CHAPITRE XXIV
L'intérieur de la prison présentait un spectacle tout différent de celui que nou^ :ivoiis illustré dans le préci dent chapitre. Un silence
LES MOEURS IJU JOUR
mortel '.dgiiait dans la t^alerie que madame Golt venait de quitter pour aller se reposer. Anna et Marie Moulin étaient assises dans un coin de la cellule qu'éclairait à peine une petite lampe suspendue. Marie Mouson , après être restée longtemps agenouillée pour de- , mander à Dieu les forces nécessaires pour supporter avec courage et résignation la pénible situation dans laquelle elle se trouvait , se promenait lentement de la cellule k la galerie dans le recueillement de ses pensées. Dans un de ses retours vers les compagnes de sa captivité, elle s'arrêta devant la belle-fille du docteur.
— Ma situation est des plus extraordinaire, Anna! lui dit-elle; mes lorces sont épuisées , et je suis à peine au début de mes épreuves. Celte journée a été terrible pour moi, malgré le calme apparent que j'ai su conserver tout le temps; et je crains que la journée de demain ne soit trop pénible pour ma résolution. 11 y a dans la physionomie de ce William une expression sinistre, qui m'eft'raye et me dégoûte en même temps; je dois m'attendre à rencontrer en lui un ennemi acharné.
— Pourquoi ne pas fuir ces scènes pour lesquelles vous êtes si peu faite , et laisser ce ^^ illiam avec ses projets de vengeance?
— Je ne le puis, pour différentes raisons. Si je faisais usage des ciels qui sont en ma possession pour quitter la prison et n'y plus rentrer, la bonne madame Gott et son époux seraient sans doute ruinés. Mais une raison plus péremptoire me force à rester jusqu'au bout. Je suis accusée de ces crimes sous le nom de Marie Moiison ; j'ai pris en affection ce nom persécuté et calomnié, et je veux être acquittée sous cette dénomination sans la dégrader par une honteuse fuite.
— Pourquoi ne pas recourir aux autres moyens en votre possession pour obtenir un triomphe complet devant la cour ?
Marie Monson s'arrêta devant sa jeune compagne, la lampe <?clriirant en plein son visage. Anna y découvrit une expression de méchanceté qu'elle avait dé^a remarquée dans de rares occasions, et qui disparaissait aussitôt pour faire place à l'air de dignité grave et douce qui la caractérisait d'ordinaire. Elle en fut attristée ; car elle s'attachait de plus en plus à cette créature étrange et mystérieuse. Avant de reprendre sa promenade dans la galerie , Marie Monson secoua la tête en signe de désapprobation.
— Ce serait trop prématuré, dit-elle, et je manquerais le but que je me suis proposé d'atteindre. Je ne veux pas priver cet excellent M. Dunscomb de son modeste triomphe. Il s'est montré aujourd'hui calme et digne comme il convient à un vrai gentilhomme.
— Notre oncle Tom est tout dévouement et bonté , et nous l'aimons comme le meilleur de nos parents.
Marie Monson reprit sa marche, qu'elle continua silencieusement pendant quelques instants ; lorsquelle se rapprocha de nouveau d'Anna, elle lui dit :
— Votre futur parait posséder les qualités requises pour vous rendre heureuse. Vous êtes tous deux assortis pour l'âge, le caractère, la position sociale, le pays; car une Américaine ne devrait jamais épouser un étranger.
Anna Updyke ne répondit pas ; et dans le même moment ou entendit un coup frappé à la porte extérieure de la prison.
— C'est sans doute votre père adoptif qui vient vous chercher, Anna , pour vous reconduire chez vous. Merci, bonne et généreuse jeune fille pour tant de soins et de sacrifices désintéresses ; j'en conserverai le souvenir jusqu'au tombeau. Vous avez été pour moi , vous et votre excellente amie , ma consolation et mon soutien dans des épreuves où j'avais un besoin impérieux de l'un et de l'autre. Madame Gott est la bonté même , mais ses habitudes , ses manières , ses goûts diffèrent des nôtres, et m'ont souvent attristée. Vous ne m'avtz pas adressé une seule question embarrassante, un coup d'oeil indiscret, et j'eusse été votre sœur, qu'avec une entière confiance dans mon innocence votre soutien n'eût pas été plus ferme et plus ardent.
La prisonnière sourit , et embrassant affectueusement sa compagne, elle la conduisit jusqu'au guichet de la galerie oii le docteur avait fait appeler sa belle-tille.
— 11 serait ii souhaiter, conclut-elle , que la même foi résidât au cœur de toute la famille... M. John Wilmeter...
— Oh lui! 11 est convaincu de votre innocence. C'est lui-même qui m'a inspiré tant d'intérêt pour vous lorsque je ne vous connaissais ])as encore.
— C'est un noble cœur, e! qui possède mille excellentes qualités : un peu romanesque, peut-être ; mais cela ne gâte rien. Vous verrez par la suite, ma chère Anna. Hélas ! hélas ! ces mariages, conclus sur un inventaire de fortune, sont rarement heureux. M. Wilmeter m'a dit qu'aucun témoignage ne pourr.iit lui faire ajouter foi à ma ciilpabilité. C'était là une confiance , ma chère Anna , capable detoueher le cœur d'une femme , si les circonstances l'eussent permis. J'aime aussi Michel Millington; soii nom m'est cher, ainsi que tous ceux qui le portent. Et votre oncle, Auna, quelle est, pensez-vous, sa véritable opinion , m'est-elle favorable ou défavorable ?
Anna Updyke avait découvert les dispositions de Dunscomb, un doute, et il lui répugnait de faire à son amie un aveu qui lui fût pénible. Elle l'embrassa vivement, et sortit de la gsierie pour rejoindre Mac Brain , qui l'attendait. Dans la ruelle docteur et Auna
rencontrèrent Timms, qui accourait précipitiuumcnt pour avoir une entrevue avec sa cliente avant qu'elle se livrât au repos. La porte ne pouvait lui être refusée dans un moment aussi solennel.
Je viens faire auprès de vous , miss Marie, dit ïirams en entrant, une démarche inutile, peut-être, mais que mon devoir me commandait impérieusement de faire comme votre conseil et votre meilleur ami. Je vous ai déjà entretenue d'une proposition qui vous a été adressée par un parent des défunts pour donner son désistement et écarter de l'accusatiou ce \\ illiam que vous devez avoir appris à détester. Je viens aujourd'hui vous renouveler cette offre avec de plus vives instances, et vous engager à ne rien négliger pour nous débarrasser de notre adversaire le plus acharné.
— Formulez votre proposition en termes clairs et distincts, afin que je sache exactement ce que l'on déùre de moi, monsieurTimms , pour vous donner une réponse certaine. Si vous désirez que nous soyons seuls pour nous expliquer , je donnerai l'ordre à ma femme de chambre d'entrer dans la cellule.
— Il serait plus prudent, je crois , d'entrer nous-mêmes dans la cellule , et de laisser votre servante dans cette galerie, oii la moimire émission de voix se répercute à toutes les extrémités.
Marie Monson ordonna en français à sa suivante de rester dam la galerie au milieu de l'obscurité; tandis que profitant de la lampe qui éclairait la cellule elle y pénétra avec Timms , qui ferma la porte derrière lui.
Le goût et l'argent avaient converti la prison lugubre et nue eu un petit appartement composé de deux cellules, qui avaient été réunies par le moyen d'une ouverture pratiquée dans la muraille : l'une avait été disposée en chambre à coucher; et l'autre, dans laquelle Timms venait d'être introduit, présentait l'aspect d'un boudoir bien tapissé pour cacher la nudité des murs, et meublé avec l'élégance raffinée d'une femme du monde. La harpe qui avait occasionné tant de scandale et une guitare étaient à portée; des chaises et des berceaux confortables encombraient le milieu de la pièce. Timms, qui était admis pour la première fois dans ce sanctuaire , n'avait pas assez d'yeux pour en admirer le riche ameublement et les futilités coûteuses qu'il renfermait. Il resta quelques instants debout et immoliile sans entendre l'invitation qui lui était faite de s'asseoir; et pendant ce temps Marie Moulin avait allumé quatre bougies de spernia ceti, substance qui remplace la cire dans nos contrées d'Amérique. ïinims n'avait encore rien vu dans les précédents rapports avec sa cliente qui l'impressionnât comme ce luxe de lumières. Nous laissons à la sagacité du lecteur de découvrir si Marie Monson accomplissait un plan préparé d'avance pour cette réception extraordinaire de riuiius. Elle s'assura par un coup d'œil que rien ne manquait à la paifaite harmonie des dispositions intérieures, et congédia Marie Moulin par un regard satisfait.
— Avant d'écouter le motif de votre visite, monsieur Timms, ditelle de l'air le plus calme du monde , permettez-moi de vous adres. ser quelques questions sur notre procès. Avons-nous gagné ou perdu quelijue chose dans les débats de ce jour?
— Nous avons certainement gagné quelque chose, de l'avis de tous les hommes du barreau.
— C'est aussi mon opinion, et je suis flattée de la voir corroborée par des juges compétents. L'accusation ne me paraît pas déployer toute la vigueur qu'elle possède. Cette Jeanne Pope a commis une grossière erreur avec cette pièce d'or.
— Elle n'a certes pas été favorable à nos adversaires.
— Dans quelle situation se trouve le jury ?
Cette question , adressée en droite ligne , troubla la conseil iice de Timms, qui ne put soutenir la sagacité perçante et scrutatrice dii regard de Marie Monson. Mais il ne pouvait se dispenser de répoiidre; il songea donc à le faire avec prudence, afin de ne pas se compromettre.
— Assez bonne, dit-il; mais... pas aussi opposée à la peine capitale que je l'espérais. Nous avons récusé l'un des individus les plus retors du comté pour faire passer à sa place un homme qui m'est dévoué.
— Avez-vous entendu circuler par la ville beaucoup de jiropos, de récits ou de fables ?
— Beaucoup trop, je le crains. Le bruit que vous avez épousé un Français, et qu'ensuite vous vous êtes enfuie (lour vous séparer de lui, s'est propagé avec la rapidité d'un inceiiilie dans tous les faubourgs de Dicke. Slaitre Dunscomb en a eu connaissance, et demain tous les journaux de New-York en parleront.
L'accusée ne put retenir un mouvement de surprise et de contr?riélé en apprenant que cette fable, qu'elle .tvait elle-même propa;;ée, eût dépassé le but qu'elle s'en était proposé.
— M. Dunscomb, répéta-t-elle d'un air pensif; c'est fâijbcuï, je n'aurais pas voulu que ce propos fût connu de lui.
— D'a]irès quelques réflexions qui lui sont écliappées devant moi , il m'a paru y ajouter une foi entière.
— Il est temps, monsieurTimms, de faire circuler l'autre rumen i , diî-elli! vivement, car il importe de changer la croyance populaire. Ne perdons pas un instant.
— Nous n'aurons pas à nous mettre en frais de démarches pour
fie
LKS MOEURS DU JOUR
accrt'diter ce conte , car William en a eu connaissance J'ignore comment, el ses hommes l'auront répandu par la ville avant qu'il parvienne aux oreilles du jury.
— C'est une bonne fortune, s't'cria l'accust'e frappant ses deux petites mains famées l'une contre l'autre en signe de satisfaction. Cette terrible histoire ne saurait manquer de produire une puissante réaction lorsqu'on en aura démontré l.i fausseté. Je considin'e celle fctble, monsieur Timins, comme le plus habile de nos stratagèmes.
— Mais... oui... C'est à-dire... je crois, miss Marie, que c'est au moins le plus Imrili.
— Et cet impudent William , comme vous l'appelez, en a déjà connaissance , et il y croit ;'
— Cela n'est pas étonnant, le fait est entouré de tant de probabilités !
— Actuellement, je suis prête à écouter le but de votre visite.
— C'est encore la proposition de ^^'illiam que j'ai mission de vous renouveler.
— M. ^\'illiam a ma réponse. S'il fallait seulement cinq mille centièmes pour l'acheter, je ne les lui donnerais pa^;.
Le bon M. Gott, geôlier de la prison de Bibcrry.
— Elle accompagna ces paroles d'une contraction de sps beaux sourcils, qui dévoila sur ses traits admirablement réguliers une volonté absolue et indomptable.
— Je le lui ai déjà dit , miss Marie; mais il ne se rebute pas. L'aimant de l'or semble l'attirer de notre côté.
— Je suis certaine d'être acquittée, monsieur Timms , je ne veux pas renoncer ainsi à ma prochaine victoire. Il y a dans ma position une surexcitation qui me séduit jusqu'à la faiblesse. Je n'ouvrirai pas un seul instant l'oreille à cette proposition.
— Ce n'est sans doute pas la dilliciillé de trouver la somme qui s'oppose à votre acceptation, demanda Timms alïectant un air indifférent pour cacher l'intérêt qu'il attachait à la réponse.
— - Il n'y a pas la moindre difllculté de ce côté. La somme pourrait lui être comptée demain avant l'ouverture de l'audience; mais il ne l'obtiendra jamais de moi. Porle/.-lui ma réponse, et mette/.-le au déli de nous accabler.
Timms, surpris et mécontent de cette provocation, qui ne pouvait amener aucun bon résultat, mais au contraire causer beaucoup de mal , prit la résolution de ne pas dire à William la manière dont son olIVe avait été accueillie, le trouvant assez, dangereux sans lui donner un nouveau sujet de déployer dans l'accusation toutes les ressources de son esprit vindicatif.
— Et ni.iintenant que cette question est résolue définitivement, monsieur Timnis, car je désire que vous ne m'en reparliez plus, revi'noiis à notre nouveau stratagème. ^ olre agent a répandu le bruit que j'appartiens ii une bande de niisi'rables qui se sont associés pour faire la guerre à la propriété , et que je suis venue clandestinement a Duke pour favoriser leurs i>rojels de rapine.
-;-l elle est la sululance du bruit que nous avons f.iit circuler, mais j'aurais désiré que nous eussions plus de temiis pour produire la reaction. i i i
— Le mérite de l'invention est dans son exagération , et nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut pour la réussite de nos projets.
— ^e craignez-vous pas qu'on découvre que nous avons nousmêmes propagé cet histoire?
— Cela n'est pas possible si vous ave/, observé la prudence que je vous ai recommandée. Vous n'avez pas négligé de suivre mes instructions, monsieur Timms ?
— Je n'ai rien négligé, miss Marie, sachant qu'il y allait pour vous de l'intérêt de votre existence.
Timms crut que le moment était favorable pour parler un peu de ses propres affaires. Il n'avait pas encore osé se déclarer ouvertement, mais ses démonstrations de zèle et de dévouement eussent éclairé un esprit moins jierspicace que celui de Marie Monson. Le pauvre Timms devenait de jour en jour plus amoureux sans oser se l'avouer à lui-même. Nous aurons l'occasion de démontrer plus loin jusqu'à quel ])oint l'avocat s'engagea dans la cour déclarée qu'il faisait à sa belle cliente.