CHAPITRE XXIX
Cécile laissa la nuit s'avancer avant de quitter Tremont-Street avec la permission qu'elle avait enfin obtenue du général anglais. Toutefois il n'était pas tard encore quand elle prit congé d'Agnès pour commencer son expédition en compagnie de Meritou et de l'inconnu avec lequel nous avons déj» eu occasion de la voir plusieurs fois. Au bas de la ville , elle quitta sa voiture , et se rendit sur le bord de la mer par des rues sombres et détournées. Les quais étaient déserts. Dirigeant sans hésitation les pas de ses compagnons , la jeune femme arriva au bord d'un vaste bassin, oii elle s'arrêta comme si elle eût craint de s'être trompée de route.
Un jeune homme enveloppé d'un caban de matelot s'approcha d'elle et lui dit :
— Oserai-je vous demander ce que vous cherchez?
— Quelqu'un qui doit se trouver ici pour une mission particulière par les ordres du général en chef.
— Vous n'êtes que deux , reprit le jeune homme indécis, oîi est le troisième ?
— Là-bas, dit Cécile en montrant Meriton qui marchait avec plus de précaution que sa maîtresse ; nous sommes trois, et tous présents.
— Mille pardons, madame, reprit le jeune homme , et il porta la main à son chapeau d'un air respectueux. En même temps les plis de son caban laissèrent voir en s'enlr'ouvrant l'uniforme d'un aspirant de marine.
— J'ai hâte d'arriver, reprit Cécile, et je vous aurai d'autant plus d'obligation que vous m'en fournirez plus vite les moyens.
— Vos vœux seront accomplis , madame ; mais j'ai ordre d'agir avec la plus grande circonspection , attendu que les rebelles ne dorment guère ce soir.
Après ces explications, l'aspirant fit descendre aux voyageurs un un escalier d'embarcadère au bas duquel était un canot,
— Veuillez entrer, madame , reprit-il , et nous vous aurons bientôt débarqués sur l'autre rive, quelle que soit la réception que nous préparent les rebelles... Alerte, enfants ! équipez vos avirons de manière à taire le moindre bruit possible!
Lorsque Cécile et ses deux serviteurs furent embarqués, le canot glissa sur les eaux avec une vitesse qui réalisait les promesses de l'aspirant. Le calme le plus profond régnait autour des aventuriers, et au. bout de quelques instants la femme du major oublia sa situation pour admirer le paysage. Par une de ces brusques métamorphoses particulières au climat, le temps était devenu doux et agréable. Les clartés
LIONEL LINCOLN
dcl:iluiio inomliiont l,i ville et le port, et se reflt'l.rient siir quelques toits ou sur ([iiilqms clocliers. Les j;rai)(ls v.iisseiniv de i;iiene ie|ios;iient siiiles lliits coiuiiu' îles l.é\i:illi:iiis endormis. l,:i jilaee as>.ii'i;éc ëtait iiloiirt'e dms iiii morne repos; mais des symptômes d'aj;italioii cuerrière se remarquaient sur les liaiiteurs depuis les coteaux de Cliarlestowu jusqu'au t'ol. Pendant les nuits précédentes, les Américaiens avaient inquiété leurs adversaires, mais ce soir-là leur feu était encore pins vif, et ils le dirigeaient sans relâche sur les batteries qui protépeaient la ville.
Les oreilles de Cécile étaient dej^uis loni;temps habituées au bruit de l'artillerie ; mais c'était la première fois qu'elle avait occasion d'admirer l'horreur sublime d'une canonnade de nuit. Elle laiss.i retomber sa thérèse , releva ses cheveux , et s'appuyant sur un des côtés de l'embarc.tlion, elle regarda les éclats de lumière qui éclipsaieut la clarté plus pâle de la planète.
MaMre Shearflint, domestique du capitaine Polwarth.
Madame, lui dit Meriton, qui n'était pas très-rassurë , je m'étonne que tant de braves officiers comme il y en a à lioston restent dans cette ville exposés au feu d'une bande de ) aysans, tandis qu'ils pourraient aller à Londres , oii l'on est aussi tranquille que dans un cimetière.
Cécile leva les yeux et s'aperçut que le jeinie aspirant la regardait avec admiration. Llle abai.sa son capuchon, et demeura silencieuse, immobile , pendant le reste de la traversée.
On débarqua dans un endroit du rivage où les ombres des collines dérobaient les passagers aux regards des Américains. Cécile descendit la première avec l'assistance d'un matelot, et l'aspirant, sautant à terre avec la plus complète indifférence , prit congé d'elle en ces termes :
J'espère que ceux que vous allez rencontrer vous traiteront
aussi bien que ceui que vous quittez. Adieu, ma chère dame; j'ai deux sœurs presque aussi belles que vous, et je ne vois jamais une femme qui a besoin de secours sans songer aux jiauvres filles que j'ai laissées dans la vieille Angleterre. Dieu vous garde ! J'espère que nous nous retrouverons...
— A ous n'êtes pas encore séparés, dit un Américain qui était embusqué derrière un rocher et s'avança rapidement vers le groupe : pas de résistance, ou vous êtes morts!
— IJéniarrez, mes amis, démarrez, et ne faites pas attention ;i moi, dit l'aspirant avec une admirable présence d'esprit; il faut à tout prix sauver le canot!
Les matelots obéirent, et l'aspirant, faisant un bond jirodigieuv , saisit le plat bord de l'embarcation , oii ses hommes le recueillirent. Une douzaine de soldats accoururent sur la pi ige et couchèrent en joue les lugilils ; mais crhii qui avait )iarlé le premier les arrêta.
— l\c tirez pas! dit- I , le jeune homme nous a échappé, et il mé-
rite sa bonne fortune! Assurons-nous seulement de ceux qui restent. Si vous tiriez un seul coup de fusil , toute la flotte nous riposterait.
Les Américains goûtèrent cet avis, et bientôt le canot fut hors de leur portée. Cécile avait à peine respiré ])endant cette période d'incertitude; mais quand le danger immédiat fut passé , elle se prépara à recevoir les vainqueurs avec la confiance qu'une femme d'Amérique maii(]iie rarement d'avoir dans la douceur et la raison de ses compatriotes. Elle fut environnée d'une bande d'individus, moitié artisans, moitié soldats, qui i>ortaient leurs fusils en hommes accoutumés à en faire usage, mais étrangers aux manœuvres militaires.
Meriton était tout tremblant, et le mystérieux inconnu n'était pas non plus e\empt d'alarmes; mais Cécile demeura maîtresse d'ellemême , soit qu'elle fût soutenue par le désir d'atteindre son but , soit qu'elle connût mieux que ses compagnons le caractère des gens entre les mains desquels elle était tombée. Les Américains mirent l'arme au pied, et attendirent patiemment l'issue de l'interrogatoire qui se préparait. Le chef de l'escouade , dont la cocarde verte désignait un sous-officier, commença l'enquête de la manière suivante :
— Il m'est bien pénible d'adresser des questions à une femme, mais mon devoir l'exige. Qui vous amène sur cette plage peu fréquentée, à cette heure et dans un canot de la marine royale ?
— .le ne veux point dissimuler mes démarches, répondit Cécile; loin de là , je désire être conduite en présence d'un officier supérieur, auquel j'expliquerai le but de mon voyage. Il y en a plusieurs que je dois connaître, et qtii n'hésiteront pas à croire à mes paroles.
— JNous ne doutons nullement de votre sincérité; seulement les circonstances nécessitent que nous agissions avec prudence. Ne pouvez-xous nie donner à moi-même des explications?
— C'est impo^sible, dit Cécile en ramenant autour d'elle les plis de sa mantille.
Le factionnaire reprit sa promenade en ficdonnant une chanson populaire.
Tant i)is, reprit le sous-officier, car il est malbeureusembnt probable que vous allez passer une mauvaise nuit. Je devine à votre accent que vous êtes Aiuéric.iine.
— ()ui , je suis née à lioston.
— Alors nous sommes de la même ville, reprit le sous-officier; mais je suis las de voir les cheminées de mon habitation, tandis que les étrangi'i-s sont assis autour du foy<'r.
l'ordonne ne désire plus ardemment que moi de voir chacun jouir
en l)aix lie ce qui lui appartient.
— VÀi bien donc , dit un des soldats , que le parlement rappelle les lois et retire ses troupes, et la lutte sera finie. Nous ne sommes pas armés unicpiemenl pour répandre le sang.
— Il y a longtemps que tout serait arrangé , répondit Cécile, si une femme comme moi pouxait avoir qiiebpie iuQucnce sur l'esprit de Sa Majesté.
LIONEL LINCOLN
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Cependant le sous-officier, après avoir fait d'inutiles efforts pour découvrir les traits de 1 étrangère, sans toutefois se permettre de toucher au capuchon de soie, s'était retiré à l'écart et délibérait avec quelques-uns de ses compagnons. Il revint annoncer le résullat de la conférence.
— Vu l'état des choses, dit-il , j'ai décidé que vous seriez conduite auprès de l'officier général , sous la garde de deux hommes qui vous montreront la route.
— Marchons donc ! répondit tranquillement Cécile.
Le sous-officier tint conseil avec les deus guides , dont l'un s'approcha de Meriton, et lui dit avec défiance :
— Comme nous sommes deux contre deux, amis, afin de prévenir les difficultés , il serait bon de s'assurer si vous n'avez rien de caché sur vous; vous ne vous y opposez point , sans contredit !
Avant que Cécile eût eu le temps d'exprimer sa surprise, elle était dans les bras do son époux.
— Pas du tout ! repartit le valet tout tremblant en présentant sa bourse ; voici tout ce que j'ai de caché, ce n'est pas lourd , mais c'est de l'or anglais qui doit être estimé i)armi vous, puisque vous ne voyez que du papier.
— Je cherche des armes , et non pas de l'argent , répondit le soldat avec mépris.
— Mais, monsieur, comme je n'ai pas d'armes, vous ferez tout aussi bien de prendre mon argent. Il y a dix bonnes guinées, toutes de poids, je vous le garantis, sans compter plusieurs pièces de monnaie.
— Allons , allons , dit l'autre guide en riant , que monsieur ait des armes ou non, peu importe; son camarade, qui parait plus résolu, n'en a pas, et cela suffit.
— Je vous certifie , dit Cécile, que nous n'avons que des intentions pacifiques. Les deux soldats l'écoutèrent avec déférence et se mirent en marche en suivant le pays plat, pendant que l'escouade gravissait la colline. Ils s'avancèrent rapidement , ne s'arrèlant que pour demander à Cécile si elle était fatiguée , et pour lui offrir de ralentir leur marche à son gré. Au reste, ils firent à peine attention à elle et s'occupèrent presque uniquement de ses compagnons , sur lesquels ils exerçaient une active vigilance.
— Vous semblez avoir froid, ami, dit Allen à Meriton; voilà cependant une belle nuit pour la première semaine de mars.
— Je suis pourtant gelé , répliqua le valet de chambre avec un frissonnement qui semblait confirmer sa déclaration; l'humidité me prend à la gorge d'une manière extraordinaire.
— Prenez ce mouchoir, et enveloppez-vous le cou , reprit le soldat : ça me fait mal d'entendre vos dents claquer.
— Je vous remercie mille fois , dit Meriton en présentant de nouveau sa bourse avec un empressement instinctif... Combien en voulez-vous ?
L'homme dressa l'oreille, et se rapprocha familièrement du prisonnier.
— Mon intention n'était pas de vendre cet objet , dit-il; mais puisque vous en avez besoin , je ne vous ferai pas des conditions très-dures.
-- Voulez-vous une ou deux guinées, monsieur le rebelle? demanda Meriton , dont les idées étaient bouleversées par la terreur.
— Je m'appelle Allen , mon camarade, et nous aimons la civilité dans la biie; deux guinées pour un mouchoir de poche! Je ne veux pas vous surfaire autant.
— Que demandez-vous donc ? une demi-guinée , quatre demicouronnes ?
— Je ne comptais pas vendre ce mouchoir de poche quand je l'ai pris à la maison; il est tout neuf, comme vous pouvez le voir en l'exposant à lumière de la lune... d'ailleurs, maintenant qu'il n'y a plus de commerce, vous savez que le prix de ces marchandises est augmenté... Eh bien , si vous êtes disposé à acheter ce mouchoir, je vous le laisserai pour deux couronnes.
Meriton livra sans difficulté la somme qu'on lui demandait , et le soldat l'empocha , parfaitement satisfait de son marché et de lui-même, puisqu'il avait vendu sa marchandise avec un bénéfice d'environ trois cents pour cent. De son côté Meriton était enchanté, parce qu'il croyait s'être désormais assuré la protection de ses guides.
Quand on fut arrivé à la langue de terre appelée le Col , un bruit de charrettes se fit entendre, et l'on vit paraître un corps de troupes considérable, qui conduisait des voitures chargées de foin, et d'autres d'approvisionnements militaires, avec une rapidité presque magique; ils établirent une espèce de barricade pour garantir la plaine des boulets des batteries royales. Pendant cette opération , l'officier à cheval s'approcha des voyageurs et se pencha sur la selle pour les observer.
— Qu'est-ce ? s'écria-l-il ; une femme et deux hommes sous la garde de deux sentinelles! Avons-nous des espions parmi nous?
— Major Lincoln , dit Abigaïl , Job est votre frère.
Allen expliqua brièvement l'arrestation , et reçut l'ordre de continuer sa route. Aju-ès lui avoir donné quelques instructions , le cavalier s'éloigna au grand galop pour vaquer à de plus importantes occupations.
— Ou nous conseille d'aller sur les hauteurs, dit Allen; c'est là que nous trouverons le général en chef.
— Partout oii vous voudrez, répondit Cécile , pourvu que nous arrivions sans retard.
Quelques minutes après, ils atteignirent le sommet d'une colline sur laquelle des travailleurs établissaient un retranchement. De ce point, on dominait le port, la ville, et presque tous les environs. Les vaisseaux immobiles dessinaient sur le ciel pur les lignes symétriques de leurs mâts et de leurs agrès. Aucun symptôme d'inquiétude ne se manifestait dans Boston; au contraire, malgré la canonnade qui con-
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LIONEL LINCOLN
tininit sur la côte occitleiil;ile ilc la (u'ninsiile, los liimifcrcs s't'tci- (;i)aifiit li'S uni' apios li'S :iiilrt's, cl il ('tail prohahlc (pic les convives du p-iMuVal llowc se ilivcrlissaii ni avec autant de sccurité que doux heni'cs auparavant. Tout reposait au loin, il l'exception des batteries, mais la pins srandc aclivitt; refînait autour des voyageurs. On élevait des niontieiiles de terre; on remplissait des tonneaux de sable; on apportait des fascines, et li s coups de pioche, le bourdonnement des voix, le craquement des brandies abattues, troublaient le silence de la nuit.
Pendant qu'.Mlfn était allé prévenir un officier, la nouveauté du spectacle coniribiia à distraire Cécile de ses tourments. Plusieurs fois des travailleurs s'approclièicnt d'elle et regardèrent ses traits, dont la paisible clarté de la lune augmentait le cliarme et la douceur; puis ils reprirent leur route en silence, comme \>our réparer par '\" jedonblemenl de diligence l'oubli passager de leurs devoirs. Entin , Allen revint et annonça l'arrivée du général qui commandait sur la colline. C'était un homme d'un âge niùr, grossièrement vêtu, et portant pour signe dislin<tif de son grade une grande cocarde d'un rouge cramoisi, sur un grand chapeau d'uniforme. , „, .
— Vous nous surprenez au milieu de nos travaux , dit-il a Cécile , et vous m'excuserez si j'ai tardé à venir. On m'a rapporté que vous aviez quitté la ville ce soir.
— Il y a une heure.
— Hoxve songe-t-il à la manière dont nous allons le régaler demain malin? ,
— Il y aurait de l'affectation de ma part, dit modestement Cécile, à refuser de répondre à des questions relatives aux projets du général anglais. Pardonnez-moi cependant de vous dire que , dans ma position actuelle, je voudrais qu'on m'épargnât même la peine d'avouer mon ignorance.
— j'ai eu tort, je le reconnais, repartit l'officier sans hésitation; et après avoir rêvé quelque temps, il ajouta :
— Ce n'est pas une nuit ordinaire, jeune dame, et il est de mon devoir de vous renvoyer au général qui commande cette aile de l'armée. Il jugera peut-être nécessaire de faire part de votre arrestation au général en chef.
— C'est à lui surtout que je voudrais parler, monsieur.
n s'inclina , et après avoir donné à voix basse ses ordres à un officier, il se confondit avec la foule empressée qui allait et venait sur la colline. Au moment oii ce nouveau conducteur se présentait à Cécile, elle jeta un dernier regard sur le splendide calme de la mer et de la baie, sur les toits fumeux de la ville lointaine, sur les groupes de travailleurs qui de tous côtés fortifiaient les hauteurs; puis, se cachant dans sa mantille, elle descendit la colline avec la légèreté du jeune âge,