d'aider un prisonnier à fuir ?

— Je l'ai entendu dire, monsieur Dunscomb; mais comme je ne me suis pas enfuie, et que je n'ai même fait aucune tentative de ce genre, rentrant toujours en temps opportun dans ma prison, personne ne portera la peine de la liberté que j'ai prise. Telle est du moins l'opinion de M. Timms.

L'expression de physionomie qui accompagna ces paroles déplut à Dunscomb. Sans être absolument empreinte de ruse, elle était assez caractéristique de finesse et d'habileté pour réveiller les premiers soupçons de l'avocat.

— Timms, répéta-t-il hautement, Timms a su tout cela , et il est plus que probable qu'il y a prêté les mains?

— Comme vous dites que c'est un crime d'aider un prisonnier à s'échapper de prison, je ne vous répondrai ni affirmativement ni négitivement, dans la crainte de trahir un complice. Je crois néanmoins que M. Timms n'est pas homme à se laisser prendre aux filets de la loi.

— Puisque vous n'avez pas hésité à me révé'er vos excursions , comme vous appelez vos sorties clandestines, vous pousserez peutêtre bien votre confidence jusqu'à me faire savoir oîi vous allez ainsi?

— Je n'y vois pas d'empêchement. M. Timms m'a dit que la loi ne pouvait" forcer un avocat à trahir les secrets de son client. Je n'ai donc rien à craindre avec vous. Attendez ; je dois remplir envers vous un devoir trop longtemps négligé. Les hommes de votre profession ont droit à des honoraires. A cet égard , je suis en retard avec vous. Me ferez-vous l'honneur, monsieur Dunscomb, d'accepter ce pli que j'avais préparé pour vous ?

Dunscomb , trop homme de sa profession pour paraître embarrassé devant cette offre toute naturelle, prit la lettre, dont il rompit le cachet sous les yeux de sa cliente , et mit à découvert une bank-note de mille dollars. Bien que préparé par Timms à cette offre d'honoraires , l'importance de la somme ne laissa pas que de le surprendre.

— Cette somme, miss Monson, serait beaucoup trop considérable, en admettant que j'eusse entrepris votre défense dans le but d'obtenir une rémunération; mais telle n'a pas été mon intention.

— Ces messieurs de la loi ont droit à leurs honoraires, je crois, comme dans toutes les autres professions; nous ne vivons pas aux temps de la chevalerie, oii de galants champions volaient au secours des demoiselles en péril sans autre but que l'honneur : nous vivons dans un siècle d'or et de ban'K-notes.

— Je n'ai pas l'intention de me placer au-dessus des coutumes de ma profession, et je suis aussi prêt à accepter une rémunération qu'aucun avocat de Nassau street. Toutefois, un motif tout difl'érent m'a déterminé à prendre en main votre défense; et je verrais avec peine que vous voulussiez insister pour me faire accepter de l'argent pour cet objet.

Marie Monson parut touchée de cette marque de désintéressement, et réfléchit à trouver un moyen détourné de lui faire accepter la somme qu'elle lui avait destinée.

Page 1