CHAPITRE XXX
L'énorme cocarde blanche qui couvrait presque la moitié du chapeau du nouveau guide apprit à Cécile qu'il avait le rang de capitaine. Il était vêtu comme un simple particulier ; seulement il portait, suspendu à un ceinturon, un énorme coutelas à garde d'argent, qui avait sans doute appartenu à l'un de ses ancêtres dans les premières guerres des colonies. Son caractère ne semblait pas aussi belliqueux que cette arme formidable aurait pu le faire supposer, et il prodigua à sa prisonnière les attentions les plus délicates.
Au pied de la colline, le galant capitaine mit une charrette en réquisition ; il prit place sur le premier banc à côté de Cécile; Merilon, l'inconnu, Allen el l'autre soldat occupèrent le fond du véhicule. U'abord leur marche fut lente et difficile, à cause du nombre considérable de voitures qui revenaient des forlifications ; mais, comme elles étaient presque toutes traînées par des boeufs, le charretier parvint à les dépasser.
Fouette maintenant, lui dit le capitaine; avance, pour l'honneur des chevaux et la honte de leurs rivaux cornus! nous le récompenserons au moment de la balte... Vous avez passé l'hiver à Boston, madame ?
Cécile fit un signe d'assentissement.
L'armée royale rend sans doute une ville plus vivante que ne
pourraient le faire les troupes des colonies, quoiqu'il y ait parmi nous des gens qui ne manipieiit pas de connaissances militaires et de toiirmiie mariiale. Les officiers du roi vous ofl'renl sans doute des bals cl des divertissements sans nombre?
Je crois qu'il y a peu de femmes de Boston disposées à partager
ces |ilaisirs.
— Que Dieu les en récomjiense! pour nous, quanil nous lanroiis un boulet sur la ville, c'est comme si nous nous ouvrions les veines; mais je suppose que les soldats anglais oui appris à nous respecter depuis la petite alï.iire de Bui-Uer-llill.
— Tous ceux (|iii avaient des amis parmi les comball.iiits de cette fatale journée n'oiililieront jamais rimpression qu'elle ;i produite.
I''rappé du Ion niélaneoli(|ue de Cécile, le jeune Américain regretta d'avoir rouvert une blessme que le temps n'avait point cicatrisée et il girda le silence pendant le resle de la roule. On arriva bii nlôl à Roibury, dont les rues et les auberges étaient encombrées de soldais.
Le capitaine annonça l'intention de laisser «a captive dans un de ce» asiles, jusqu'à ce qu'elle apprit la volonté du général américain. Cécile se vit avec déplaisir abandonnée au milieu d'une mullilude bruyante; mais cédant il la nécessité, elle desceiiilit sans fïire d'objeclion et traversa coiirageiisemenl des groupes de poliliques en plein vent. On s'écarta pour lui livrer passage; les orateurs qui péroraient au milieu de l'attroupement baissèrent la voix par respect pour elle, el tout ce qui put l'importuner, ce fut un sourd bourdonnement excité par la curiosité. Une seule exclaniation adniiralive partit de la bouche d'un militaire ; mais le capitaine eut soin d'excuser cette inconvenance, en disant qn'elle était échappée ii un carabinier du Sud, dont le corps était aussi distingué par sa bravoure que par son manque d'éducalion. L'auberge était une maison particulière, momentanément tranforinée en hôtellerie. Une douzaine de personnes se trouvaient dans la chambre commune, les unes assises devant un grand feu, les autres étendues sur des cliaises. Un léger mouvement bien vite apaisé suivit l'entrée de Cécile. Son manteau de drap fin et sa thérèse de soie ne manquèrent pas d'attirer l'attention de deux femmes qui se trouvaient là, et qui ne la regardèrent pas avec la déférence .à laquelle l'avait accoutumée l'autre sexe. Elle prit un siège auprès du feu |>étillant qui éclairait la salle et se disposa ii attendre patiemment le retour de son conducteur. Celui-ci prit congé d'elle et partit immédiatement pour le quartier général.
— Voilà un mauvais temps pour des voyagcusesl dit une femme qui cousait dans un coin. Pour moi, je n'aurais pas traversé la rivière de Connecticut, si je n'avais un fils à l'armée.
- — Ce doit être bien triste pour une mère, dit Cécile, d'entendre le bruit d'un combat oii son fils est engagé.
— Oui, Royal est engagé pour six mois, et il servira peut-être jusqu'à ce que les troupes du roi consentent à évacuer la place.
— Il me semble , dit un grave laboureur assis au coin du feu , que votre fils porte un nom bien inconvenant pour un homme qui combat contre la couronne.
— Ah! il a été baptisé avant que le roi prît lord Bute pour ministre. J'eus deux jumeaux le jour oii le roi atteignit sa majorité; l'un fut nommé Prince et l'autre Royal, et l'on ne peut revenir làdessus. Vous savez d'ailleurs qu'à cette époque , les gens de la baie idolâtraient Sa Majesté.'
— Eh bien , ma bonne femme , reprit le laboureur en lui offrant une prise de son tabac d'Ecosse, vous avez des héritiers du trône dans votre famille, et d'après ce que vous en dites, l'un d'eux, du moins , n'est pas homme à vendre son héritage pour un plat de lentilles.
— Il est en ce moment devant les retranchements qui barrent le Col de Boston.
— Et Prince est-il resté en arrière?
— Hélas, répondit la femme en secouant la tête avec douleur, il est au ciel avec notre Père commun ! Lorsque l'on apprit que les Anglais avaient marché sur Lexington pour tuer et pour détruire, il mit son mousquet sur son épaule et partit avec le peuple pour aller savoir pourquoi la terre était teinte du sang américain. Il était jeune et plein de l'ambition d'être le premier parmi ceux qui soutenaient la cause du pays. Je n'en ai pas entendu parler depuis la bataille de Bunker-Hill. On n'a pas retrouvé son corps sur la colline ; les voisins m'ont rapporte les hardes qu'il avait laissées au camp, et c'est une de ses chaussettes que je ravaude pour son frère jumeau.
La femme donna ces explications avec un calme parfait; mais à mesure qu'elle les développait, les larmes coulèrent de ses yeux et tombèrent silencieusement sur l'humble dépouille de son fils.
— Voilà comme nos braves jeunes gens sont emportés en combattant l'écume de l'Europe ! s'écria le paysan avec chaleur. J'espère que celui qui survit trouvera occasion de venger la mort de son frère.
— Dieu 1 en préserve! s'écria la mère. La vengeance est une m.iuvaise passion, et je ne voudrais pas qu'un de mes enfants l'eût au cœur en marchant au combat. Dieu nous a donné cette terre oii nous habitons et oii nous avons élevé des temples pour honorer son saint nom. Il nous a donné aussi le droit de la défendre contre l'oppression. C'était à Prince à partir le premier, c'était à Royal de le suivre.
— Je crois qu'on me donne une leçon, dit le l.iboureur en s'adrcssant aux assistants. Dieu vous bénisse, bonne femme, et vous délivre ainsi que nous du Iléau qui a été imposé à ce pays pour nos péchés! Je pars demain matin pour les mont.ignes de l'Ouest, et si vous voulez me charger d'un mot pour votre mari, je me dérangerai volontiers.
— Je vous remercie, mon ami; mon homme serait charmé de vous voir à son habitation , mais je suis fatiguée du tumulte de la guerre, et je ne resterai pas ici dès que mon fils sera revenu de la bataille. Tout ce que je compte faire, c'est d'aller demain matin au quartier général pour voir le digne homme que le ])euple a choisi pour chef.
— De qui parlez-vous? demanda rapidement Cécile.
— De Washington 1 répondit une voix niàle et profonde, dont les aeeeiits lui rappelèrent aussitôt le vieux messager de mort qui était apparu au chevet de sa grand'mère.
I.a femme du major tressaillit et recula de quelques pas en se levant liriisquenient lorsqu'elle aperçut U.iljili,qui la eonlemplait d'un
LIONEL LINCOLN
œil fixe sans tenir compte du nombre des curieux qui les environnaient.
— Nous ne sommes pas étrangers l'un ii l'autre, jeune dame, ajouta le vieillard, et je crois pouvoir dire qu'une figure de connaissance doit vous êlre agréable au milieu du tumulte qui règne à Roxbuîy.
— Une fiijuré de connaissance! répéta la jeune dame.
. — Sans doute, répondit Ralph; je sais qui vous êtes et j'ai vu vos coropae;nons tout à l'heure à la porte.
Cécile promena les yeux autour d'elle, et remarqua avec inquiélude l'absence de Merilon et de l'étranger. Avant qu'elle eût eu le temps de se remettre, Ralph s'approcha d'elle avec une politesse que rendaient plus frappante la grossièreté et la négligence de son costume.
Ce n'est pas ici une place convenable pour la nièce d'un pair
anglais, reprit-il; mais j'habite depuis longtemps le village de Roxbury, et je veux vous conduire dans une demeure plus digne de vous.
La femme du major hésita un instant; mais comme Ralph exprimait tout haut ses pensées, tous les assistants avaient suspendu leurs occupations res|iectives et témoignaient la plus vive curiosité. Inquiète de cette manifesta lion , Cécile jugea prudent de céder, elle accepta la main que Kalph lui offrait, et se laissa conduire non-seulement hors de la salle, mais encore hors de la maison. La poite par laquelle ils sortirent du bâtiment élait opposée à celle (wr laipielle ils claient entrés; et quand ils se trouvèrent en plein air, ce fut dans une rue dilTérente, loin des groupes qui étaient attablés ou qui circulaient devant la façade principale.
— J'ai laissé derrière moi, dit Cécile, des serviteurs sans lesquels il m'est im| osjible de continuer ma route.
— Comme ils sont gardés jiar des hommes armés, répliqua Ralph avec calme, il faut partager leur captivité ou se soumettre à une séparation momentanée. Si les gardes découvraient le métier que fait celui qui vous a amenée, sa perle serait assurée.
— Son métier! répéta Cécile.
— Oui, je m'explique clairement; n'est-ce pas un ennemi mortel de la liberté? croyez-vous que nos compatriotes aient la sollise de laisser un homme de son espèce errer en liberté dans le camp?,.. Non, non, murmura-l-il avec un rire de triomphe, il s'est exposé au danger comme un fou, et il subira les conséi|uences de son im|iriidence!... Marchons; la maison n'est qu'a deux ])as d'ici, et vous pourrez le faire demander si vous voul.z.
Cécile, sans participation de sa volonté, obi^issait à l'ascendant de son compagnon. Ils s'arrèlèrent bientôt devant une maison isolée. Un factionnaire se prumenaii de long en lar.;e devant la porte, et l'ombre allongée d'une autre sentinelle était (irojelée sur le pavé de la rue, au coin du logis, comme pour attester la surveillance dont les habitants étaient I objet.
— Entrez, dit Ralph en ouvrant la porte avec hésitation.
Ils entrèrent dans une allée que gardait un troisième factionnaire; mais il semblait être en bonne intelligence avec Ualph , qui lui demanda :
— N'avez-vous encore reçu aucun ordre de Washington ?
— Aucun, et ce retard me fait croiieà des résultats peu favorables. Le vieillard murmura quelques mots , et ouvrit une autre porte en
criant :
— Entrez !
Cécile obéit; mais avant qu'elle eût eu le temps d'exprimer sa surprise, elle était dans les bras de son époux.