‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 30 sur 253 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

— Ah! Lincoln! Lincoln! s'écria-t-elle en pleurant, dans quel moment m'avez-vous abandonnée!

— Et combien j'en ai été puni, mon amour I une nuit de frénésie et de regrets!... combien j'ai senti la force de ces liens qui nous unissent , si ma folie ne les a pas brisés pour jamais !

— Coureur, je vous connais, et je tisserai désormais une trame pour vous enlacer dans mes toiles. Si vous m'aimez , Lionel, comme j'en suis convaincue , que le passé soit oulilié. Je ne demande , je ne désire aucune explication. Vous avez été trompé , et le repentir que je lis dans vos yeux me garantit le retour de votre raison. Parlons maintenant de vous. Pourquoi ctes-vous g.udé plutôt comme un criminel que comme un ollicier de la coiiroiiiie?

— On m'accorde en effet des attentions toutes spéciales.

— Comment êtes-vous tombé en leur pouvoir, et pourquoi abusentils de leur avantage ?

— C'est facile à expliquer. J'ai voulu sortir de la ville par une nuit de tempête. (Quelle nuit que celle de nos noces !

— JNuit terrible! répondit Cécile en frissonnant; puis elle sourit aussitôt, comme pour efl'acer toute trace de défiance et d'inquiétude, et elle ajouta :

— Mais, je n'ai plus foi dans les présages , Lionel ! ou, si quelque avertissement nous a été donné, la prédiclion ne s'est-elle pas dejk »ccomplie. Je ne sais quel prix est attaché aux bénédictions d'un mou-

rant, m-'is c'est pour moi une sainte consolation que de savoir qwe ma grand'mère ii son lit de mort a béni notre soudaine union.

A ces mots, Lionel, sans égard pour celle qui s'appuyait doucement sur son épaule, s'éloigna d'un air sombre, et se retira dans un coin de l'aiipartement.

— Cécile, je vous aime, comme vous en êtes convaincue, dit-il, et j'accède h votre désir d'ensevelir le passé dans l'oubli; mais je laisse mon récit inachevé. J'ai quitté la ville sous l'empire d'émulions qui bravaient la fureur desvcnis; j'avais un pavillon de parlementaire et la passe de Job Pray ; mais notre entreprise était téméraire.,, Cécile , je n'étais pas seul 1

— Je le sais , je le sais, dit Cécile précipitamment : ensuite ?

— Nous rencontrâmes une patrouille, qui ne voulut pas prendre un oflicier du roi pour un misérable idiot. Croyez-moi, ma chère Cécile, si vous saviez la scène dont j'ai été léiuoin, les éclaiicisscmeiiti que je désire, les motifs qui me guidaient, vous me pardonneriez ma faite et mon absence.

— Si j'avais douté de vos intentions, aurais-je oublié mon sexe, ma position, ma perte récente , pour s livre les pas d'un lioinme indigne de ma sollicllude ? répliipi^i Cécile, dont les triits furent colorés aiitHut par la pudeur que par la force de ses émotions. Ne croyez pas que je vienne, avec une faiblesse eiifintiiie. vo is reprocher des loits imaginaires. Je suis votre femme, major Lincoln, ne dois-je pas vous être divonée ? n'ai-je jias prononcé des serments à l'aulel en présence de IJieu? Pourquoi me rel'iiser<iis-je à les tenir?

— Je deviendrai fou! je deviendrai fou! s'écria Lionel avec un désordre d'esprit insurmont.ib e. 11 y a des moments oii je crois que la malédiction qui a perdu le père s'appesantit déjà sur le fils !

— Lionel, dit sa douce compagne, est-ce ainsi que vous accueillez la jeune fille confiante qui vous a retrouvé? Allons, calmez - vous, et parlons de votre emprisonnement. On ne vous soupçonne pa4 sans doute d'avoir eu des desseins criminels dans voire visite au Ciimp américain. Il serait facile de prouver que vous êtes incapable d'un aussi lâche comploi.

— il est ditlicile d'échapper à la vigilance de ceux qui combattent pour la liberti-! dit Kalpli d un ton calme et sentencieux. Le major Lincoln a trop longtemps écouté les conseils des tyrans et des esclaves. H a oublié l.i terre de sa naissance. S il veut assurer son salut, qu'il rétracte son erreur, pendant qu'il peut le faire encore avec honneur.

— Honneur! répéta Lionel avec dédain; et il arpenta la chambre d'un pas rapide, sans daigin-r regarder limportun.

Cécile inclina la tète, et s'eiifonçant sur une chaise , elle se cacha la figure, comme pour se dérobera quelque efl'rayaiitc vision.

Le silence f it interruinpue par des bruils de voix et de pas ; la porte s'ouvrit , et Merilon se moiilia sur le seuil. A son aspect, Cécile se leva avec vivacité en s'écriant :

— N'entrez pas, au nom du ciel, ne venez pas ici.

Le valet de chambre hésta ; mais quand il aperçut son maître , son attaohemeiil l'euiporia sur le respect.

— Dieu soit loué ! s'écria-l-il ; voici le plus heureux instant que j'aie passé de|ini.s que j'.ii perdu de vue les côtes de la vieille Angleterre. Si nous étions seulement il Londres ou À RavensclilVe , je serais l'homme le plus heureux des trois roy mines ! Ah! inousicur Lionel, sortons de celte province, et allons dans un pays oii il n'y ait pas de rebelles I

— llsuflit, brave Merilon, interrompit Cécile, retournez à l'auberge, oii vous voudiez, mais retirez-vous.

— Ne renvoyez pas un loyal sujet au milieu des rebelles, madame ! Quels affreux blasphèmes j ai entendus là-bas ! On parle de Sa Alajeslé comme du premier venu ; aussi j'ai clé charmé d'ajiprendre qu'on me mettait en liberté.

— Si vous aviez été dans un corps de garde sur l'autre rive , dit Ralph, c'est le Roi des rois que vous auriez entendu insulter.

— Restez donc, dit (jécile, mais pas ici. Vous avez d autres chambres , major Lincoln; qu'on y place deux personnes qui m'accompaguent, mais qii ils ne paraissent pas ici!

— Pourquoi celle terreur soudaine, mon amie? vous êtes parfaitement en sûreté. Allez, Merilon, passez dans la chambre voisine, et si j'ai besoin de vous, je vous appellerai.

Le valet de chambre séloign;i, et fut suivi de Ralph, dont la compagnie seniblaii toutefois lui plaire médiocrement. La porte se ferma derrière eux, et Cécile demeura un instant immobde, dans l'attitude de la méditation; puis elle respira avec elTort, comme si elle eût été soulagée d une appréhension inexplicable.

— Vous n'avez rien à craindre pour moi , et encore moins pour vous, dit Lionel en la pressant contre son coeur ; mon imprudence, mon caractère fantasque, m'ont exposé à des dangers, mais je parviendrai facilement a détruire les soupçons de nos ennemis.

— Je n'ai point de regrets, Lionel; je n'ai que le désir de rendre la paix il voire âme, et si je pouvais m'expliquer... Oui, le moment est favorable!... Lionel, écoulez-moi...

Ces paroles furent interrompues par Ralpli , qui reparut dans la chambre. Son grand âge , ses formes amaigries , le peu de bruit qu'il faisait en marchant, lui donnaient l'air d'un être surnaturel. Il portait

LIONEL LINCOLN

sur le bras un pardessus et un chapeau , que Cëcile reconnut du preniior coup d'œil pour la propriété de l'inconnu qui l'avait accompagnée.

Voyez ' dit Ralph en montrant son butin avec un affreux sourire,

voyez sous combien de formes la liberté peut apparaître à ses adorateurs! Voici le costume qu'elle nous impose aujourd'hui! Prenez -le, jeune homme, et soyez libre.

— We le croyez pas, ne l'écoutez pas, murmura Cécile, à laquelle Ralph inspirait une terreur mal dissimulée... Ou, si vous l'écoutez, conduisez-vous avec prudence !

— Hésiteriez -vous à accepter la liberté qui vous est offerte? demanda Ralph. Voulez-vous braver la justice et la colère du chef américain, et faire de votre femme une veuve ?

— Comment profiter de ce costume ? dit Lionel ; pour se soumettre à l'humiliation d'un déguisement, il faut que le succès soit certain.

— Renonce à ton orgueil, jeune homme, songe à l'être innocent et craintif dont la destinée dépend de la tienne. Fuis à cause d'elle, si ce n'est pour toi! dans une minute il serait trop tard!

— N'hésitez pas un moment de plus, s'écria Cécile changeant brusquement de résolution : fuyez, laissez -moi ; mon sexe et mon rang...

— Jamais , dit Lionel en rejetant le pardessus avec mépris. Je t'ai abandonnée une fois, au moment où la mort était parmi nous; mais avant que je recommence, elle me frappera de ses coups!

— Je vous suivrai, je vous rejoindrai...

— Vous ne nous quitterez pas , dit Ralph ; et unissant ses efforts à ceux de Cécile, il enveloppa Lionel du vêtement si dédaigné.

— Maintenant, ajouta-t-il, restez ici, et attendez mes instructions; et vous, douce fleur d'innocence et d'amour, suivez-moi, et partagez l'honneur de délivrer celui qui vous a captivée 1

Cécile rougit de l'énergie de ces expressions , mais elle fit un signe d'adhésion. Elle entra avec son guide dans l'étroite allée de la maison, et Ralph s'approcha sans crainte de la sentinelle qui s'y promenait.

— Regarde ! dit-il en rabattant brusquement le capuchon qui couvrait les traits pâles de sa compagne : l'inquiétude du sort de son mari a coûté bien des larmes à la pauvre enfant! Maintenant, elle va le quitter avec un de ses domestiques, pendant que l'autre restera auprès de son maître. Regarde-la ! n'est-elle pas charmante, malgré sa douleur?

L'homme parut sensible aux rares attraits que Ralph lui faisait remarquer sans cérémonie. ,

Pendant qu'il les admirait avec un na'if embarras, et que Cécile cherchait à les lui dérober, le vieillard retourna sur ses pas. Il revint bientôt après, suivi de Lionel revêtu du grossier pardessus , et coiffé d'un large chapeau plat. Cécile se rapprocha du prétendu domestique avec un empressement qui aurait dévoilé la ruse à un homme plus expérimenté que le factionnaire, honnête paysan récemment arraché à ia charrue. Sans lui laisser le temps de réfléchir, Kalpli lui fit de la main un geste d'adieu , puis s'éloigna avec sa vitesse accoutumée. Une autre sentinelle se promenait devant la façade. Lionel et sa tremblante compagne s'avancèrent vers elle, sous la conduite de Ralph; mais le soldat, croisant la baïonnette pour leur barrer le passage, leur demanda, d'un ton bourru :

— Oii allez-vous, mon vieux camarade ? est-ce que vous êtes chargé défaire sortir les prisonniers par pelotons? Allons, allons, rendez vos comptes, car, à vous parler franchement, il y a des gens qui pensent que vous êtes tout simplement un espion de Howe. Vous avez été surpris la nuit en mauvaise compagnie , et il a été un moment question de vous enfermer avec votre camarade !

— Voyez-vous ça! dit Ralph en souriant avec calme et en s'adressantà ses compagnons au lieu de répondre à la sentinelle. Croyez-vous que les satellites de la couronne soient aussi alertes? Les esclaves ne dormiraient-ils pas aussitôt que le tyran aurait les yeux tournés? Voilà ce que c'est que la liberté ! son esprit sacré pénètre dans les cœurs de tous les fidèles, et met sous le rapport de la vertu le. soldat au niveau du capitaine !

— Allons, allons, repartit le factionnaire en replaçant son fusil sur son épaule, je vois qu'on ne gagne rien à discuter avec vous ! Seulement, je trouve que vous avez à moitié raison, car si celui qui défend la bonne cause a de la peine à tenir ses yeux ouverts, que doit éprouver le malheureux qu'un despote loue à raison de douze sous par jour ? Partez, vieux père; il y a une sortie de moins que les entrées , et si les choses n'étaient pas dans les règles, mon camarade de l'intérieur le saurait.

Après s'être exprimé ainsi, le factionnaire reprit sa promenade en fredonnant une chanson populaire. Ce n'était pas h première fois qu'un honnête homme se laissait prendre à des paroles de liberté , et nous pensons consciencieusement que ce n'a pas été la dernière.

Content de son succès, Ralph n'ajouta pas un mot, et se hâta de gagner un coin de rue où les fugitifs étaient comparativement en sûreté. Alors il s'arrêta , et serra les poings avec force en disant à Lionel :

— Je le tiens maintenant, il n'est plus dangereux! Il est surveillé par deux patriotes incorruptibles!

— De qui parlez-vous? demanda Lionel.

— D'un homme qui a le cœur d'un tigre, d'un misérable qui est

au-dessous de la brute ! mais il est k ma merci , et je souhaite qu'il puisse boire jusqu'à la lie la coupe de la servitude.

En formant ce vœu , Ralph l'accompagna d'un rauque ricanement.

— Vieillard, dit Lionel avec fermeté, vous pouvez affirmer que je vous ai suivi jusqu'ici dans un but qui n'a rien de déshonorant. A votre instigation, j'ai oublié le serment que je venais de faire à l'autel à cette douce et innocente créature. Vos conseils ont eu, pour influer sur ma résolution, l'appui des circonstances où je me trouvais, et qui bouleversaient mes idées. Maintenant, toutes mes illusions se sont évanouies! 11 faut nous séparer, à moins que vous ne teniez à l'instant même les promesses que vous m'avez souvent répétées.

Le transport de joie sauvage qui avait rendu la physionomie de Ralph si hideuse disparut comme une ombre passagère, et il écouta les paroles de Lionel avec une profonde attention. Mais quand il était sur le point de répondre, il fut interrompu par Cécile,- qui s'écria d'une voix presque étouffée par la terreur :

— Oh ! ne différez pas un instant, allons n'importe oii , n'importe comment! On est peut-être déjà sur nos traces; je suis forte, cher Lionel, et je vous suivrais jusqu'au bout du monde.

— Lionel Lincoln, je ne t'ai pas trompé! dit le vieillard d'un ton solennel. La Providence nous a déjà mis sur notre route, et quelques minutes nous conduirontà notre destination. Laisse cette jeune femme craintive retourner au village, et suis-moi.

— Non! répliqua Lionel en serrant Cécile contre son cœur; séparons-nous ici, ou que tes promesses soient accomplies!

— Suivez-le , murmura Cécile : cette discussion peut causer notre perte; marchons, je vous accompagnerai.

— Allons donc, dit le mari en faisant signe à Ralph de continuer son chemin ; je me fie à vous, mais souvenez-vous que mon ange gardien est avec moi !

Le vieillard sourit, et recommença à marcher rapidement et sans bruit. Il tourna le villa.çje, passa devant une église, et entra dans un enclos par l'ouverture d'une haie à moitié détruite.

— Je n'irai pas plus loin, dit Lionel en frappant du pied la terre glacée ; il est temps de m'occuper moins de moi que de celle dont je soutiens la faiblesse.

— Ne songez pas à moi, cher Lincoln.

Cécile fut interrompue par le vieillard , qui ôta son chapeau, et exposa ses cheveux gris aux doux rayons de la lune.

— Lionel, ta tâche est accomplie, dit-il d'une voix tremblante d'émotion; tu as atteint la place où reposent les os de la femme qui t'a porté dans ses flancs! Ton pied sacrilège foule le tombeau de ta mère!

Page 1