‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 249 sur 253 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

n était facile de voir à l'ouverture de l'audience, le lendemain matin , que Timms avait trouvé l'occasion d'instruire son confrère William du peu de succès de sa démarche auprès de l'accusée II semblait redoubler de zèle et d'activité dans l'accomplissement d'un devoir que tout autre eût trouvé pénible et rigoureux.

Au moment où Marie Monson prenait place sur le banc des accusés, un huissier remeltiit à Dunscomb une lettre, dont il rompit l6 cachet, et qu'il parcourut deux fois sans manifester extérieurement la moindre émotion.

Cette lettre lui était adressée par Millington, qui lui annonçait un échec à peu près complet dans les informations qu'il l'avait chargé de prendre. On supposait que M. de Larochcforte voyageait dans l'Ouest en compagnie de sa chère moitié. Personne n'avait connaissance d'une séparation ou d'un projet de séparation entre les deux époux. Il comptait rester un jour de plus en ville, afin de ne rien négliger pour obtenir quelque résultat plus satisfaisant en dédommagement de ses recherches.

— Greffier, faites l'appel des jurés! dit le président à l'ouverture de l'audience.

Marie Monson laissa errer sur ses lèvres un sourire imperceptible en découvrant les regards de sympathie que lui adressaient plusieurs des hommes graves qui avaient été choisis pour devenir les arbitres de sa destinée.

— J'espère que nous n'éprouverons aucun obstacle dans l'audition des témoins, dit le juge, notre temps est précieux.

— Nous sommes assurés de pied en cap , Votre Honneur, et nous avons le désir d'arriver promptement à une conclusion, répondit William, qui lança à l'accusée un de ces regards éhontés qui lui avaient valu le sobriquet d'iiifnileiit. Huissier, appelez. Samuel Burton.

Timms sentit des gouttes de sueur perler sur son front, tant il redoutait les dépositions de celte famille. Les Burton, comme proches voisins des Goodwin , et de même condition de fortune, avaient dû entretenir des rapports assez fréquents avec les défunts. Dans le commencement, Timms avait en partie réussi à capter leur confiance, et il avait espéré en tirer d'utiles renseignements; mais tout à coup ils avaient cliangé d'altitude à son égard, et il avait dû renoncer à en obtenir le moindre indice favorable. William s'était tout à coup iinpalronisé dins la maison, en y introduisant Davis, le neveu el l'héritier des Goodwin , qui se montrait assidu auprès de l'une des belles-sœurs de Burton. Cette habile tactique avait clos la bouche de tous les membres de la famille, el il était à supposer que leur comparution à la requèm de la partie civile ne présageait rien de bon pour l'accusée.

Burton avait connu les défunts étant leur plus proche voisin. Il avait aidé à éteindre le feu el à déterrer les cadavres, qu'il reconnaissait devoir être ceux de Pierre Goodwin el de sa femme; il avait remarqué la blessure que portaient l'un et l'autre crâne, el il en concluait ([ue le coup avait dû les tuer, ou du moins les étourdir siiflisammenl pour les empêcher de se sauver du feu. Il n'avait vu le bas (|(i'une seule fois, mais il en avait souvent entendu parler par ses sœurs; il ignorait, du reste, le montant de l'or, supposant toutefois ([u'il devait y avoir une somme assez considérable.

— Nous connaissiez parfaitement les Iroodwin, jesupppose, monsieur Burton' demanda Dunscomb.

— Aussi bien, nioiisieur, que des voisins peuvent se connaître.

— Jureriez -vous que ce sont bien là les cadavres de Pierre et de Dorothée Goodwin ?

— Je puis jurer (|iie je crois que ce sont bieit eux.

— Montiei-iious celui que vous croyez être le cadavre de Pierre Goodwin.

Cette demande parut embarrasser le témoin. C'onime tous les gens de sa classe, il n'j>.iii d'autre jireuve de ce qu'il avançait que les circonstances qui avaient précédé et suivi la découverte des restes calcinés des deux époux.

LES MOEURS DU JOUR

— Je pense que le plus court est celui de Pierre Goodwin, et le plus long celui de sa femme, répondit-il enlin ?

— Pierre Goodwin et sa femme vivaient-ils en bonne intelligence?

— Asifz bonne, comme tant d'autres maris et femmes.

— Expliquez-nous ce que vous entendez par li.

— Ma foi, il y a des haut el des bas dans toutes les familles. Dorothée était un peu acariâtre , et Pierre de temps en temps en colère.

— Entendiez-vous dire qu'ils se querellaient quelquefois ?

— De temps en temps ils se disputaient.

— Pierre Goodwin était-il sobre '

Le témoin parut embarrassé. Pierre avait réussi à cacher ses eicès à presque tous les yeux, et Burton craignait de se faire des ennemis en répondant négativement sur un point généralement accrédité. Le témoin trouvait plus facile de sacrifier la vérité que d'affronter la contradiction d'un voisin.

Madame Burton donna son témoignage avec une grande discrétion.

— Il était k peu près comme tout le monde, répondit-il après une pause assez longue pour causer une surprise générale. Il avait ses jours d'extra , mais je ne veui pas affirmer qu'il fiit constamment en état d'ivresse.

— Mais dans ces occasions extraordinaires il buvait à excès , n'estce pas là ce que vous voulez dire ?

— Pierre avait la tête faible, il ne lui en fallait pas beaucoup pour l'enivrer.

— Avez-vous jamais compté l'argent que madame Goodwin cachait dans un bas?

— Jamais; il y avait de l'or et des billets, mais je ne sais pas pour combien d'argent.

— A.vez-vous vu rôder des étrangers autour de la maison des Goodwin ou dans les alentours le jour de l'incendie ?

— Oui , deux étrangers ont aidé l'accusée à sortir par la fenêtre et à déménager ses effets. Ils ne se sont occupés qu'à sauver tout ce qui appartenait à iMarie Monson.

— Les avez-vous vus s'approcher du bureau ?

— Non, je ne les ai pas vus. .l'ai aidé moi-même à sortir le meuble, et j'étais présent lorsqu'on l'a ouvert devant la cour. On n'a rien trouvé.

— Que sont devenus ces étrangers ?

— Je ne saurais vous le dire. Je les ai perdus de vue dans la confusion.

— Les aviez-vous déjà vus antérieurement au jour de l'incendie?

— Jamais.

— Vous ne les avez pas revus depuis ?

— Non, monsieur.

— Voulez-vous avoir l'obligeance de prendre celte baguette, et de me dire la différence qui existe dans la longueur de ces deux cadavres?

— J'ose croire, monsieur le président, que l'on n'acceptera pas celte épreuve. Le fait est devant MM. les jurés , qui pourront euxmêmes le vérifier.

— ^ ous avez le droit de prendre des conclusions si vous le jugez

nécessaire, répliqua le juge; mais je ne vois pas quelles conséquences vous prétendez en tirer.

William dut se soumettre à l'objection du président, et Hurton prit la perche avec répugnance et mesura les cadavres. Les spectateurs remarquèrent la surprise qui se peignit sur son visage, et il répéta plusieurs fois l'expérience avec beaucoup d'attention.

— Eli bien! monsieur, quelle dilTérence trouvez-vous? demanda Dunscomb.

— Un pouce et demi environ si ces marques sont exactes, répliqua l'hoHiine d'un air de doute.

— Croyez-vous actuellement que vous avez devant les yeux les cadavres de Pierre et de Dorothée Goodwin ?

— Quels autres pourraient-ils être? On les a trouvés à l'endroit même où le vieux couple avait coutume de dormir.

— Je vous demande de répondre à mes questions. Je ne suis pas ici pour répondre aux vôtres. Persistez-vous à soutenir que vous avez devant vous les restes des deux époux?

— Je suis embarrassé par cette différence, quoique la chair, la peau et les muscles aient pu changer tout cela.

— Assurément, dit William avec un de ses sourires sardoniques. Tout le monde sait que l'homme a beaucoup plus de muscles que la femme, cette différence dans leur force a dû en produire une dans le rétrécissement des chairs.

— Combien de personnes habitaient la maison de Goodwin au moment du feu? demanda Dunscomb.

— On m'a dit que Marie Monson l'habitait alors, et je l'ai vue pendant l'incendie, mais jamais auparavant.

— Connaissiez-vous d'autres personnes ?

— J'ai vu une femme étrangère huit jours avant le feu, mais je ne lui ai jamais parlé. On m'a dit qu'elle était Hollandaise.

— Ne vous inquiétez pas de ce qu'on a pu vous dire, monsieur lluiton , dit le président, déposez seulement sur ce que vous sai'e-.

— Avez-vous vu cette femme au moment du feu ou après? continua Dunscomb.

— Je ne saurais dire. Je me souviens de m'êlre retourné pour la chercher; mais je ne l'ai pas vue.

Le chef du jury se leva, et prononça ; Elle est coupable!

— Parlait-on dans la foule de sa disparition ?

— On en dit quelques mois, mais nous étions trop préoccupés des deux bonnes gens pour penser longtemps à cette étrangère.

L'interrogatoire de ce témoin dura encore une heure et fut repris en sous-œuvre par William, qui prétendit détruire l'effet de la différence entre les deux longueurs.

Cependant, Timms s'assurait que la nouvelle fable donnée par Marie Monson qu'elle faisait partie d'une bande de voleurs de la ville s'accréditait dans la foule avec une rapidité telle, qu'il fut effrayé des conséquences qui pourraient en résulter pour elle si elle ne parvenait pas à produire en temps opportun la réaction de cette fausse histoire.

l.KS MOtUllS IJU JOUU.

I.'acciiséu coiisei'vail un calme impcilurbublu au milieu des dcbals, ])i'('uant 5 l'occasion (les nolts sur un a;;enila place dcvanl elle. Tiiams s'avenliiia de lui coiistillcr de s'en alisUnir, dans la crainte qu'elle n'eût l'air trop entendu en matière de procès ciiminels, cl qu'elle ne penlil le iirestige inkressanl d'une jeuuc femme sans défense ; mais elle fut sourde à ses conseils et à ses tentatives de persuasion, refusant de suivre la direction que l'on cliercliail à lui indiquer, cl ue voulant absoluineul obéir qu'il ses jiropres inspirations.

Les sœurs de Burlon furent ensuite interrogées. Elles confirmèrent tous les failb avérés, attestèrent avoir vu le bas et l'or qu'il contenaii. Deui d'entre elles reconnurent la pièce d'or ((ue l'on avait trouvée dans la bourse de Marie Monsou comme ayant élé en la ])Ossession de Dorolbéc (■oodvin. Leur téiuoijjnajje fut clair, positif et concluani. L'une et l'autre avaient souvent eiaïuiiié lu jiièce d'or, et elles avaient remarciué à l'un des bords une légère entaille, qui se retrouva sur la pièce présentée devant la cour. La conlre-examination échoua devant ces deiii déclarations, que rien ne pouvait ébranler parce qu'elles étaient vraies. La pièce, placée au milieu d'autres, était toujours reconnue par elles Timnis était confondu, Dunscomb avait l'air grave, William avait le nez en l'air plus que de coutume , et Marie Monsi ii clle-nième paraissait surprise. La première fois qu'il fut question de l'entaille, elle se peuclia sur son banc pour voir de plus près, et, portant sa main à son front, elle parut réfléchir avec un sentiment de trouble et d'ai;itation. Il n'y avait pas à douter que ce fût la même liièce que celle trouvée dans sa bourse, car elle avait été enfermée k clef, et gardée par le juge de l'enquête. Ces deux dépositions furcî t foudroyantes pour l'accusée, et elles impressionnèrent également la cour, le jury, le barreau et l'audience Toutes les personnes présente?, exceplé les intimes confidents de l'accusée, furent convaincues de sa culpabilité.

La déposition de madame Rurton confirma cette croyance par la timide réserve et la discrétion qu'elle mit à ne déclarer aflirmaliv..meul que ce qu'elle croyait parfaitement sûr. Elle avait reçu plus souvent les confidences de Dorothée Goodwin qu'aucun autre membre de sa famille. Elle avait eu le bas entre les mains, et elle en avait comité le contenu avec la défunte. Il y avait environ douze cents dollars <n or, et des billets dont elle ue connaissait pas la valeur exacte, attendu que Dorothée gardait cela pour elle. Mais elle lui avait entendu parler d'acheter une ferme d'environ cinq mille dollars, qu'elle projetait de payer comptant. Elle pensait donc que la défunte avait dû posséder environ celte somme.

jMadame Burlon jura qu'elle reconnaissait la pièce d'or, qu'elle l'avait examinée, et qu'elle la reconnaîtrait entre mille à cause de l'entaille et d'un léger défaut qu'elle avait remarqué dans le millésime. Dorothée le lui avait fait observer, en appuyant sur ce fait qu'il serait facile de la reconnaître si par malheur on la lui volait.

Il était tard lorsque la première partie de cet interrogatoire fut terminée. Iiladame Burlon se plaignit de fatigue et d'un grand mal de tète, et William demanda pour elle que la contre-cxamination fût ajournée au jour suivant. Cette demande répondait auï désirs de Dunscomb; et comme elle ne rencontra pas d'objection de la part de l'aceiisée, l'audience fut levée et renvoyée au lendemain matin.

Dunscomb quitta le palais de justice dans un étal eomplet de découragement, et sans aucun espoir de pouvoir obtenir pour sa clieiiie un acquitlemenl. Timms avait meilleure opinion de l'affaire ; il pensait que rien encore n'avait été ixvélé que l'on ne pût réfuter avec succès.

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