CHAPITRE XIX
Il n'existe pas de signe plus certain de principes élevés et de bonne éducation , qu'un souverain mépris pour les bavardages calomnieux. L'existence de ce vice est déplorable chez la femme , qui n'est que trop exposée à en subir l'inQuence , par ses dispositions naturelles à la curiosité , par son éducation et par les habitudes casanières de sa vie privée. Mais lorsque les hommes cèdent à cette propension détestable , ils ne tardent pas à devenir méchants et méprisables. IN'ous ajouterons ici , comme résultat d'une longue habitude d'observation , que ceux qui sont plus justiciables des jugements sévères de la société sont toujours les plus enclins à trouver des fautes chei leurs semblables. Les hommes véritablement bons s'abstiennent de participer au scandale et à la calomnie, parce qu'ils sont humbles, et qu'ils jugent leurs propres faiblesses.
Lorsque l'on réfléchit à la somme d'injustice répandue de cette manière sur la surface du globe, sans qu'il soit possible d'y apporter le moindre remède, on se demande pourquoi le genre humain , instinctivement et d'un commun accord , ne cherche pas à extirper dans sa racine un mal si pernicieux à ses intérêts et à son bien-être.
Biberry montrait un exemple frappant de cette triste vérité le matin même du jour où le procès de Marie Monson allait être jugé. La fenêtre de la prison était assiégée d'une foule de curieux, qu'irritait la disposition des rideaux , tirés avec soin , afin d'empêcher leurs regards indiscrets de pénétrer dans l'intérieur. La plupart de ces curieux appartenaient à cette classe d'individus qui ne pouvaient s'imaginer qu'il était asseï cruel pour une femme de se trouver sous les coups d'une accusation capitale sans être encore obligée de subir la torture morale d'une exposition publique aux regards avides et indiscrets de la foule. L'accusée était supposée avoir violé les lois du peuple , et le peuple pensait que son privilège lui donnait le droit de devancer le châtiment par l'insulte.
— Pourquoi ne veut-elle pas se montrer au public ? s'écria un des curieux , vieillard dont les cheveux avaient blanchi sous une fausse interprétation des droits du peuple. J'ai vu dans ma vie plus d'un meurtrier, et je n'ai pas peur de les dévisager, pourvu qu'on les enchaîne solidement , et qu'ils soient gardés à vue.
Cette saillie provoqua dans la foule une gaieté farouche.
— Vous ne pouvez espérer qu'une dame à la mode, qui pince de la la harpe et parle français, exposera ainsi son joli visage aux regards de la populace, dit une sorte de gentilhomme déguenillé que l'on pouvait reconnaître , à l'agenda qu'il tenait à la main , pour l'un de ces sténographes envieux de remplir leur carnet des calomnies les plus absurdes, pourvu qu'elles attirassent l'attention du public.
Un rire inhumain , mêlé de clameurs qui appelaient son nom it haute voix , parvint aux oreilles de l'accusée tandis qu'elle était agenouillée derrière son rideau, avec Anna Updjke, pour implorer l'assistance céleste dans ce moment de cruelle épreuve.
^ ers le milieu de la chaussée , un saute-ruisseau de bas étage . stylé par \\ illiam , répandait une nouvelle calomnie, qui contribuait à pervertir l'opinion de la moitié des habitants de Dicke et les excitait contre la prisonnière.
— C'est bien la chose la plus extraordinaire que j'aie jamais entendu raconter, disait ce Sam Tongue, dont le nom véritable était Hubb, et si incroyable que , bien que j'entreprenne de la reproduire , je ne force personne à me croire... S oyez-vous , messieurs , coutinua-t-il s'adressant à un groupe , au milieu duquel on voyait hgurer des témoins et des jurés; on dit que cette Marie Monson fut envoyée , dès l'âge de dix ans, dans l'ancien monde pour y faire son éducation, et qu'elle y est restée assez de temps pour apprendre à pincer de la harpe et autres diableries de même naluic. 11 est malheureux, je l'ai toujours dit, que l'on envoie nos jeunes filles d'Amérique se pervertir dans l'ancien monde. L'éducation du pays , voilà ce qu'on appelle la véritable éducation; et je suis d'avis que ce que l'on ne peut apprendre chez nous ne vaut pas la peine d être appris ailleurs.
Ce sentiment fut accueilli comme toutes les opinions qui font ressortir la supériorité des Américains aux yeux de cette classe d'individus. Un murmure d'approbation circula d'une extrémité à l'autre de la fotile.
— Mais il n'y avait pas grand mal à cela, dit un certain Ilicks, qui aimait à tirer des conséquences de toutes choses , tout le monde aurait pu , comme Marie Monson, être élevé en France. Je ne pense pas que cela puisse tourner à son désavantage dans le procès.
— Je n'ai pas dit que cela serait, répliqua Sam Tongue, quoiqu'il soil bien reconnu que la France n'est pas un pays religieux ni de vraie liberté.
— Tout cela ne prouve rien contre Marie Monson , surtout puis-
que vous dites qu'elle est sortie jeune de son pays. Ce ne fut pas sa faute si ses parents...
— Klle n'a pas de parents. VoiU le grand mystère. On ne lui en a jamais connu. Une fille sans parents, sans amis d'aucune sorte, élevée sur une terre étrangère, apprenant à parler toutes sortis de langues , jouant de tous les instruments étrangers , et revenant grande dans son pays, avec ses poches pleines d'or comme au retour de Californie, sans que l'on sache ou elle l'a pris, c'est étrange!
— Klle n'est jias coupable à cause de tout cela, reprit Ilicks, qui avait si bien pris déjà la déftnse de l'accusée qu'il se croyait intéressé à son acquittement , la preuve doit être directe et sans aucune espèce do doute pour accabler un accusé homme ou femme.
— Je sais cela aussi bien que le meilleur avocat de Dicke; mais les antécédents parlent contre une accusée ou en sa faveur, et c'est ce que nous verrons aux assises de ce jour. On sait que celte Marie Moni'on a beaucoup d'argent en sa possession , mais on ne sait pas oii elle l'a pris.
— Ceux qui la croient coupable disent qu'elle l'a pris dans le bas de madame Goodwin, répliqua Hicks en riant; mais, pour ma part, j'ai vu ce bas, et j'ai la certitude qu'il ne contenait pss cinq cents dollars, si seulement il en tenait quatre cents.
Le sténographe tira son calepin et écrivit pendant quelques instants. Le soir même parut dans le journal du soir un paragraphe rapportant la discussion de Tongue et d'Hicks, mais oii ni l'un ni l'autre n'eussent reconnu ce qu'ils avaient dit. Ce journal parvint à Biberry dans la matinée du lendemain, et exerça une assez importante influence sur les destinées de l'accusée.
Au comptoir de madame Horton, la discussion était vive également et sur le même sujet. Cette auberge étant la plus fréquentée par les jurés, les agents de 'J imms et de William y avaient été dirigés en plus grand nombre. C(S hommes n'avaient pas tous la conscience du rôle ignoble qu'on leur faisait jouer ; ceux qui les dirigeaient étaient trop habiles pour ne pas déguiser jusqu'à un certain point l'ignominie de leur action. Aux uns, ils avaient dit qu'ils favorisaient la justice en abaissant l'orgueil aristocratique au niveau des droits de la masse. Aux autres, les agents de Timms avaient persuadé qu'ils agissaient en faveur d'une femme faible et sans défense qu'accablait l'avarice connue du neveu des Goodwin et qui courait le danger de tomber dans les trames que l'on avait ourdies contre elle pour la livrer à la vengeance de la loi. Ces raisonnements étaient accompagnés de gratifications libérales, mais données sous forme de compensations largement acquises ; le fripon le plus endurci éprouvant une certaine satisfaction à persuader qu'il agit sous l'influence de motifs auxquels il est resté complètement étranger.
Les agents de A\ illiam avaient l'avantage sur la majorité du public. Ils s'adressaient aux préjugés grands comme le monde, et l'amour-propre de la victoire stimulait leur cupidité. Leur tâche était ainsi la plus facile. Celui qui ne fait que faciliter le développement de nos mauvais instincts est plus sûr de trouver des auditeurs bienveillants, pourvu qu'il leur cache son pied fourchu, que celui qui ne s'appuie que sur le raisonnement. Voe singulière histoire circulait autour du comptoir aux dépens de l'accusée, et son invraisemblance même la faisait admettre plus aisément par les esprits crédules, parce qu'elle dépassait toutes les absurdités de l'invention.
On disait que Marie Monson était une riche héritière de haute origine et parfaitement élevée. Elle avait été mariée à un homme d'égale position de rang et de fortune, mais beaucoup plus âgé qu'elle; c'était ce que l'on appelle en France, la patrie de l'époux, un mariage de raison, conclu par les parents et tuteurs de la jeune femme sans consulter ses goûts, ses sympathies ou sa volonté. Après une année de cette existence, le couple mal assorti était arrivé en Amérique, oii se trouvait toute la fortune territoriale de la jeune femme. La propriété exclusive de celte fortune , conformément à la nouvelle loi, possession unique et absolue de la femme, fut l'une des causes principales des discussions qui ne tardèrent pas à s'élever entre l'homme et la femme. Un refroidissement s'en était suivi ; et, peu de temps après, la femme avait déserté le domicile conjugal et s'était cachée chez les époux Goodwin , tandis que les émissaires de son époux battaient le pays pour découvrir ses traces. On ajoutait à titre d'embellissement à celle histoire étrange, mais nullement invraisemblable , qu'une folie occulte était héréditaire dans la famille de la dame , et l'on supposait que les excentricités de sa conduite pouvaient bien remonter à celle maladie, ou que l'incendie et le meurtre n'eussent été (|uc les conséquences d'un de ses violents accès.
AVilmeler entendit dans l'auberge, pour la première fois, cette étrange rumeur qui circulait sur le passe mystérieux de la jeune femme. Il en fut attristé, quoique Anna eût à peu près reconquis son empire sur son cœur. Il la raconta à Millington, et tous deux cherchèrent en vain à retrouver la trace de celte absurde calomnie. L'un avait entendu en raconter les circonstances par un autre , mais personne ne pouvait dire qui l'avait le premier avancée. Les jeunes gens renoncèrent à découvrir l'auteur, et se dirigèrent vers le domicile de Timms, où ils comptaient trouver Dunscoinb.
L'élude de maître Timms était située au rez-do-cliausséc d'une petite luaison ornée de jalousies, dénommées à tort vénitiennes,
LES MOEURS DU JOUR
peinte à la cliaui , et d'une élëgance ilouteuse à cause de ses prétentions arcliitecturaies. Elle contenait deux on trois chambres, dont l'une servait d'entrée et de salle d'attente pour les clients, et l'autre d'étude proprement dite. IJunscomb était dans cette dernière, tandis qu'un clerc et quelques clients campagnards stationnaient dans la première. John et Millington entrèrent en personnes familiarisées avec les localités.
\\ ilmeter, allant droit au but, exposa à son oncle l'étrange récil que l'on faisait circuler dans Biberry sur sa cliente. L'oncle écouta jusqu'au bout sans répondre, pâlissant à mesure que John avançait dans son récit; et lorsqu'il l'eut achevé, Dunscomb se retournant vers Millington :
— A 0U3 avez entendu raconter cette histoire, Michel ? denianda-t-il.
— Oui, monsieur; John et moi nous avons cherché à en découvrir la source.
— Et quel a été votre succès ?
— Nul; elle est dans toutes les bouches, mais personne ne sait il'oii elle sort.
— Avez-vous saisi le rapport qui m'a frappé , qui m'a même oppressé ?
— Parfaitement , monsieur, et je fus moi-même frappé de la conformité de ces faits avec ceux que vous m'avez communiqués il y a quelques mois.
— C'est qu'il y en a en ellet formant une forte probabilité en faveur de cette supposilion. (ju'est devenu maître i imms ?
— Présent, répondit ce dernier de l'autre pièce. Je dépêche l'un de mes clercs vers un de nos agents pour savoir ce que tout cela veut dire.
Cependant Timms échangeait tour à tour quelques paroles avec les clients qui l'avaient attendu, affirmant à chacun d'eux qu'il n'y avait pas le plus léger doute possible sur le gain de leur procès. Nous ajouterons ici , pour donner un exemple de l'erreur dans laquelle tombent souvent ces prophètes delà loi, que Timms perdit successivement ses trois causes, au grand désappointement des braves cultivateurs qui s'étaient reposés du succès sur son talent et sur les promesses dorées qu'il leur avait faites.
L'agent que maître Timms avait envoyé quérir fil bientôt acte de présence dans l'étude. C'était un homme d'apparence commune plutôt qu'honnête, avec un regard faux et satanique. Le clerc l'annonça sous le nom de M. Johnson.
— Eh bien ! Johnson, quelles nouvelles? commença Timms , vous n'avez rien à craindre devant ces messieurs , ce sont des amis de Marie Monson ; parlez, et évitez les détails trop particuliers.
Johnson cligna de l'œil; et, prenant une chique de tabac pour se donner le temps de réfléchir à ce qu'il allait dire, il s'inclina très-respectueusement devant le grand avocat du barreau, et jeta un coup d'oeil pour mesurer la valeur de leur antagonisme ou de leur dévouement.
— Pas très-bonnes, fut la réponse. Cet instrument étranger, que l'on dit ressembler à celui dont Oavid jouait devant Sjiil, a fait beaucoup de mal. C'est un mauvais système que de chanter sur une accusation de meurtre.
— Avez-vous entendu faire quelque révélation sur la vie passée de Marie Monson? Et d'oii viennent cts divers renseignements?
Johnsun connaissait parfaitement l'origine de certaines rumeurs, celles surtout qui étaient favorables à l'accusi'e, mais il comprit que Timms ne faisait pas allusion à ces sortes de bruits.
— Biberry regorge de propos et de rapports qui circulent sur cette aft'aire, répliqua Johnson avec prudence. Les parties font ce qu'elles peuvent pour défendre leurs causes devant l'opinion publique.
— \ ous savez ce que je veux dire , répondez catégoriquement, nous n'avons pas de temps à perdre.
— Je comprends ce que vous voulez dire, maître Timms; le bruit m'en est parvenu aux oreilles. A mon avis, la personne qui l'a répandu n'est pas des amis de lAIarie Monson.
— \ ous pensez que cela lui fera du tort ? *
— Au grand dommage de son cou. Eve, avant qu'elle eût goûté la pomme, ne se fût pas tirée innocente d'une telle accusation. Je considère votre cliente comme une femme perdue , m.iitre Timms.
— Est-ce là l'opinion générale , du moins autant qu'il est en votre pouvoir d'apprécier?
— C'est l'opinion qui circule parmi les jurés.
— Les jurés! s'écria Dunscomb; que diable pouvez-vous savoir de l'opinion des jurés, monsieur Johnson?
Un froid sourire effleura les lèvres de cet homme, qui fixa les yeux sur Timms comme pour trouver un moyen de sortir de la diliiculté. Une légère contraction des sourcils , imperceptible pour tous ceux qui se trouvaient dans l'étude, mais parfaitement intelligible pour l'agent, l'avertit de se tenir sur ses gardes.
— Je ne sais que ce que je vois et j'entends. Les jurés sont des hommes, et sujets à laisser lire dans leurs pensées par d'autres hommes'sans que ces derniers s'exposent ii braver la loi. J'ai moimême entendu raconter cette histoire en présence de sept membres du jury. On n'a rien dit, je l'avoue, du meurtre ni de l'incendie; mais un tel récit de la vie privée de l'accusée nous a été délivré, que
lady Washington elle même n'aurait pu résister si elle eût vécu pour être accusée d'un crime capital.
— A-t-on agité la question de folie? demanda Uunscomb.
— C'est un moyen trop usé aujourd'hui, il n'y a plus à y compter,
— Mais que dit-on à ce sujet ?
— A vous dire vrai, on en a parlé, mais comme la supposition était favorable à Marie Monson , on ne l'a pas soutenue.
— Votre avis est que l'histoire a été mise en circulation par les personnes qui penchent pour l'accusation ?
— J'en suis sûr. Un de l'ùu're côté vient de me dire il n'y a pas dix minutes : Johnson, nous sommes de vieux amis. (Il a l'habitude de me parler familièrement.) Johnson, vous feriez mieux d'y renoncer. Qu'est-ce que cinq mille dollars pour cette femme ?
— Depuis si longtemps que je suis au barreau, s'écria Dunscomb avec résignation , je ne m'étais pas fait une idée de cette manière d'administrer la justice du pays. En tout cas, cette illégalité nous donnera l'occasion de demander la révision du procès.
— Le plus malin avocat qui ait jamais traversé le pont d'Harlem peut encore apprendre quelque chose dans le vieux comté de Dicke , dit Johnson. Quant à de nouvelles procédures, je m'étonne seulement que ses avocats n'en aient pas une chaque fois qu'ils sont battus.
— Je voudrais bien savoir comment? Ce serait un bon secret à obtenir.
— Avec un billet de cinq dollars vous l'aurez !
— En voici un de dix dollars , dites-moi votre secret.
— Maître, je déclare que vous vous conduisez en gentilhomme, quelle que soit l'opinion générale sur votre compte. J'aime mieux traiter avec vous qu'avec William , malgré la réputation qu'il a su se faire dans ce pays. Tenez feraie, et vous serez nommé représentant. Election, voilà le gouvernement d'Amérique.
— Je crois que vous avez raison , Johnson.
Sur ces entrefaites, Dunscomb, son neveu et Millington quittèrent l'étude sans que leur départ fût remarqué par les deux compères, qui étaient absorbés parla question de l'élévation de Timms au sénat. À propos de sénat, comme ce livre est destiné à parcourir diverses contrées , nous croyons utile d'expliquer qu'il y a en Amérique deux sénats : celui de chaque Etat séparément, et celui des Etats-Unis; ce dernier étant le corps le plus important et le plus digne. Il est malheureusement trop vrai que les élections sont tout pour le peuple d'Amérique, excepté dans les circonstances qui provoquent un soulèvement. Le sénat de chaque Etat renferme souvent des membres indignes de leur mandat; ce sont le plus souvent des hommes qui ont obtenu leur siège par corruption, et qui feraient mieux, dans leur intérêt comme dans celui du public, de s'occuper de leurs propres affaires. C'est à peu près tout ce que l'on peut dire d'un sénat particulier, sorte d'assemblage de partisans politiques qui n'imposent pas un bien grand respect. Le sénat des Etats-Unis est plus respectable, sans être complètement immaculé.
— Je crois que vous avez à moitié raison, Johnson , reprit Timms, l'élection est le gouvernement de ce pays. Mais voyons ces moyens d'arriver au renvoi d'une affaire à une autre session.
— Je m'étonne, squire, qu'un homme de votre expérience m'adresse une pareille question. La loi est assez sévère pour maintenir dans leur sphère les jurés, les constables et les geôliers; mais les jurés les constables et les geôliers n'aiment pas rester forcément en place , et il n'existe pas une alTairesur dix oii les jurés ne se laissent égarer, et oii les constables ne s'introduisent dans la chambre des jurés. On ne peut peser les Américains libres comme la viande d'un bétail quelconque. Comme vous dites monsieur, chaque homme commence à croire qu'il fait partie du peuple, et alors il sait bientôt ce qui lui reste à faire.
— Où est M. Dunscomb ?
— Il est sorti il y a un moment avec les deux jeunes gens. Je ne m'étonnerais pas qu'il fût sorti pour aller engager les hommes à détruire ce faux bruit que l'on fait courir sur Marie Monson. Cette besogne me revenait de droit.
— Les grands avocats ne se mêlent pas de ces sortes d'aft'dires, ou, s'ils le font, ils s'en cachent. Non; il est parti pour la prison, oii il faut que j'aille le rejoindre.
Dunscomb était en effet parti pour la prison, ^larie Monson, Anna et Sara, ainsi que Marie Moulin, s'étaient habillées pour paraître devant la cour; la première avec une admirable simplicité et un soin plus admirable, les trois autres conformément à leur rang dans la société. A l'exception de Marie Monson , qui persévérait dans une attitude calme et vraiment extraordinaire , les autres femmes étaient inquiètes et agitées.
— La Providence m'a placée dans une situation critique, dit cette étrange créature , et si je reculais devant ce procès, ou que je cherchasse à l'éviter par quelque faux-fuyant , mon nom serait souillé d'une tache indélébile. Il est indispensable que je sois acquittée. C'est ce qui aura lieu avec la protection ([ue Dieu accorde à l'innocence , et je pourrai retourner en paix et avec une conscience paisible auprès de mes amis.
— Ces amis devraient être connus de nous , répondit Dunscomb , et ils auraient dû accourir pour vous protéger par leur présence.
LES MOEURS DU .lOUU.
— Em!... lui... jnmnis... tant que je vivn<i , jamais !
— ^'oyf7. ce jeune Iiominc, Maiie Moiison, vous le connaissez de nom , je crois ?
— Marie iMonson se tourna du côt(^ de Millinglon, sourit froidement sans paraître troulili'e.
— Qu'esl-il pour moi ?... Rien ! Voilà la femme de son choix. .. A elle tous ses soins et sa sollicitude.
— Me comprenez-vous, Marie Monson? Il est tri-s-important que je sois instruit.
— Peut-être, monsieur Duuscomb. Vous parlez par énigmes ce matin.
— Dans une demi-beiire la cloche du palais annoncera le moment de votre jugenunt, et votre vie est en jeu dans ce procès.
Les joues de l'iiccusée ]iâlirent passagèrement; mais la couleur revint bientôt plus vive et d'une teinte plus foncée , tandis que son œil brillait d'orijueil et de résolution.
— Laissez vinir le jugement, répliqua-telle avec calme, l'innocence ne saurait trembler. Ces deux innocentes et puiTS jeunes filles ont promis de ni'acconipai;ner et de rester auiliès de moi pendant la durée du procès. Pourquoi hésiterais je '
— J'irai aussi , s'écria Millington paraissant prendre une soudaine résolution.
— Vous!... C'est bien. Pour l'amour de cette chère fille, vous pouvez, venir.
— Pour nulle autre raison , Jlarie ?
— Pour aucune autre, monsieur. Je sais l'iiilérèt que vous et M. Wilmeter m'avez témoigné, et je vous en remercie du fond du cœur. Ah ! la bonté me trouve toujours reconnaissante.
E^ur la première fois depuis son emprisonuement, l'accusée montra qu'elle était réellement femme en versant un torrent de larmes.
Duuscomb , reconnaissant l'inuliiilé d'insister auprès d'elle pour obtenir quelques renseignements sur ses antécédents , se relira laissant la prisonnière baignée de larmes; et ayant pu obtenir dans la prison quelques informations utiles à la défense , il se dirigea vers la salle de justice en compagnie de Millington : tous deuï^causant à voix busse, afin de ne pas être entendus des curieux qui alUuaicnt aux alentours de la cour de justice.