CHAPITRE XXVII
t)u premier coup d'oeil Polwarth avait reconnu dans la mère de Job la femme qu'il avait rencontrée près du tombeau de madame Lechmere. Touché du désespoir et du courage qui donnaient à la pauvre femme un aspect de dignité imposante, il se prépurait à la soutenir au moment où l'arrivée de l'étrangère changea les plus fougueux persécuteurs de lidiot en spectateurs muets et allenlifs.
En se trouvant au milieu d'un tel désordre , la dame inconnue fut d'abord alarmée ; mais rassemblant toutes les forces de son âme, soutenue par la pureté de ses intentions, elle rejeta en arrière les plis soyeux de sa thérèse, et montra ses traits pâles et charmants à la foule étonnée.
C'était la femme du major Lincoln.
— J'ignore, dit-elle, pourquoi tant de visages farouches entourent le lit de ce malheureux jeune iiomme ; mais si vous avez de mauvaises intentions, je vous invite à y renoncer, soit pour riionneiir de votre noble métier, soit pour ne pas vous attirer le mécontentement de vos chifs. Mon mari est soldat; il jouit de la faveur du général liowe. Selon la manière dont vous vous conduirez, il obtiendra pour vous l'oubli du passé, nu la punition de vos violences.
I L'irrésoluliou des grenadiers augmentait ; mais celui dont la cruauté avait failli déjà coûter la vie au malade, i;roniinela d'un ton brusque :
— Puisque vous êtes l'épouse d'un otlicier, madame, vous savez ce qu'on sent pour les amis qui sont morts. Je vous demanderai donc s'il n'est p.is dur |iour des grenadiers du IS' d entendre un fou se vanter dans les rues de boston d'avoir tué le capitaine M.ic Fuse ?
— En eflét, reprit Cécile, j'ai entendu dire que le jeune homme passait jiour avoir assisté les Américains dans la sanglante journée de Bunker-llill. Mais si l'on n'a pas le droit de tuer en bataille rangée, quètes-voiis donc, vous qui faites profession de la guerre?
(Jéciie riitinterrom)iue par une douzaine de voix empressées quoique respectueuses.
— Il y a une grande différence, milady ! la loi militaire ne justifie
pas l'assassinat! Vous confondez, ce n'est pas du tout la même chose...
Quand cette explosion de réclamations fut terminée , le grenadier qui avait déjà parlé se chargea de les résumer.
— Votre Seigneurie, répondit-il, n'est pas tout à fait dans l,i vérité. Un homme tué dans un comliat régulier n'a pas à se plaindre; celui qui le frappe ne mérite aucun reproche ; mais s'embusquer derrière un corps mort pour viser un de ses semblables, c'est l'acte d'un scélérat. D'ailleurs la victoire n'était-elle pas gagnée? La mort de Mac Fuse ne pouvait assurer la victoire aux Américains.
— Je ne connais pas toutes ces distinctions subtiles, mon ami, répondit Cécile. Mais on m'a assuré que beaucoup d'hommes sont tombés après l'as.saut.
— Sans doute, madame , et c'est une raison de plus pour qu'on punisse quelqu'un de ces assassinats. Il est triste à dire que nous ayons gagné la victoire sur des hommes qui combattaient encore après avoir été vaincus.
— Je sais que leur résistance désespérée a coûté cher à plus d un officier, reprit Cécile, dont les lèvres frémissaient, et dont les paupières étaient tremblantes; mais j'avais supposé que c'était la fortune de la guerre. En tout cas, si ce jeune homme est coupable , regardezle! Est-il digne du ressentiment de soldats qui se vantent d'attaquer leurs ennemis à armes égales? la Providence l'a depuis longtemps presque abandonné. Condamné à souffrir depuis son enfance, pour surcroît d'infortune, il vient d'être frappé de l'épidémie régnante. Dans votre rage aveugle, vous vous exposez aux attaques d'une maladie qui ne pardonne guère, et quand vous songez à être bourreaux, vous pourriez bien devenir victimes.
En entendant ces mots, la foule recula insensiblement, et un large cercle se forma autour du lit de Job. Quelques soldats, dont la crainte dominait les mauvaises passions, décampèrent sans mot dire, et leur exemple fut aussi contagieux que la maladie qu'ils redoutaient.
— Eloignez-vous , reprit Cécile ; fuyez ce dangereux voisinage. J'ai à m'occuper avec ce jeune homme des intérêts, peut-être même de la vie d'un offic er cher à toute l'armée, et je désire rester seule avec sa mère et lui. Voici de l'argent. Retirez-vous dans vos quartiers, et tâchez de détourner par des soins et du régime la maladie que vous avez bravée si imprudemment.
Le grenadier prit l'or avec répugnance, et se voyant déjà abandonné par la plupart de ses compagnons, il fit une révérence gauche, et se retira, non sans jeter encore un coup d'ceil sombre et sauvage sur le malheureux qui échappait à sa vengeance. Pas un soldat ne resta dans le vieux magasin, et le bruit de leur conversation animée se perdit bientôt dans le lointain.
Cécile examina alors ceux qui restaient auprès d'elle ; en apercevant Polwarth qui semblait étonné , elle rougit , et baissa les yeui un moment vers le sol.
— Capitaine, dit-elle après s'être remise de ce léger embarras, j'espère qu'un semblable but vous amène ici, pour le salut d'un ami commun.
— Vous me rendez justice, répliqua Polwarth. Quand j'ai eu rempli les tristes fonctions dont votre belle cousine m'avait chargé , je suis venu ici pour saisir des indices qui pourront nous conduire à
— Ce que nous pourrons trouver, dit précipitamment Cécile en jetant un coup d'œil sur les assistants. Mais l'humanité est notre premier devoir. Ne peut on transporter ce malheureux dans sa chambre, et lui prodiguer des secours ?
— Cela peut se faire avant ou après notre enquête, répondit le capitaine avec une indifférence qui étonna Cécile. Sapercevant de l'impression défavorable qu'avait causée son apathie, Polwarth se tourna vers la porte, auprès de laquelle les deux domestiques se tenaient en observatiou.
— Holà! Merilon, Shearflint! s'écria-t-il , transportez ce jeiuae homme à sa chambre.
Les domestiques ne parurent nullement pressés d'accomplir cet ordre. Merilon éclata même en murmures, et faillit se révolter ouvertement; mais sur les instances de Cécile, il se décida à replacer le grabat dans la tourelle, d'où les soldats l'avaient enlevé.
Dès qu'on n'eut plus à craindre la violence, Abiga'il se laissa tomber sur un vieux coffre , où elle resta dans un état de torpeur , pendant qu'on transportait son enfant. Quand elle ne vit plus autour d'elle que des personnes dont elle avait pu apprécier la bienveillance, elle alla silencieusement s'asseoir auprès du lit. Les deux domestiques reçurent l'ordre d'aller attendre au dehors, et il ne resta dans la tourelle, indépendamment des hôtes du logis , que Cécile , le capitaine , et l'hoinme inconnu qui avait sans doute servi de guide à la femme du major. Les flammes du bûcher qui s'éteignait, et la faible lueur d'une chandelle , contribuaient à faire ressortir l'aspect misérable de ce séjour.
Malgré la haute et calme résolution qtie Cécile avait déployée dans sa conlércnce avec les soldats du royal-irlandais, elle parut vouloir profiter de l'obscurité de la chambre pour dérober ses traits aux regards d'Abigaïl. Elle se plaça dans l'ombre, et rabattit le capuchon de sa thérèse avant de s'adresser à lidiot.
— Job Pray , dit-elle, je ne suis pas venue ici pour vous punir ou
LIONEL LINCOLN
pour vous intimider par des menaces, cependrjnt j'ai à vous questionner sur des choses que vous auriez tort de me cacher.
— La vérité seule sortira de la bouche de mon enfant , interrompit Abigaïl; sa raison a été altérée, mais son cœur a toujours été pur. II ne connaît point le mal, et plût au ciel qu'on pût en dire autant de la femme qui l'a porté dans son sein! ,
— J'espère que sa conduite justifiera cette assertion , répondit Cécile, et puisque vous me garantissez sa probité, je vais l'interroger. Cependant, afin de vous convaincre que j'ai quelques droits à le faire, je tiens à vous expliquer les motifs qui me guident... Je suppose, Abigaïl Pray, que ma personne vous est connue ?
— Oui! oui! répondit avec impatience Abigaïl, qui semblait choquée du triste contraste de sa misère avec l'élégance de la dame. Vous êtes l'heureuse et riche héritière de celle que j'ai vue descendre aujourd'hui dans le caveau sépulcral. La tombe s'ouvrira pour tous, riches ou pauvres, heureux ou misérables ! Oui , oui, je vous connais, vous êtes l'épouse du fils d'un homme riche.
Cécile rejeta en arrière les tresses de ses cheveux noirs qui étaient tombés sur son visage, et releva la tète avec fierté.
— Puisque vous connaissez mon mariage, vous voyez si je dois m'intéressera la destinée du major Lincoln. Votre fils peut me donner sur lui quelques renseignements.
— Mon fils ! Cet enfant chélif et malade vous donnerait des nouvelles de votre mari? Allons donc, jeune dame, vous vous moquez de nous; il n'est pas digne de participer aux secrets d'un liomme heureux !
— Il les connaît pourtant ; n'avez-vous pas logé ici , l'année dernière , un individu nommé Ralph? ne s'y est-il pas caché tout récemment?
Abigaïl tressaillit , mais elle n'hésita pas à répondre :
— C'est vrai. J'ai donné asile à un homme qui vient je ne sais doit, qui est parti sans rien me dire, qui sait lire dans les cœurs], et qui découvre des choses cachées à tous. Il était ici hier , il peut revenir ce soir même, car il va et vient au gré de ses caprices. Vos généraux et votre armée peuvent l'empêcher de venir ici, mais je n'ose pas le lui défendre.
— Qui l'accompagnait quand il vous a quittée la dernière fois? demanda Cécile à voix basse.
— Mon enfant, le faible et misérable Job! dit Abigaïl avec vivacité sans calculer les conséquences de sa réponse : si c'est une trahison de suivre les pas de cet être sans nom , c'est mon fils qui doit en répondre.
— Vous méconnaissez mes intentions; je ne vous veux que du bien, et je saurai vous récompenser, si vous ne m'en imposez pas.
— Si je ne vous en impose pas! répéta Abigaïl avec fierté; mais vous êtes riche et puissante , et vous avez le privilège d'insulter les malheureux !
— Si j'ai commis quelque offense envers vous , j'en ai le plus profond regret, dit Cécile, avec douceur. Loin de songer à vous persécuter, je veux être votre amie, et je vous le prouverai quand l'occasion s'en présentera.
— J\on, non, s'écria la vieille femme en frémissant, vous ne pouvez jamais être mon amie ! la femme du major Lincoln ne doit jamais servir les intérêts d' Abigaïl Pray.
L'idiot, qui avait paru jusqu'alors indifférent à ce qui se passait, leva la tête entre ses haillons et dit avec orgueil :
— La dame du major Lincoln est venue voir Job , parce que Job est le fils d'un gentilhomme!
— Vous êtes le fils du péché et de la misère ! grommela Abigaïl en se cachant la tête dans son manteau. Plût au ciel que vous n'eussiez jamais vu le jour!
— Dites-moi, reprit Cécile sans faire attention à la conduite de la mère , le major Lincoln vous a-t-il aussi rendu visite? Et quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
— Je poserai peut-être la question d'une manière plus intelligible pour lui, dit l'étranger en échangeant un coup d'œil d'intelligence avec Cécile. Mon ami, Boston a plusieurs places oii les troupes font la parade et l'exercice : allez-vous quelquetois voir les soldats?
— Je suis toujours les marches en marquant le pas, répondit l'idiot. C'est un beau spectacle que celui des grenadiers qui s'avancent au son des tambours et des trompettes.
— Ralph est-il avec eux? demanda l'inconnu.
— Ralph ! c'est un grand guerrier ; il montre le maniement des armes au peuple assemblé sur les collines, et je le vois toutes les fois que je vais chercher les provisions du major.
— Ceci demande quelque explication, reprit l'étranger.
— Rien de plus facile, dit Polwartb; ce jeune homme apporte périodiquement, depuis six mois, des denrées de la campagne à la ville , et il les remet au domicile Ju major Lincoln.
— Fort bien , reprit l'étranger. Job , y a-t-il longtemps que vous n'êtes allé chez les rebelles ?
— Vous pourriez bien vous dispenser de traiter le peuple de rebelle, répondit le jeune homme d'un ton maussade.
— J'avais tort, certainement.: mais quand êtes-vous allé dernièrement à la provision ?
— Dimanche au matin , c'est-à-dire hier.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas apporté de provisions? s'écria Polwarth avec emportement.
— Son état explique suft'isamment sa négligence , reprit l'étranger ; il les a sans doute déposées ici.
— Oui, pour satisfaire sa gloutonnerie, répondit le capitaine. Abigaïl joignit convulsivement les mains et fit un effort pour répondre, mais ses émotions étouffèrent sa voix.
Cette pantomime expressive ne fut pas remarquée par l'étranger, qui continua son interrogatoire avec le même sang-froid.
— Ces provisions sont-elles encore ici ?
— Assurément , dit l'idiot ; Job les a cachées jusqu'au retour du major Lincoln. Ralph et le major n'ont point dit à Job ce qu'il fallait faire des provisions.
— En ce cas , je suis étonné que vous ne les ayez pas suivis pour leur demander des instructions.
— Tout le monde croit que Job est fou, murmura le jeune homme en se dressant sur son séant ; mais je ne le suis pas assez pour aller porter des provisions aux Américains, quTont de tout en abondance tandis que la ville meurt de faim!
— C'est vrai, reprit l'étranger; j'oubliais que Ralph et le major étaient allés rejoindre les Américains. Leur départ a sans doute été protégé par le pavillon qui vous sert quand vous voulez entrer ou sortir.
— Job n'a pas besoin de pavillon ; il a apporté un dindon, un jambon et une boite de salaisons, mais il n'y a point de pavillon dans tout cela.
En entendant désigner ces comestibles, le capitaine dressa l'oreille, et il se serait probablement mêlé à la conversation si l'étranger n'avait repris :
— Je devine la vérité , jeune homme; il était facile à Ralph et au major de sortir de la ville avec la passe dont vous étiez pourvu.
— C'est sûr, murmura Job, qui, fatigué de cette enquête, s'était caché la tête sous les couvertures ; Ralph connaît le chemin , c'est un enfant de Boston !
L'étranger fit un signe de tête à la femme du major , comme pour lui dire qu'il était satisfiit du résultat de l'interrogatoire. Cécile le comprit, s'avança vers Abigaïl Pray, qui, assise sur une vieille malle, exprimait par de sourds gémissements et par un certain balancement du corps les tortures morales qu'elle éprouvait.
— Mon premier soin , dit Cécile , sera de pourvoir à vos besoins ; après quoi, je pourrai profiter des renseignements que m'a donnés votre fils.
— Ne vous inquiétez ni de moi, ni des miens, répliqua Abigaïl avec amertume. Le dernier coup est frappé et notre devoir est de courber la tète. L'opulence n'a pu sauver votre grand'mère du tombeau , et dans peu de jours la mort me prendra peut-être en pitié. Hélas ! aurai-je la force de l'attendre?
Ce violent désespoir émut Cécile, qui se rappela involontaircmint celui de madame Lechmere à l'agonie et qui garda un moment le silence. Après avoir rassemblé un moment ses idées , elle reprit avec une douceur toute chrétienne :
— Vous me permettrez sans doute de vous être utile , quels que soient les torts que ma famille puisse avoir envers vous. Partons maintenant, ajouta-t-elle en s'adressant à l'étranger.
Polwarth s'avança pour lui faire ses offres de service , mais Cécile le prévint en lui disant :
— Je vous remercie ; M. Meriton et ma femme de chambre m'attendent, et votre complaisance est inutile.
A ces mots , elle sourit gracieusement mais avec tristesse au capitaine et sortit de la tourelle. Ouoique Polwarth eût obtenu tous les éclaircissements qu'il pouvait désirer, et que ni la mère , ni l'enfant ne fissent attention à lui, il ne se décida pas encore à partir. Le diable le tentait sous une forme à laquelle ce philosophe épicurien était rarement insensible. Le spectacle de la mère livrée silencieusement à ses chagrins et du fils en lutte avec l'épidémie, ne put lui faire quitter la place.
— Jeune homme , dit-il d'une voix aigre après s'être un moment promené dans la chambre, il faut me révéler ce que vous avez fait des provisions que M. Seth Sage vous a confiées. Je ne puis laisser passer une infraction aussi fl.<giante à vos devoirs dans une affaire de cette importance. Expliquez-vous, ou attendez-vous à voir revenir les grenadiers du royal-irlandais.
Job, à moitié assoupi, garda le silence , mais Abiga'il répondit pour lui :
— Toutes les fois qu'il est revenu du camp, il a porté régulièrement les provisions chez le major. S'il était assez vil pour voler, ce ne serait pas aiu dépens de Lionel Lincoln.
— Je le présume bien , bonne femme , répondit le capitaine avec impatience et avec la conscience de sa propre fragilité en pareil^as ; mais dans les temps de disette il est des tentations irrésistibles. Puisque ces vivres n'ont pas été remis à leur adresse, n'aurail-on pas dii me consulter sur l'usage qu'on voulait en faire ? Le jeune homme reconnaît qu'il a quitté le camp américain hier au soir.
LIOIVEI, LINCOLN.
IVon, non, reprit Job; Ralph m'a cmmeniï samedi soir en ville
avec tant de vrCcipitation qu'il a oublié do iliiicr.
|.;i il se sii-.i iliil(iiiiiii.M;r en m;ini;c;Mil mes provisions! le gourmand, l'anthropopliaf!'-' s'écria PoIwartU exaspéré ; vous les avez sans iloule part^i|;i'is avec lui. ,• »,■
— Si vous suppose! mon fils avoir trahi votre confiance , dit Abi- (jnïl, vous ne le eoiinaissiz pas. Je vous avouerai avec douleur que dejniis de lonjjiies heures il n'a rien maiiRC.
Qiie (liles-vous, femme? s'écria l'olwarth saisi d'horreur : il n'a
rien mauRé ! Pourquoi, mère dénalurée, n'as-tu pas pourvu à ses besoins? l'otiiquoi ne lui as-tu pas donné U moitié de ton pain ?
Abifiail n'ijarda son interloculeur en face avec des ytu\ où se peignait iout son dénùment, et elle répondit :
— Croyez-vous que j'eusse laissé mourir mon fils de faim ? Le dernier morceau que nous avons partagé, nous l'avions reçu de la main d'une femme, qui aurait dû plutôt m'envoyer du poison !
— Kab ne sait pas que Job a trouvé un os devant les casernes, dit le jeune homme d'une voix éteinte; je me demande si le roi mange quelquefois des os.
Et les provisions, imbécile! s'écria Pohvarlh avec un redoublement de fureur, quas-tu fait des provisions?
— Job a empèclié les grenadiers de les prendre, répondit l'idiot en montrant avec une joie enfantine l'endroit oii elles étaient cachées. tjuand le major Lincoln reviendra , il donnera les os à Job et à sa mère.
Aussitôt que Polwarlh fut instruit de la position des précieuses denrées, il les enleva avec la violence d'un insensé. Jl haletait plutôt qu'il'ne respirait en opérant le triage des comestibles , et son honnête figure était contractée par des émotions extraordinaires. Le cours de ses pensées était suffisamment expliqué par les exclamations qui lui échappaient. «• •
— Pas de nourriture ! disait-il : il meurt de faim ! ShearDint ! coquin 1 oii vous cachez-vous ?
Le domestique savait qu'il eût été dangereux de rester sourd à celte sommation proférée d'une voix de tonnerre, et il se montra à la porte de la tourelle , pendant que son maître réitérait ses clameurs.
— Allons, roi des paresseux! poursuivit celui-ci : la nourriture est ici, et la faim est là I Grâce à Dieu, je suis à même de les mettre en rapport l'une avec l'autre ! Prenez cette étoupe ! allumez le feu !
Comme ces termes impératifs étaient accompagnés de gestes correspondants, le domestique s'empressa d'obéir. L'etoupe goudronnée fut amoncelée dans l'àtre vide, et il suffit de l'approche dune chandelle pour l'enflammer. Les clartés subites du foyer et les bruits sourds qui ronflaient àam la cheminée produisiient sur la mère et le fils une vive impression. Polwarlh prit son couteau et se mit à découper le jambon avec une dextérité qui dénotait une longue expérience, et un empressement qui faisait honneur à son humaiiilé. . — Apportez-moi ce morceau de fer... ça me servira de gril... faites des charbons , faites des charbons , drôle que vous êtes!... Dieu me pardonne, si j'ai jamais souhaité à mes semblables des soulTrances pareilles !... Entendez - vous, Shearflint? Apportez du bois... j'aurai coupé mes tranches dans une minute.
— Je le puis rien , monsieur! répliqua le domestique ; j'ai ramassé les moindres copeaux que j'ai pu trouver. Le bois est trop rare à Boston pour qu'il y en ait dans les rues.
Où mettez-vous votre bois, femme? demanda naïvement le capitaine : je suis prêta mettre le jambon sur le gril.
Vous voyez tout ! répondit Abigaïl avec accablement.
Pas de bois , pas de provisions ! s'écria Pohvarlh d'une voix
étouffée. Viens ici, Shearflint, défais ma jambe !
Le domestique regarda son maître avec stupéfaction; mais un geste d'impatience le contraignit à obéir.
Mettez-la en mille morceaux; mon jambon est assaisonné! La
meilleure jambe , après tout, ne sert pas à graiid'chose. Uu cuisinier a besoin de ses mains, de ses yeux, de son nez, de son palais, mais à quoi lui sert une jambe ?
Tout en parlant, le capitaine s'assit à terre avec l'indilTéiencc d'un jdiilosophe, et avec l'assistance de Shearflint, il avança rapidement dans les préparatifs du repas.
— 11 y a des gens, reprit Polwarlh sans négliger ses fonctions , qui mangent seulement deux fois par jour, quoiqu'a mon avis il faille à l'homme quatre repas réguliers. Ces sièges sont d horribles calamités, et on devrait Imaginer un moyen de conduire la guerre sans eii\. Des (pie vous aflamez un soldat, il devient mélancolique et mou. Oii'on le nourr'.sse, et il bravera le monde... Lli bien, mon brave ami, aimezvous le jambon peu cuit?
En respirant le fumet savoureux des mets, le malade avait soulevé son corps hévreux, et il suivit avec des yeux avides les mouvements de son liienlaileur inattendu. Il remuait déjà avec impatience ses lèvres desséchées, et ses regards vitreux trahissaient l'empire absolu des liesfins pliysiipies sur sa faible inlclligcnee. A la question qu'on- lui adressait, il lit cette réponse simple et touchante :
— .lob n'est iiasdilhcile en fiil d'aliments.
— M moi, ré|iun<lil le gourmand méthodique en retournant sur le feu un morceau de viande que Job dévorait déjà des yeux : on pour-
rait s'en contenter, vu l'urgence; mai» dans une seconde , ce sera un mets iligiie de la bourhc d'un prince. Passez-moi celle assietle, .'Shearflint! il ne faut pas regarder à la vaisselle en celle occasion... quelle odeur! quel bouipiet!... aidez-moi à m'a])proclier du lit!
j — QuK le Seigneur , qui voit et note toutes les bonnes pensées de
■ ses créatures, vqus récompense des soin» que vous donnez à mon pauvre enfant! s'écria Abiga'il dans le transport de sa reconnaissance.
I Mais est-il prudent de donner une aussi forte nourriture à un homme qui a la fièvre?
j — t^)ue voulez-vous lui donner, femme? je suis sûr qu'il doit la maladie au besoin. Uu estomac vide ressemble à une poche vide; le diable s'y loge. Ce sont les petils médecins qui nous condamnent au régime.
I La faim dérange le corps, et ne peut jamais être son remède, aux yeux des gens raisonnables qui méprisent le cliarlatanisme... Shearflint, cherchez dans les cendres le fer de ma jambe, et servez un morceau
: de viande à la pauvre femme... Mange, mange, aimable enfant! ajouta-t-il eu se frottant les mains tant il était aise de voir l'avidité de Job. Le second plaisir de la vie est de voir un homme affamé se rassasier; le premier tient plus essentiellement encore à notre nature... Ce jambon sent son fruit! on voit quilarrivede Virginie! N'y a-l-il pas moytn d'avoir une assiette, Shearflint? l'heure est si avancée que je ferai toit aussi bien de souper. Il eSl rare eu vérité qu'un homme jouisse de deux semblables plaisirs à la fois !
La langue de Polwarlh s'arrêta dès que son planton l'eut servi, et le vieux magasin, oii il était entré avec des intentions sinistres, offrait l'étrange spectacle du capitaine partageant fraternellement l'humble repas de ses misérables hôtes.