‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 246 sur 253 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

— (irelfier, appelez les noms de MM. les jurés, dit le président. Monsieur le shérif, je ne vois pas l'accusée à son banc.

LES MOEURS DU JOUR

Les juvës répondirent tous à leur nom dans l'ordre de la liste, et peu après Marie Monson parut en compatjnic des dames qui lui servaient d'escorte.

Il se lit un profond silence dans l'auditoire, car on sentait que le moment ilait proche oii le sort de l'accusée aillait être prononcé. [Marie Monson étudiait avec intérêt les vis3j;cs des juré;, comme pourclicrclicr si dans ces différentes natures il y en eût qu'elle pût considérer comme ses pairs par leur position de fortune ou par leur éducation. Son eiamen r.e fat pas favorable à ses espérances, car tous appartenaient à la classe plébéienne du district.

— Monsieur le procureur, vous avez la parole, dit le président. Ce digne fonctionnaire se leva, s'inclina devant la cour et les jurés,

fl commença son exorde. Sa parole était simple, naturelle et digne. H saisissait clairement tout ce qui était à sa portée, et doué d'une ijrande expérience, il accomplit son devoir avec conscience et modération à l'égard de l'accusée. Marie Monson aurait toute latitude pour se défendre, dit-il , et si l'État ne parvenait à établir avec certitude sa culpabilité, il ne fallait pas hésiter à l'acquitter.

Abordant les faits matériels de la cause, il représenta les Goodwin comme des gens pauvres mais honiu'les; la femme ayant la manie d'amasser des pièces d'or, S3ns doute pour se faire une réserve contre les besoins de l'âge.

— Cet or, messieurs, continua le ministère public, elle le cachait dans un bas, selon l'usage assez commun chez les femmes de la campagne, et elle trouvait plaisir à le montrer fréquemment à ses voisines. Nous aurons plus tard l'occasion de vous démontrar que plus de vingt personnes ont vu et touché cet or. Est-il besoin de vous dire la curiosité naturelle de tous ces gens du village, qui, n'ayant presque jamais touché d'or, ont dû eïaniiner ces pièces, et surtout les plus rares, avec une grande attention? Une pièce surtout, italienne ou hollandaise, d'environ quatre dollars, a été vue et examinée de près ]iar diverses personnes, comme nous vous le démontrerons.

Or, messieurs, le bas qui contenait l'or était serré dans un bureau, lequel bureau nous avons préservé du feu avec tout son contenu : mais le bas et l'or qu'il contenait avaient disparu. Ces faits vous seront démontrés au delà de toute espèce de doute. Vous verrez ensuite, messieurs, que, lors du premier interrogatoire public de l'accusée, on vérifia le contenu de sa bourse, et la pièce hollaudaise ou itilienne y fut trotivée, avec plus de cent dollars de pièces américaines moins facib s à idesitilier.

I, 'accusation repose en grande partie sur la découverte de cette pièce d'or. Nous savons aujourd'hui que lorsqu'elle fut trouvée en sa possession, l'accusée soutint qu'elle lui appartenait; qu'elle en avait possédé deux , et que celle trouvée dans le bas de madame Goodwin elle la lui avait donnée à titre de présent. .

Nous ne voudrions pas nous contenter de simples assertions polir condamner l'accusée, comme nous ne saurions accepter d'elle de simples assertions à titre de preuves. Votre bon sens vous dira, messieurs, ([ue s'il vous est démontré que Dorothée a possédé cette pièce étranijère, qu'elle l'évaluait !;Tandement comme tout l'or qu'elle pouvait loyalement amasser pour !e serrer précieusement ; que la demeure de cette même (ioodwiu fut brûlée, elle-même assassinée par un ou plusieurs coups portés avec une énergie sauvage à l'occiput; que Marie Monson, ici i)résente, connaissait l'existence de ce petit trésor; qu'elle l'avait vu, louché, palpé, et sans doute convoité, avec l'accès facile au chevet des confiants époux, à portée de leur bureau et des clefs qui l'ouvraient ; car les tiroirs en ont été trouvés fermés comme madame Goodwin avait coutume de le faire : si tout ceci, messieurs, peut vous être démontré, et que nous retrouvions ensuite cette même pièce d'or dans la poche de Marie JMonson, nous aurons, il me semble, une première présomption dé crime, à moins que l'accusée ne nous démontre péremptoirement la preuve que cet or est venu loyalement en sa possession. Dans le cas contraire, votre devoir sera tout tracé.

Nous avons la mission de constater la validité de l'accusation par preuves directes, par les dépositions sous serment des témoins, et par des évidences qui ne laissent aucun doute dans votre esprit sur la culpabilité de l'accusée. Il nous incombe eu outre de vous démontrer que les crimes dont Marie Monson est accusée ont réellement été commis par elle.

Messieurs, l'existence du crime n'est malheureusement pas contestable. Nous vous démontrerons que les cadavres qui sont couchés là sous ce drap morluiire sont ceux de Pierre Goodwin et de Dorothée, son épouse. Pierre Goodwin était court et trapu; sa femme, grande et forte. Les cadavres répondent exactement à ces dimensions. On les a découverts sur le bois calciné de leur propre lit, et à l'endroit même oii ils avaient précédemment passé tant de nuits paisibles et en sûreté. Tout semble corroborer l'identité des malheureuses victimes dont les restes mutilés ont été découverts, et mon devoir me commande d'ajouter que toutes les circonstances concourent à faire l>eser le crime sur la tête de l'accusée ici présente à la barre. ' Indépendamment de la possession de cette pièce d'or trouvée sur l'accusée pour établir sa culpabilité, nous aurons à vous présenter une foule de preuves secondaires également concluantes. Premièrement, les faits d'une femme jeune, belle, bien élevée, venant on ne sait d'oii , et apparaissant tout à coup dans une maison isolée comme

celle de Pierre Goodwin , sans que l'on sache dans quel but , ces faits sont en eux-mê.mcs déjà fort suspects. Tout ce qui reluit n'est pas or, messieurs. Dans de grandes villes comme New-York , on rencontre chaque jour des hommes et des femmes qui ne sont nullement ce qu'ils paraissent êlre, s'habillant , riant, chantant comme les gens les plus gais et les plus heureux , lorsqu'ils ne savent où trouver un gite pour la nuit. Il est plus que probalsle , d'après son costume, ses manières, son éducation et ses moyens de distraction, que Marie Monson est sortie d'une de noT grandes villes pour venir demander asile dans la demeure des époux Goodwin. Pourquoi y est-elle venue? avait-elle entendu parler du trésor des époux Goodwin, et convoité la possession de l'or? Ces questions, messieurs les jurés, vous seront soumises par la cour, et si elles sont résolues affirmativement , vous y reconnaîtrez les motifs du double meurtre.

J'appelle actuellement votre attention sur les circonstances suivantes comme preuves collatérales , qui donneront au témoignage sa valeur intrinsèque. Il vous sera démontré que Marie Monson avait en sa possession une forte somme en or après l'incendie et le meurtre, et conséquemment après le vol, tandis qu'avant ces sinistres événements on ne lui en connaissait pas. Vous aurez la preuve qu'elle a répandu cet or en abondance pour arriver à un acquittement; nous pensons que cet or, elle l'a pris dans le bureau de madame Goodwin. Quelle était la somme, nous l'ignorons, mais tout nous fait supposer que l'or pouvait s'élever à mille dollars environ; et deux témoins certifieront l'existence du double de cette somme en billets de banque. Les Goodwins parlaient d'acheter une ferme évaluée cinq mille dollars. Or, comme on ne leur connaît pas de dettes, selon toute probabilité, ils avaient au moins cette somme en leur possession. Un témoin déposera devant vous, sous serment, d'un legs considérable, laissé à Dorothée Goodwin il y a environ six mois.

Mais , messieurs , une circonstance digue de fixer également votre attention dans une aussi scrupuleuse investigation , c'est la situation même de l'accusée. Qu'est-ce que Marie Monson? Quels sont ses parents, le lieu de sa naissance, sa résidence habituelle, ses occupations, ses moyens d'existence? Pourquoi est-elle venue à Biberry? En un mot, quels sont ses antécédents ? Qu'une explication claire et précise nous soit donnée sur tous ces points obscurs aujourd'hui, et l'accusée aura fait un grand pas pour se disculper du crime qui pèse sur elle; nous serons heureux d'entendre des témoins à décharge, qui viendront nous répondre de son caractère et de sa probité ?

Le digne fonctionnaire , après avoir continué quelque temps encore sur ce terrain, laissa voir un peu du bout de l'oreille à l'endroit de l'appel à la popularité.

— Messieurs, continua t-il, vous êtes tous ici , comme moi-même, des citoyens simples et sans prétention. Ni vous, ni vos femmes, ni vos filles, ne vous exprimez dans des langues étrangères, et ne faites usage d'instruments de musique inconnus parmi nous. Nous avons tous été élevés dans une simplicité toute républicaine , et nous ne prétendons à aucune supériorité quelconque. Nous n'aurons donc pas égard au costume, aux attraits, aux talents étrangers, mais à l'évidence seule, afin de montrer au monde que la loi atteint chez nous le coupable dans les rangs élevés de la société comme dans toute autre classe.

L'expression grandiose de ces sentiments produisit un murmure d'approbation sur les bancs des jurés, et le magistrat eut la satisfac-' tion , en reprenant son siège, de voir tous les regards tournés vers lui avec admiration.

Le sang froid, pour ne pas dire l'indifférence, avec lequel Marie Monson écouta ce réquisitoire , fut le sujet de nombreux commentaires au banc de la défense. Par moments, elle avait paru attentive, trahissant la surprise ou l'indignation, mais conservant toute sa présence d'esprit, prenant des notes sur des tablettes qu'elle avait préparées à cet effiet.

— S'il plaît à la cour , dit Dunscomb se levant d'un air délibéré , nous demanderons à l'accusation de vouloir bien nous communiquer la liste de ses témoins ?

— Je ne crois pas que nous soyons tenus de fournir cette liste , répliqua viveraent> William.

— Pas rigoureusement, peut-être, selon la loi ; mais tenus, je pense, en équité. Il s'agit ici d'une accusation capitale émanant de l'Etat, qui ne peut avoir en vue que de protéger la société par le moyen d'une justice sévère peut-être, mais impartiale. L'Etat, n'ayant pas de vengeance à exercer, ne peut vouloir agir par surprise. Nous sommes accusés de meurtre et d'incendie , sans auLes témoignages que ceux allégués dans l'acte d'accusation. 11 importe donc que nous ayons un peu à l'avance communication des noms des témoins à charge, afin de nous renseigner sur la moralité de leur caractère et de leur déposition. Je n'insiste pas sur un droit, mais je demande une faveur sanctionnée par l'humanité.

— Nous avons de graves devoirs à remplir envers la société, dit William. Sans vouloir imputer quoi que ce soit de blâmable à l'un ou à l'autre des avocats de l'accusée, nous dirons que de fortes sommes d'argent ont été dépensées, et qu'il y a à craindre que l'on ne suborne des témoins eu sa faveur. Je proteste contre toute communication de liste.

LES MOFURS DU JOUR

— Lu cour n'ôlùve .iiicunt olijeclion à la <U'm;mde ilts conseils de r.icciist'e; iiiiiis (■llo ne saurait l'imposer comme ulilijjalion. Monsieur k' prociireiir i;»'ni''ral, failes appeler vos témoins.

Nous nous bornerons à rei>rodiiire ici les ti'moignajjes qui présentent une importance directe à l'intelligence des faits de la cause.

Deux braves fermiers, résidant dans le voisinage de Biberry, furent appeli's les premiers pour établir les poiiils principaux de l'évidence. Ils avaient connu Pierre et Dorotbée Goodwin, et les avaient fréquentés comme leurs plus proches voisins. Ils avaient été témoins de l'incendie , étant sur les lieux au moment où il avait éclaté. Ils avaient vu l'accusée se présenter à la fenêtre, descendre au moyen d'une écliclle, sauver tous ses efl'ets, malles, boîtes, cartons, pupitres, instruments de musique. Tout cela semblait avoir été préparé d'avance pour la circonstance. Les témoins n'avaient plus revu les deux vieillards qu'il l'état de cadavres calcinés, qu'ils avaient néanmoins reconnus pour être ceux de Goodwin et de sa femme , tous deux à peu près de même taille. Pour la première fois depuis le commencen)ent du procès, les dépouilles informes des deux époux furent evpo.sées ;i la vue de l'auditoire. Les deux témoins déclarèrent reconnaître ces cadavres pour ceux qu'ils avaient trouvés dans les décombres, atllrmant qu'ils étaient à peu près de la même corpulence que ceux des deux époux. Ils n'avaient jamais vu le bas rempli d'or; mais ils en avaient beaucoup entendu parler , ayant été pendant viuptcinq ans les voisins des Goodwin.

Oiinscomb conduisit la contre-enquête avec toute l'habileté d'un avocat intelligent et expérimenté. Séparant les suppositions et les on dit des faits avérés, il rejeta les premiers comme allégations inadmissibles et sans fondement pour le jury.

— A ous avez dit que vous connaissiez Pierre Goodwin et sa femme.'' commenca-t-il interpellant le premier témoin.

— Sans doute , je les connaissais parfaitement , je les voyais presque tous les jours.

— Pendant combien de temps?

— Oli ! bien longtemps, vingt-cinq ans et plus.

— Persistez-vous a dire que pendant vingt-cinq ans et plus vous avez vu Pierre Goodwin et sa femme presque tous les jours ?

— Pas autant que cela, mais bien une ou deux fois par semaine.

— Ces questions sont-elles indispensables à la défense, maître Dunscomb? interrompit le président ; le temps est précieux pour la cour.

— Elles sont indispensables, monsieur le président, pour prouver le légèreté avec laquelle certains témoins déposent , et pour mettre en garde messieurs les jurés contre de semblables témoignages. L'acte d'accusation se base sur des témoignages accidentels et indirects qu'il importe d'approfondir. Il n'est pas dit que tel ou tel a vu Marie Monson tuer les Goodwin , mais on suppose le crime d'après un récit de faits collatéraux qui vont être soumis à l'appréciation de MM. les jurés Vous comprendrez donc, monsieur le président , iju'il est indispensable d'analyser les dépositions, même sur les points qui ne paraissent pas se rattacher directement aux crimes. Si un témoin dépose légèrement , il est essentiel que le jury soit mis sur ses gardes, .('ai mission de défendre une existence compromise , et mon devoir m'ordonne de ne rien négliger pour arriver à un résultat satisfaisant.

— Continuez, maître Dunscomb, la cour vous accorde la latitude la plus étendue.

— Vous dites actuellement que vous les voyiez au moins une ou deux fois par semaine; après réflexion, pourriez-vous attester ce fait par serment ?

— Sinon deux fois, je jurerais bien pour une.

Cette réponse satisfit Dunscomb , qui constata que le témoin répondait un peu au hasard , et n'était pas aussi sûr de son fait lorsqu'on le serrait de près.

— Etes-vous bien certain que Dorothée Goodwin soit morte?

— Aussi certain que tous les autres gens du voisinage.

— ^ ous ne répondez pas à ma question. Je vous demande si vous seriez prêt à jurer devant Dieu que Pierre Goodxvin est actuellement décédé ?

— Je jurerais bien que je le crois.

— Ce n'est pas là ce que je désire savoir de vous. Vous voyez ces deux cadavres : êtcs-vous prêt à jurer que vous les reconnaissez pour ceux de Pierre et de Dorothée Goodwin ?

— Je ne suis pas un médecin, moi, ni un chirurgien. Non, je ne dirai pas que je le sais absolument.

— Lequel des deux supposez-vous être Pierre Goodwin ?

Cette question embarrassa singulièrement le témoin, qui prit le |>lus sûr moyen en reportant son opinion sur un autre terrain.

— .le ne prétends pas dire que c'est celui-ci ou celui-l.à. Tout ce <|ue je puis olbrmer, c'est que j'ai connu les époux Goodwin et la maison qu'ils habitaient, que cette maison a été brûlée, et que les deux vieillards n'ont plus reparu.

— Ainsi <lonc vous ne prétendez pas dire ici quel est l'homme ou quelle est la femme?

Cette question po.^ée ingénieusement eut pour effet de rendic prudents tous les témoins appelés à dépo.HPr sur ce fait, dans la crainte qu'une dilTérence existât réellement pour l'd'il exercé des hommes de

science. Le témoin déclara ne pouvoir rien affirmer, et retourna à sa place laissant le jury conv.iincu c|ii'il n'en savait pas davantage que ses autres voisins. Le jury , ainsi placé sur le qui-vive , ne devait ' plus se montrer disposé à accueillir toutes les dépositions comme paroles d'Evangile.

— Je me plais à croire que M. le procureur a sondé le terrain sur lequel il a basé son acte d'accusation, dit Dunscomb; tout ce qu'il a démontré par preuves légales se borne à constater que Pierre et Dorothée (Joodwin ont existé, fait que nous n'avons pas l'intention de nii'r.

— Et qu'ils n'ont pas reparu vivants depuis la nuit de l'incendie, opposa William à cette interpellation.

— l'as aux yeux des témoins; mais il n'est pas prouvé que d'autres ne les aient pas vus depuis.

— La défense aurait-elle la prétention de soutenir que Goodwin et sa femme ne sont pas morts?

— C'est à l'accusation de prouver affirmativement le contraire. Je me borne à constater ce fait, que nous n'avons pas encore la preuve que l'un ou l'autre fût mort. Deux personnes du nom de Goodwin ont existé, et depuis l'incendie elles ont disparu du voisinage ; voilà quant à présent tout ce qu'il est possible à l'accusation d'affirmer.

— Pierre Bacon !

La déposition de ce témoin fut conforme, mot pour mol, à celle qu'il avait faite devant le juge d'instruction. L'examen contradictoire de Dunscomb fut court : il n'était pas possible de nier ce que tout le monde avait vu.

— Jeanne Pope ! cria l'huissier.

— La veuve s'avança d'un pas délibéré, prêta serment, et fut introduite dans l'enceinte réservée aux témoins du sexe féminin. Cette femme raconta ce qu'elle savait, non sans amplifier sur les détails, et commettre quelques légères contradictions que Dunscomb ne jugea pas à propos de relever à cause de leur peu d'importance.

— Vous dites , madame Pope , que vous avez souvent vu le bas dans lequel madame Goodwin renfermait son or. Quel en était le tissu ?

— En laine , oui , en laine bleue tricotée, et couvert de reprises.

— Le reconnaitriez-vous, madame Pope, si on le mettait de nouveau sous vos yeux ?

— Je crois que je le reconnaîtrais. Dolly Goodwin et moi , nous avons tant de fois examiné l'or qu'il y avait dedans, que le bas m'est bien connu, je crois.

— Etait-ce celui-ci ? continua Dunscomb prenant des mains de Timms un bas semblable à celui que l'on avait dépeint.

— S'il plaît à la cour... s'écria William , qui se leva brusquement pour interrompre le contre-examen.

— Pardon , monsieur, dit Dunscomb d'un ton ferme et assuré, il ne s'agit pas de mettre des paroles dans la bouche du témoin , ni de lui inculquer des idées au cerveau. Elle a juré qu'elle reconnaîtrait un bas dont elle a donné la description dans son premier interrogatoire, et nous lui demandons aujourd'hui si elle le reconnaît. Tout cela est régulier, ce me semble , et nous désirons ne pas être interrompu.

— Continuez, maître Dunscomb, dit le juge, l'accusation ne saurait entraver la défense ; mais le temps est chose précieuse.

— Est-ce bien là le bas que vous avez vu? répéta Dunscomb.

La femme prit l'objet qui lui était présenté , le tourna et retourna dans tous les sens , s'arrêtant à l'endroit oii il était couvert de reprises.

— Il est terriblement reprisé , n'est-ce pas? dit-elle se tournant d'un air de doute vers le conseil.

— Il est tel que vous le voyez , madame , je n'y ai rien changé.

— Je déclare que je crois bien que c'est là le bas que j'ai vu entre les mains de la défunte.

Lorsqu'il en sera temps, nous prouverons, messieurs les jurés, que s'il y a eu réellement un bas rempli d'or, ce n'était pas celui-ci, dit Timms, qui roula l'objet en question et le remit en garde au greffier.

— Vous avez vu une pièce d'or étrangère, reprit Dunscomb , laquelle pièce d'or, vous avez ensuite déclaré, s'est retrouvée dans la poche de Marie Monson. Ayez l'obligeance de me dire si parmi ces pièces étalées sous vos yeux vous reconnaissez celle qui a appartenu à madame Goodwin, ou s'il y en a une qui lui ressemble.

La veuve parut singulièrement embarrassée. A l'exception de quelques petits embellissements ajoutés à sa déposition, elle avait essayilie dire la vérité; mais il lui était impossible cette fois de distiugutr au milieu des autres la pièce d'or qu'elle croyait connaître. Après les avoir examinées les unes après les autres assez attentivement, elle avoua franchement son ignorance.

— 11 est à peine nécessaire de poursuivre cet examen contradictoire, dit Dunscomb consultant sa montre. Je prierai la cour de vouloir bien nous ajourner à demain matin. La nuit approche, et nous avons à nous mettre en quêle des |>rincipau\ témoins ; nous demandons en conséquence, comme une grande faveur, la suspension de l'audience. MM. les jurés n'en seront que plus dispos pour les débats de demain.

La cour acquiesça et consentit à l'ajournement, recommandant au

LES MOEURS DU .IOUI\

jury de s'abslenir de toule conversation au dehors avec les lëmoins, afin de ne pas se laisser influencir dans leur opinion avant d'avoir emendu toutes les dépositions des témoins. William et Timms se chargèrent de rendre inutile l'allocution du président à l'égard de plusieurs membres de cette honorable institution.

L'échec éprouvé par madame Pope à reconnaître la pièce d'or au milieu d'autres pièces à peu près semblables fut très-favorable à la cause de l'accusée. Toutefois Dunscomb reconnut que la bataille était loin encore de pouvoir s'appeler gagnée. Il venait d'obtenir tout au plus un avantage d'escarmouche; il s'agissait actuellement de faire avancer en bon ordre le corps d'armée et l'artillerie pour décider du sort de la journée.

Page 1