‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 25 sur 253 · CHAPITRE XXVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVL

11 était rare que le tranquille Pohvarth entreprît une aventure avec une énergique résolution ; mais il était pour ainsi dire transfiguré , quand il dirigea son cheval vers la place du Bassin. Il connaissait depuis longtemps la résidence de Job Pray, et souvent en passant il avait honoré d'un sourire le naïf admirateur de sa science culinaire. Ce fut maintenant avec des intentions moins amicales qu'il contempla les murailles du vieux migasin.

Depuis qu'il avait appris la disparition de son ami, le capitaine s'était mis en frais d'imagination pour former une conjecture. Quels motifs vraisemblables pouvaient décider un époux à quitter si brusquement sa femme le soir de ses noces? Plus Pohvarth réfléchissait, plus il s'enfonçait dans un inextricable labyrinthe, et il saisit avec empressement un fil conducteur, afin de sortir des ténèbres.

Pohvarth s'était toujours demandé pourquoi Lionel avait des communications mystérieuses avec un idiot. Il avait entendu la veille Job se vanter d'avoir tué Mac Fuse, et le hausse-col trouvé dans les cendres confirmait cet aveu, car il dex'ait être tombé de la poche de l'idiot accroupi comme de coutinne au coin du foyer. Pohvarth avait porté au capitaine de grenadiers presque autant d'attachenient qu'au major Lincoln. Or, si le premier avait été victime du maudit fou, n'étail-il pas probable que le second avait succombé aux manœuvres du même misérable? Celte argumentation, développée par diverses considérations subsidiaires, parut lumineuse à Pohvarth. Comme ce philosophe de l'école positive allait toujours au fait, il conclut à trois démarches successives. Il fallait d'abord sonder Job Pray, ensuite lui arracher des aveux, enfin le punir.

Les Ombres du soir se répandaient déjà sur la ville, et le froid avait depuis longtemps chassé les marchands en petit nombre qui continuaient à étaler sous les halles de la viande de boucherie ou des légumes. On voyait à leur place quelques vagabonds suivis de leurs familles atfamées qui cherchaient dans les immondices une répugnante nourriture. Mais si le marché offrait cet aspect de tristesse et de dénûment, la partie opposée de la place était en revanehe pleine d'animation. Le magasin élait environné de soldats qui devaient se livrer à des violences, si l'on en jugeait par leurs mouvements rapides et désordonnés. Les uns remplissait l'air de cris et de menaces, les autres s'armaient des instruments de destruction que la rue pouvait leur fournir. Des curieux suspendus aux fenêtres ou montés sur des bornes applaudissaient de la voix et du geste. Au moment oii Poiwarth remit les rênes à Shearflinl, il entendit quelques paroles <lont l'intonation bien marquée lui fit reconnaître le royal-ii landais, même avant d'avoir distingué dans l'ombre les parements des uniformes. Toute la vérité s'offrit à ses yeux, et descendant vile de sa voilure, il fendit la presse, instinctivement poussé par nue soif de vengeance que combattait un reste d'humanité naturelle. On a vu des hommes meilleurs que le capitaine changer de caractère sous l'influence des passions que soulève une émeute.

Quand il eut pénétré dans la grande salle basse de la maison , son animosilé contre Job élait arrivée au dernier degré. Oubliant son rang et sa dignité, il écoula avec un plaisir inexplicable les menaces et les imprécations qui grondaient de toutes parts; mais il songea que si les soldats assouvissaient leur rage, il ne pourrait obtenir de renseignements sur le sort de Lionel, et animé par cette idée, il repou-sa la foule, afin de prendre une part active à I affaire.

11 y avait encore assez de clarté pour apercevoir sur un grabat, «u centre de la salle. Job Pray, qui, dans sa terreur, essayait de se lever et que ses douleur» forçaient à rester étendu. Les luunelles de ses yeux étaient gonflées et élincclanles} de larges taches rouges cou-

LIONEL LINCOLN

SI

vraient son visage ; enfin il avait tous les syraptônies de répidémie roi!;nanle. Autour de celte triste victime de la (liiuvi-eté et de la maladie étaient groupés quelques soldats audacieux, reste des grenadiers du 18' ; d'autres moins animés ou plus timides avaient soin de se tenir à distance de l'atmosphère contagieuse de la petite vérole. Le sang et les contusions dont l'idiot était couvert attestaient déjà les attaqfies de ses bourreaux, qui n'employaient pas heureusement des armes bien dangereuses. Malgré sa grande faiblesse corporelle et les dangers qui l'environnaient, Job faisait face aux agresseurs avec une stupide résignation.

A la vue de ce révoltant spectacle, Pohvarth s'attendrit, et il essaya de dominer le bruit de cinquante voix discordantes. Mais ses remontrances ne furent pas écoutées par l'ignorante et furieuse multitude.

— Arrachez lui ses haillons 1 s'écriait l'un j ce n'est pas un être humain ; c'est un diable !

— C'est bien à lui de tuer la fleur de l'armée anglaise! disait un autre; sa petite vérole n'est qu'une infâme invention de Satan pour le sauver du supplice.

— Il n'y a que le diable pour inventer une pareille maladie, interrompit un troisième; prenez garde, mes enfants, prenez garde, il vous épargnerait la peine d'être inoculés.

— Finissons-en avec sa maladie et avec lui , reprit le premier soldat; mettons le feu à ses guenilles !

— Du feu pour brûler le scélérat! répétèrent une vingtaine de soldats.

Polwarth essaya de nouveau de se faire entendre, mais inutilement. Cependant le calme régna un moment, lorsque l'on eut appris qu'il n'y avait dans la maison ni feu ni combustible.

— Place ! place! s'écria un grenadier gigantesque, dont la sourde colère débordait enfin, comme celle d'un volcan qui va faire éruption. Voici un feu capable de détruire une salamandre! Que ce coquin soit saint ou diable , il a grand besoin de prières,

A ces mots le grenadier coucha en joue le malheureux homme, qui recula instinctivement. Toutefois sou sort eût été décidé, si Polwarth n'avait relevé l'arme avec sa canne.

— Arrêtez, brave grenadier, dit-il en évitant prudemment de prendre un ton d'autorité, votre conduite n'est pas celle d'un soldat. J ai connu , j'ai aimé votre commandant; je veux le venger comme vous, mais tâchons d'abord d'obtenir des aveux de ce mécréant.

Les regards de fureur qui répondirent à ce conseil n'étaient pas propres à faire supposer qu'il serait suivi..

— Sang pour sang ! s'écrièrent plusieurs soldats; et ils allaient recommencer les hostilités, quand un vieux grenadier reconnut heureusement Pohvarth pour un des anciens intimes de Mac Fuse. 11 communiqua sa découverte à ses camarades, et le capitaine éprouva un véritable soulagement en entendant son nom passer de bouche en bouche avec les commentaires suivants :

— C'est un vieil ami 1 un oflicier des troupes légères! ce sont les rebelles qui lui ont tnlevé une jambe.

Aussitôt que ces explications eurent été généralement comprises, un cri unanime s'éleva :

— Vive le capitaine Polwarth I vive son ami , le brave capitaine Pohvarth !

Ravi de son succès et des égards qui lui étaient prodigués , le médiateur profita du léger avantage qu'il avait obtenu pour reprendre la parole.

— Mes amis, dit-il, je vous remercie de votre estime, et vous pouvez compter sur la mienne. J'aime le régiment royal-irlandais, dont j'ai connu particulièrement le capitaine, assassiné, comme j'ai lieu de le craindre, contrairement à toutes les lois de la guerre.

— Sang pour sang !

Polwarth s'apereut que s'il laissait grossir le torrent, il lui serait impossible de l'arrêter; il répondit :

— Que notre vengeance soit terrible , mais qu'elle soit mûrement réfléchie et justifiée par des faits positifs. Un vrai soldat attend toujours des ordres, et quel est le régiment qui peut se vanter de sa discipline, si ce n'est le 18"^? Formez-vous en cercle autour du prévenu et assistez à son interrogatoire. Après quoi, s'il est reconnu coupable, je le livrerai à votre merci.

Les assaillants ne virent dans la procédure proposée qu'une ex.écutiou plus méthodique de leurs intentions violentes, et ils l'accueillirent par de bruyantes acclamations. Pouf gagner du temps, le capitaine demanda de la lumière; il voulait, disait-il, étudier les contractions de la physionomie de l'accusé. Comme la nuit approchait, cette requête parut raisonnable, et les individus qui avaient hâte de répandre le sang de Job ne songèrent plus qu'à satisfaire le désir inoffensif du capitaine. Un ramassa les tisons qu'on venait d'apporter pour brûler le coupable, et qui avaient été jetés dans un coin; ou y ajouta des paquets d'étoupe , et bientôt une vive clarté pénétra jusque dans les moindres crevasses du vieil édifice.

Le capitaine ouvrit alors la séance; les mécontents consentirent à ne pas maltraiter provisoirement l'accusé; et le silence se rétablit si bien, qu'on n'entendait plus que la respiration oppressée de la victime. Jugeant toutefois aux regards farouci.es de ses auditeurs qu'un retard pouvait avoir des dangers , le capiluiau commenta l'iutenogatoire.

— Accusé Job Pray , dit-il, vous voyez à la manière dont vous êtes entouré, que l'heure du juc;ement est arrivée pour vous, et que vous n'avez de chance de salut que dans les aveux les plus complets. Répondez donc aux questions que je vais vous adresser.

Le capitaine s'arrêta pour laisser à son allocution le temps de produire de l'effet; mais Job , s'apercevant que la colère de ses bourreaux s'était momentanément apaisée, se cacha la tête sous la couverture, et demeura plongé dans un profond abattement.

— Vous connaissez le major Lincoln? reprit Pohvarth.

—- Ce n'est pas de lui qu'il s'agit, s'écrièrent trois ou quatre grenadiers.

— Un moment, mes braves, j'arriverai plus vite à la connaissance de la vérité en prenant cette voie indirecte.

— ^ ive le capitaine Pohvarth ! s'écria la foule ; vive celui dont les rebelles ont coupé la jambe !

— Merci, merci , mes excellents amis !... Allons , accusé , oserezvous nier que vous connaissez le major Lincoln ? »

Après un instant de silence , Job murmura sous la couverture :

— Je connais tous les gens de la ville, et le major est un enfant de Boston.

— Mais vous avez eu des relations plus directes avec le major!... Contenez votre impatience, mes amis; ces questions aboutiront infailliblement à faire tout découvrir... Vous le connaissez mieux que tout autre oflicier de l'armée ?

— lia promis d'empêcher Job d'être battu par les grenadiers, et Job a consenti à faire ses commissions.

— Un pareil arrangement trahit une intimité qui n'est pas ordinaire entre un homme raisonnable et un fou. Puisque vous avez des rapports avec lui, je vous demande ce qu'il est devenu.

Le jeune homme ne fit aucune réponse.

— On vous soupçonne de savoir pourquoi il a quitté sa famille, reprit Pohvarth ; je vous somme de le déclarer.

— Je n'en sais rien , répondit l'idiot avec un accent de vérité.

— Si vous ne voulez pas répondre, je serai forcé de vous abandonner à ces braves grenadiers.

Cette menace décida Job à relever la tête et à reprendre l'attitude vigilante à laquelle il avait renoncé.

— Sang pour sang ! répétèrent quelques soldats.

Le malade, dont nous avons assimilé la faiblesse mentale à l'idiotisme, faute d'une espression plus juste, parut comprendre à merveille le sort qu'on lui réservait. La force du feu intérieur qui le consumait, tout eu desséchant les sources de son evistcuce , semblait purifier son esprit.

— Il est contre les lois de la baie, dit-il d'un ton solennel , de battre et de tourmenter un homme; bien plus, la sainte Ecriture le défend. Si voui n'aviez pas établi un chantier dans l'égli e du Nord, si vous n'aviez pas installé des chevaux dans l'église du Sud, vous pourriez aller entendre des prédications qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête!

Des clameurs réitérées succédèrent à ce mot.

— Qu'on se débarrasse de ce fou!

— Le misérable sejouc de nous!

— Est-ce que son église de bois était faite pour de vrais chrétiens?

— Assez ! assez !

— .^ang pour sang!

— Arrière ! s'écria Polwarth, qui brandit en même temps sa canne : avant de prononcer la sentence, attendez la fin du procès... Accusé, c'est la d<ruière fois que je vous inlerrosje, et votre salut dépend de votre sincérité. Vous avez pris les armes contre le roi d'Angleterre; je vous ai vu moi-même combattre, quand les troupes ont... fait une contre-marche en sortant de Lexington. Depuis, vous avez rejoint les rebelles au moment oii les troupes royales montaient à l'assaut des retranchements de Charlestown.

En cet endroit de sa récapitulation, le capitaine fut tout à coup épouvanté par les regards sinistres des assistants ; il ajouta avec un louable empressement :

— Vous aviez les armes à la main dans ce jour glorieux où les troupes de Sa Majesté ont dispersé les bandes provinciales qui tentaient en vain de résister à leur vaillance !

— Bravo! bravo! vive le capitaine! s'écrièrent les soldats.

— Ce jour-là , continua Pohvarth animé par ces témoignages d'approbation, de braves militaires ont succombé ; d'autres ont été mutilés, et emporteront jusqu'au tombeau le souvenir de leurs exploits; d'autres enfin ont été assassinés.

— Oui, oui ! s'écrièrent les grenadiers.

— Souvenez-vous de Mac Fuse? reprit le capitaine d'une voix de tonnerre : il a été tué dans nos retranchements après la victoire! répondez, misérable, est-ce vous qui avez commis ce crime ?

Job murmura quelques mots inintelligibles dont on n'entendit que ceux-ci :

— Le peuple leur donnera une leçon !

— A mort! à mnrt' s'écrièrent quelques grenadiers. *

— Encore un moment, dit Pohvarth, je tiens à éclaircir tout C6 qui se rapporte à mon ami... Parlez, accusé; que savez-voiis de 1* mort du commandant de ces biaves grenadiers?

LION Kl, LINCOLN.

,Tob avait «^rouli' atlcntivenioiit l'inTcrrogatoirc sans pirdrc de vue aucun dos mouvements de ses ennemis. Il ri'pondil d'un air de triomplio :

— I.edix-lmitièmc est monté h l'assaut en poussant de grands cris, mais riiomme le plus grand du riîgimcnt a crii5 pour la dernière fois.

l'olwartli tremWa malgré lui , et faisant signe aux assistants de se tenir à l'écart, il mit sous les yeux de l'idiot le liaussc-col tout bosselé.

— (Connaissez vous ceci? demanda-t-il ; d'où est partie la balle qui a traversé ce hausse-col?

Job prit l'objet qu'on lui présentait , et le regarda d'un air hébété ; mais sa figure s'éclaira par degrés d'un rayon d'intelligence, et il rejiartit avec orgueil :

— ,Iob est fou , mais il vise juste! Cette réponse fit tressaillir Pol- Marlh, et indigna tous les assistants. Ils se levèrent comme un seul homme en faisant retentir le magasin de leurs cris de vengeance. A ingt supplices furent proposés à la fois avec la véhémence qui caractérise les Irlandais ; mais celui du feu obtint la préférence , et un homme saisit un paquet d'étoupe enflammé.

— 11 faut l'étouffer, le brûler! c'est un ange des ténèbres! qu'il disparaisse de la surface de la terre !

Celte barbare proposition fut accueillie avec une sorte de frénésie, et déjà le malheureux sans défense était enveloppé de fumée, lorsqu'une femme, s'élançant au milieu de la foule, écarta les incendiaires avec une force presque surnaturelle. Sans crainte de s'exposer aux flammes, elle étouffa celles qui avaient déjà atteint le grabat, et se plaça devant la victime comme une lionne qi.i défend ses petits.

— Monstres! s'écria-t-elle d'une loix qui domina le tumulte, n'avez-vous pas de cœur? n'avez-vous pas d'entrailles? Qui vous a donné le droit de juger et de punir? N'y a-t-il point de pères parmi vous, pour assister aux tortures d'un fils mourant? N'y a-t-il point de fils, pour être témoin des douleurs d'une mère?

Les assaillants se regardèrent avec stupeur, et demeurèrent indécis. Quelques-uns pourtant osèrent murmurer encore tout bas : Sang pour sang!

— Lâches! reprit l'intrépide Abiga'il; vous n'avez de soldats que le nom ! Pourquoi venir ici vous rassasier de sang humain ? Allez donc sur les collines, vous y trouverez les hommes de la baie qui sont prêts à vous braver les armes à la main; mais ne venez pas ici attaquer un pauvre enfant ! Quoiqu'il soit faible et frappé par une main plus puissante que la vôtre, mon fils vous retrouvera là-bas pour défendre contre vous la cause de la patrie et des lois.

Les agresseurs étaient déconcertés ; néanmoins quelques-uns émirent la proposition de brûler ensemble la mère et le fils ; mais tout à coup un homme vigoureux se fit jour à travers la foule, suivi d'une femme dont la tournure et le costume annonçaient un rang supérieur. Cette apparition inattendue mit un terme au désordre , et le plus profond silence régna dans le vieux magasin.

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