CHAPITRE XXVIII
Cependant une scène différente se passait dans une rue voisine. Les fenêtres de l'hôtel du gouvernement étincehient de clartés. Des domestiques en livrée couraient de chambre en chambre , les uns portant des plats et des flacons dans la salle oii Howe traitait les chefs de l'armée royale , les autres enlevant les reliefs d'un banquet, qui, se re;sentaiit des misères d'un blocus, satisfaisait les yeux pliitôl que l'appétit. Dès soldats en petite tenue allaient et venaient dans les chambres , et suivaient comme à la pisle les débris savoureux que les domestiques remportaient à l'office. Malgré l'activité qui régnait, tous les mouvements étaient conduits en silence et avec régularité. Et cette scène d'animation mettait en relief les bons effets de l'ordre.
Tout était brillant et joyeux dans la grande salle qui était le centre commun que surveillaient les serviteurs attentifs. L'àtre ne manquait pas de combustibles. La menuiserie grossière du parquet était cachée sous de riches tapis , et des rideaux de damas cachaient sous leurs plis les fenêtres, la table était environnée de militaires a'un rang supérieur, entremêlés de quelques colons restés fidèles. Le lieutenant du roi présidait au banquet, et son visage exprimait la cordialité hospitalière d'un soldat.
— .Messieurs, s'écria-t-il , pour les conviés d'un général anglais vous faites maigre chère; mais après tout , un soldat anglais sait s'en contenter au service de son maître. D'ailleurs nous avons les meilleurs vins d'Europe. Remplissez vos verres, messieurs, et buvons à la santé du roi.
Tous les verres se remplirent, et après un moment de silence solennel, l'hôte prononça ce mot magique pour les défenseurs de la couronne : Au roi ! Toutes les voix le répétèrent, puis il se fit de nouveau un profond silence. Un vieillard, en costume d'ollicier de marine, prouva le premier sa féauté en brandissant son verre renversé.
— D eu le g.irde ! dit cet officier.
— Dieu le garde! répéta le général Burgoyne, et lui accorde un règne glorieux ! Voulez-vous voir avec moi, amiral Graves, ce qu'il y a au loiid de celle bouteille poudreuse?
— Volontiers, dit le vieil amiral en tendant son verre; et après avoir goûté le liiiuide en connaisseur, il ajouta :
— Il est excellent , mais il a reposé depuis trop longtemps sur la lie ; il faut qu'on puisse faire voyager le vin et lui faire sentir un peu le roulis des mers.
— IMalheurcusemcnt le mouvement nous esl interdit, dit le général Ilowe ; mais patience, Washingtou et su bunde finiront par arrivera portée de nos baïonnettes I
En ce inouienl un doincslique s'approcha respectueusement du général, et lui p.u'la bas avec préoipitiliou , comme si , tout en voulant n'être pas enlenilu , il eût compris rinconvenaiicc tic sou air mystérieux. La plupart des voisins déiournèrenl la lèlc avec politesse, mais le vieil amiral, ipii était trop rapproché pour être complètement sourd, surprit ces mots : Une dame; et c'en fut asseï pour provoquer la gaieté, après des lib, liions prolongées.
— Une voile ! une voile! s'écria-l-il avec celte liberté que personne autre ipie lui n'aurait osé prendre ; sous quelle couleur navigiie-l-elle ? est-elle pour le roi ou pour les rebelles ? il y a ici quelque maleiilendii. Le niailre d hôtel nous a servi trop lard, ou la dame arrive trop tût. Ah ! ah I quel mauvais sujet vous faites dans l'armée!
Le vieux marin , enchuiilé de sa découverte, se mit à rire aux iSclats
HOJNEL. LINCOLN.
mais aucun des militaires ne partagea son lii!aril(5,et l'on n'eut même pas l'air de comprendre ses allusions. Ho«c se mordit les li;vres avec dépit, et ordonna d'un ton sévère au domestique , de répéter son message à haute et intelligible vois.
— Une dame, dit le domestique tout tremblant, désire voir Votre Eicellence, et elle attcrd votre bon plaisir dans la bibliothèque,
— Au milieu des livres ! dit l'amiral. Est-elle jeune et jolie ?
— Je crois à sa démarche qu'elle est jeune, répondit le domestique j mais sa figure est cachée sous un capuchon.
— C'est quelque suppliante qui demande des secours, dit Burgoyne en faisant un mouvement pour se lever, ou bien elle vient ré.'.lamer la permission de sortir de la place. Souffrez que je la reçoive, général, et que je vous épargne la peine d'un relus.
Non pas, reprit Howe en se levant lui-même avec précipitation ;
je serais indigne du rang que j'occupe, si je ne savais au besoin prêter l'oreille aui solliciteurs. Messieurs, comme c'est une dame qui nie demande, j'espère que vous voudrez bien m'excuser.
A ces mots, il inclina la tête, et se rendit dans son cabinet de travail , oii il trouva la femme qui occupait en ce moment les pensées de tous ses convives , même les plus indifférents en apparence. Il s'avança avec aisance, et lui demanda d'un ton ptu équivoque : A quoi dois-je attribuer l'honneur de celte visite ? Et pourquoi une dami- qui dispose sans doute de serviteurs empressés se donnc-t-elle la peine de venir me trouver elle-même?
— Parce que je réclame une faveur qu'on aurait pu refuser si elle avait été trop froidement demandée. Comme le temps me manquait pour remplir les formalités ordinaires d'une demande d'audience, j'ai pris la liberté de me présenter seule et à une heure indue.
Ces mots furent prononcés par une voix douce et tremblante qui partait du fond d une thérèse de soie. Howe essaya de répondre avec une galanterie digne de celui qui s'était proposé pour le remplacer.
— Certes , dit-il, vous n'avez pas de refus à craindre ; mais ne feriez-vous pas bien d'appuyer l'effet de vos jiarobs en montrant un visage qui doit avoir aussi son éloquence? De quelle affaire s'agit-il? qui ai-je l'honneur de recevoir?
— Une femme qui cherche son mari , répondit Cécile en exposant ses traits chastes et purs aux regards curieux du général Howe. Après avoir un moment contemplé sa beauté avec une persistance embirrassante , Howe reprit : Celui que vous cherchez est-il dans la ville ?
— Il est hors des murs, je le crains.
— Et vous voudriez le suivre dans le camp des rebelles ? c'est une affaire qui demande réflexion. Je sais que j'ai déjii devant les yeux une dame d'une beauté remarquable ; m'est-il permis de savoir quel nom je dois lui donner?
— Je n'ai pas à rougir de mon nom , répliqua Cécile ; il est connu dans la terre de nos communs a'ieux , et peut être parvenu jusqu'à vous ; je suis la fille du colonel Dynevor.
— La nièce de lord Cardonncl ! s'écria le général , dont les manières un peu familières firent aussitôt place aux dehors d'un profond respect. Je savais depuis longtemps que vous habitiez liosloii ; on vous accusait même de vous déiobcr aux attentions que nous aurions voulu vous prodiguer tous, depuis le général en chef jusqu'au moindre en seigne... Faites-moi l'honneur de vous asseoir.
Cécile le remercia d'un geste, mais elle resta debout.
— Jen'ai ni le temps ni l'envie de me justifier, répondit-elle; mais si mon nom n'est pas un titre suffisant, j'invoquerai celui de mon époux.
— Fùt-il le plus rebelle des compagnons de Washington , il doit se féliciter de son sort,
— Loin d'être dans les rangs des ennemis du roi , il a déjà versé son sang pour la couronne.
— Et vous l'appelez ?...
Cécile répondit ii voix basse, mais distinctement. Howe tressaillit en entendant le nom bien connu d'un ollicier aussi distingué, et il répéta avec surprise :
— Le major Lincoln ? Ah ! je comprends maintenant pourquoi il refusait d'aller en Europe rétablir sa santé. Et il a quitte la ville, ditesvous ? ce n'est pas vraisemblable.
— Hélas ! c'est vrai !
Les traits durs et sévères du général se contractèrent, et il parut vivement affecté de ce qu'il apprenait.
— C'est trop abuser de ses privilèges, murmura-t-il : quitter la place à mon insu et sans mon approbation !
— C'est pour des motifs légitimes ! s'écria Cécile avec ardeur : des chagrins de famille l'ont entraîné à cet acte, qu'il aurait été le premier à blâmer dans toute autre occasion.
Howe demeura impassible, et garda un silence plus menaçant et plus terrible que toutes les paroles. L'épouse alarmée fixa les yeux sur lui avec inquiétude , comme pour pénétrer ses plus secrètes pensées, et pleine d'anxiété elle reprit :
— Ah ! vous ne profiterez pas de celle arme pour lui nuire ! K'a-t-il pas versé son sang pour vous? N'a-t-il pas été pendant plusieurs mois à deux doigts de la mort, parce qu'il avait défendu votre cause? Puisque l'âge et le hasard l'ont soumis à votre commamlement , monsieur.
il en est digne en tout point, et il répondra devant son souverain à toutes les accusations dont on voudrait souiller un nom sans tache !
— Ce sera nécessaire, repartit froidement le général en chef.
— N'écoutez pas les paroles que le désespoir m'inspire, ajouta Ce» cile en se tordant les mains ; je ne sais ce que je dis. Lincoln n'avaitil pas votre autorisation pour communiquer avec la campagne ?
— Oui , pour se procurer des subsistances.
— N'avait-il pas le droit de sortir dans cette intention , à la faveuv du p.ivillon q'ie vous lui avez accordé ?
— En ce cas, vous m'auriez épargné la douleur de cette entrevue. Cécile s'arrêta un moment, et sembla recueillir ses forces pour te
préparer à quelque grave résolution ; puis elle essaya de sourire en disant avec plus de calme :
— J'avais trop présumé de votre indulgence, et j'ai eu la faiblesse de croire que vous m'écouteriez par égard pour mon nom et ma position.
— Il n'y a pas de nom, de position , de circonstances, qui puissent rendre
— Ne prononcez pas ces cruelles paroles, interrompit Cécile: veuillez m'entendre d'abord ; écoutez une fille et une épouse, et vous serez moins sévère.
Après avoir prononcé ces paroles , elle se dirigea vers la porte de la bibliothèque , passa devant son interlocuteur étonné , et appela du geste dans l'antichambre le mystérieux étranger qui l'avait accompagnée chez Abiga'il. Il entra , et la porte se referma de nouveau.
Pendant la longue conférence qui eut lieu entre Cécile, Howe et l'inconnu, les convives restèrent à table; mais les plaisanteries de l'amiral Graves furent d'autant moins goûtées qu'on commençait à les croire justifiées. Au bout d'une heure, le général sonna et donna des ordres pour qu'on fît sortir de la maison les curieux qui s'y étaient introduits. Quand il ne resta plus dans la salle que les domestiques , Howe parut reconduisant Cécile , dont le capuchon éiait soigneusement baissé. Le respect qu'il témoignait à l'inconnue se communiqua aux serviteurs rangés sur son passage. Les sentinelles présentèrent les armes; mais tous ceux qui assistaient à l'issue de la conférence semblèrent se demander quels pouvaient en avoir été le but et le résultat.
Après avoir mené la visiteuse jusqu'à la porte d'entrée, le général en chef revint prendre place à table. L'amiral essaya de revenir à la charge; mais Howe lui répondit d'un air si froid et si sévère que le vieux marin ne crut pas devoir insister.