‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 4 sur 253 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Au moment oii le soleil dissipa l'épais brouillard qui s'était étendu sur les eaux pendant la nuit, Lionel gravit la côte de Beacon-Hill, afin de contempler au premier rayon du jour 1 un des plus beaux points de vue de son pays natal. Les îles élevaient leurs têtes vertes au-dessus de la brume qui montait lentement le vaste amphithéâtre de collines dont se composait l'enceinte de la baie. Les vapeurs s'engoirlïraient dans les vallées et formaient çà et là des guirlandes fantastiques autour des clochers des villages de la banlieue. Quoique la population frit en partie réveillée, le caractère sacré du jour et la situation jiolitique du pays rendaient la ville silencieuse. Les nuits fraîches et les chaudes journées d'avril avaient condensé les exhalaisons de la terre et des eaux, de manière à envelopper le paysage d'un voile souvent impénétrable. Du haut de la montagne, Lionel revit en imagination les maisons, les toiti-s et les vaisseaux dont il se souvenait. 11 se fit un panorama illusoire, plein de bruit et d'animation ; mais sa contemplation fut interrompue par un léger incident. A peu de dislance du site oit il se trouvait, un homme chantait avec un accent nasiil , sur un air populaire anglais, des passages d'une chanson américaine; quoiqu'il s arrêtât de temps en temps, Lionel put saisir les paroles du refrain, qui était destiné évidemment à être répété en choeur :

Sujefs dociles que l'on berne, Restez seuls dans cette taverne Pour boire le poison du thé ; Nous qui maudissons ce breuvage, Nous vous laissons dans l'esclavage Et gardons notre liberté

Lionel marcha du côté des sons et rencontra Job Pray assis sur l'escalier qui régnait le long de la montée. Il cassait des noix sur les marches de bois, et dans les moments oii sa bouche était inoccupée, il l'employait à former les accords dont nous avons fait mention.

— Qu'est ce, maître Pray? cria le major; venez-vous ici le dimanche malin pour y chanter des oraisons à la déesse de la liberté? êtes-vous l'alouette de la ville, et n'ayant pas d'ailes, gravissez-vous celte montagne pour faire entendre votre mélodie près des cieux ?

— Il n'y a pas de mal à chanter des psaumes ou des chansons américaines, quel que soit le jour de la semaine, dit le jeune gars sans se déranger. Job ne sait ce que c'est qu'une alouette; mais il ne reste pas en ville parce que les soldats y sont trop nombreux et qu'ils manœuvrent sur les terres communales.

— Et pourquoi voulez-vous les en empêcher?

— Ils affament les vaches, et elles ne donnent plus de lait. Elles aiment l'herbe tendre au printemps de l'année.

— Est-ce que les soldats la leur disputent? est-ce qu'elles ne peuvent pas comme à l'ordinaire jouir des premiers dons du printemps?

— Les vaches de Boston n'aiment pas 1 herbe que les soldats anglais ont foulée.

— C'est porter bien à l'extrême les idées de liberté ! s'écria Lionel en riant.

— Ne dites pas de mal de la liberté devant Ralph, reprit Job d'un air menaçant.

— Oii est ce Ralph ? est-ce votre bon génie ? pourquoi le tenez-vous invisible ?

LIONEL LINCOLN

— Il est dans le brouillard, dit Job en montrant du doigt le pied du ])liaro qui iloniiniiit la colline.

l.ioiii'l rtijanlii de ce eiilé autour dui|uel se condensaient d'épaisses niasses de v.ipcur, et il aperçut vajjuenient sou vieux compagnon de voyage. Ce personnage avait encore ses vêtements gris râpés, dont les couleurs sbaruionisaient si singulii-ienient avec le brouillard , qu'elles tloiinaient quelque cbose d aérien à ses formes décliarnées. Ses yeux iii(|uiels et rapides semblaient errer sur les objets lointains et percer à force de vivacité le voile de brunie qui couvrait la ville. Comme pour écarter cet obstacle, il agitait la main avec impatience.

Tout .i coup un brillant rayon de soleil dissipa les fumées et vint illuminer les traits sé\ères du' vieillard , dont la iihysionomie prit aussitôt une séduisante evpression de douceur.

— \ enez au pied du phare, Lionel Lincoln, lui cri.i-t-il , vous y recevrez des avis qui, si vous voulez les suivre, vous préserveront de mille dangers.

— Je suis cbarmé de vous entendre , dit Lionel ; enveloppé de ce manteau de brouillards , vous me faisiez relïet d'un être de l'autre monde , et j'étais tenté de m'agenoui 1er pour vous demander votre bénédiction.

Ralph.

Eh ! ne suis-je pas de l'autre monde ? Je me sens entraîné insensiblement vers le tombeau , et si je reste encore ici-bas, c'est pour l'accomplissement d'une grande œuvre qui ne peut se faire sans moi. Mes yeux pénètrent dans le monde des esprits , jeune bomme , plus facilement que les vôtres dans ce spectacle mobile qui s'étend à vos yeux; ma vue n'est gênée par aucun brouillard.

— Je vous en félicite; c'est un avantage rare au déclin de la vie. Mais comment avez-vous passé la nuit? vous avez dû vous trouver assez mal du logement de ce garçon ?

C'est un brave, dit le vieillard en donnant une tape légère sur

la tête de Job : nous nous entendons l'un l'autre, ce qui nous dispense de longues explications.

— Je me suis déjà aperçu que vous aviez les mêmes opinions , mais la ressemblance doit s'arrêter là.

— L'esprit, dans l'enfance ou dans la maturité , a des inclinations jires(|ue analogues, répondit le vieil étranger; toute la science bumaiuc consiste à calculer exactement le degré de puissance que les passions exercent sur nous. Celui qui a appris par cvpéricnce à étouller le volcan , et celui qui n'en a jamais senti les feui , sont deux êtres faits pour s'entendreé

Lionel accueillit en silence celle' déclaration , et ne jugea pas à propos d'en contester les termes.

— Le soli'il commence à se faire sentir, reprit-il au bout d'un instant, et quand il aura cliassé ces restes de brouillard , nous pourrons reeonnaitre les lieux que nous avons fréquentés autrefois.

— Pensez-vous que nous les trouvions tels que nous les avons laissés, ou l'étranger est-il en possession des demeures de notre enfance ?

— Les Anglais ne sont pas étrangers, repartit Lionel; ils sont sujets du même roi, et enfants du même père.

— Père dénaturé! dit le vieillard avec calme. Au fait, celui qui occupe actuellement le trône d'Angleterre est peut-être moins coupable que ses conseillers.

— Monsieur , interrompit Lionel , si vous voulez continuer à faire de pareilles allusions à la personne de mon souverain, nous serons obligés de nous séparer. Il ne convient pas qu'un oflicicr anglais entende parler de son maître avec autant de légèreté.

— De la légèreté ! répéta lenlement le vieillard , ce n'est guère la compagne des cheveux gris; mais votre susceptibilité ' .louse vous induit en erreur. J'ai respiré l'atmosphère des cours, jeune bomme, et je sais distinguer les intentions individuelles du monarque de la politif|ue de son gouvernement. C'est elle qui amènera la séparation du grand empire, c'est elle qui privera Georges III de ce qu'on a si souvent appelé avec juste raison le plus beau joyau de sa couronne.

— Il faut que je vous quitte, monsieur, dit Lionel , vous avez librement exprimé vos opinions pendant la traversée ; mais vous exposiez des principes qui n'avaient rien de contraire à notre constitution, et l'on pouvait vous entendre, non-seulement sans mécontentement, mais encore avec admiration. IMaintenant votre langage sent la trahison.

— Allez donc, répondit l'impassible étranger, descendez à la caserne, et ordonnez a vos mercenaires de s'emparer de moi. Que le sang d'un vieillard engraisse la terre , et que vos grenadiers impitoyables tourmentent la victime avant que la hache accomplisse son œuvre. Un homme qui a tant vécu peut bien donner un peu de temps à ses bourreaux.

— Ce n'est pas à moi , monsieur, qu'il faut reprocher de les protéger.

— Oui , j'ai tort, et c'est la faute de mes années; mais si vous aviez connu comme moi l'esclavage sous ses formes les plus hideuses, vous comprendriez 1 inestimable prix de la liberté.

— Quoi ! vous avez été esclave dans vos voyages , vous avez éprouvé les tourments de la servitude en dehors de ce que vous appelez la violation d'un principe?

— Oui, dit l'étranger en souriant amèrement, jamais homme n'aura été comme moi à même de les apprécier. Pendant de longues années j'ai vu des maîtres absolus fixer la limite de mes besoins, prendre sur moi tous les droits, soumettre à leur contrôle mes souffrances et les plaisirs mêmes que Dieu m'avait laissés.

— Vous étiez donc au pouvoir des barbares ?

— Oui, certes, ils méritaient cette qualification! c'étaient des barbares, des athées qui méconnaissaient les préceptes de notre Rédemjiteur , des misérables qui traitaient comme une bêle fauve un homme doué de raison comme eux, ayant comme eux une âme immortelle.

— Pourquoi n'être pas venu à Boston? demanda Job : pourquoi n'avoir pas raconté la chose au peuple assemblé dans Faneuil-Hall ? ça aurait fait bien du remue-ménage !

— ■ Enfant! je revenais souvent à Boston, en imagination!... les invocations que j'adressais à mes compatriotes auraient ébranlé le toit même de Faneuil-Ilall , si elles avaient retenti dans son enceinte... Mais c'était en vain ! ils avaient le pouvoir, et ils eu abusaient comme des démons.

Lionel, vivement ému, se préparait à questionner le vieillard, lorsqu'il s'entendit appeler à haute voix par son nom. Celui qui l'apostrophait semblait gravir l'autre côté de la colline. Aussitôt le vieil étranger quitta la place qu'il occupait au pied du phare; et suivi de Job, il disparut avec une vitesse surprenante dans les tourbillons de brouillard qui ondulaient encore le long des flancs de Beacon-Hill.

— Hé ! Lion !... s écria le nouveau venu, vous êtes un lion jiar le nom , un daim par l'aclivilé !... Qui vous amène d'aussi bonne heure au milieu des nuages? Ouf! comme ce précipice est dur à monter! Quoi qu'il en soit , mon cher Lion , je me félicite de vous voir ; nous sivious qu'on vous attendait par le premier navire, et comme je me rend.iis ce matin à la parade , j'ai aperçu deux grooms habillés de vert, tenant chacun un cheval par la bride... Ouf 1 j'en aurais eu besoin pour gravir cette maudite côte !... J ai reconnu votre livrée à I instant même, et, quant aux chevaux , j'espère faire bientôt jdus ample connaissance avec eux. L'ami! ai-je dit à l'un des groouH, qui servez-vous?

— Le major Lincoln de Ravensclilïe, a-t-il répondu avec autant d'impudence que s'il eut pu dire comme vous et moi : Je sers Sa Majesté le roi d'Angleterre! mais c'est ainsi que répondent les domestiques des gens (pii ont dix mille livres sterling à manger par an. Si l'on interrogeait ainsi mou serviteur, il répli(|uerait tout bonnement : Je sers le capitaine Poiwarlh, du IT de ligne, et fùt-il en présence d'une jeune fille captivée par sa bonne mine, il lui laisserait ignorer qu'il existe au inonde un châleau de Polxvarth.

Le capitaine débita ce discours avec une extrême volubilité, quoiqu'il l'interrouipit à ]>lusieurs reprises pour reprendre haleine.

— M.i loi ! répondit Lionel en lui serrant cordialement la main , je ne m'attendais guère à vous rencontrer ici ; je m'étais figuré que vous ne vous leviez jimais avant neuf ou dix heures; mou intention était d'aller vous rendre visite avant de présenter mes devoirs au général en chef.

— .\h! si vous me renconlrei ici, c'est lui ijuc vous devez en rc-

LIONEL LINCOLN

mercier. L'honorable Thomas Gage, gouverneur commandant en chef et vice-amiral de la province de Massachusetts , comme il s'intitule dans ses proclamations , nous a ordonné d'être sous les armes avant le lever du soleil.

— Ce n'est pas difficile pour un soldat , et d'ailleurs cela vous fera du bien; mais plus je vous regarde, Polwarth , plus je trouve votre costume singulier. Portez-vous réellement l'uniforme de l'infanterie légère ?

— Pourtjuoi pas? Que trouvez-vous de si étrange à mon costume? Est-ce qu'il ne me sied pas bien? est-ce que je le dépare? Après tout, qu'y a-t-il d'extraordinaire à voir le capitaine Pierre Polwarth commander une compagnie d'infanterie légère? J'ai juste la taille : cinq pieds quatre pouces et un huitième.

Abigaïl Pray, mère de Job l'idiot.

— Vous connaissez votre hauteur avec une rare précision , mais vous ne songez pas à la largeur. La longitude vous occupe plus que la latitude.

— Qu'est-ce que cela fait, Lionel ? Parce que je suis un peu comme notre mère la terre , un sphéroïde aplati , il ne s'ensuit pas que je ne puisse commander une compagnie d'infanterie légère ! Au reste , asseyons-nous au pied de ce phare , et je vais vous expliquer mon changement d'uniforme... Je suis amoureux.

— C'est étonnant !

— De plus, je suis tenté de me marier.

— Ce doit être une femme accomplie que celle qui est l'objet des vœux du capitaine Polwarth, du 47" de ligne.

— Elle est remplie d'admirablesqualités, répondit le capitaine avec une gravité subite. Sous le rapport de la forme , on peut dire qu'elle est faite au tour. Tantôt elle court avec la rapidité d'un oiseau , tantôt elle s'avance avec la majesté d'un bœuf gras; enfin , je ne saurais la comparer qu'à un mets savoureux dont il est impossible de se lasser. Ces métaphores ne sont pas poétiques, peut-êtrCj mais ce sont les premières qui se présentent à mon esprit.

— Elles me suffisent pour avoir une idée superficielle de la personne ; mais parlez-moi un peu de ses qualités morales.

— Elle est spirituelle , impertinente comme le diable et rebelle au roi Georges autant et plus que n'importe quelle femme de Boston.

— Voilà de singuliers titres à vos hommages!

— Us sont infaillibles; ils ressemblent à ces sauces qui excitent l'appétit et assaisonnent les plats. Son esprit de révolte rehausse ma loyauté , de même que les olives font mieux sentir le bouquet d'un porto généreux , et sa verve mordante se combine avec mon caractère paisible comme le vinaigre et l'huile dans une salade.

— On ne peut contester les charmes de votre Dulcinée , repartit Lionel d'un ton railleur.

— N'allez pas en plaisanter , major Lincoln. Miss Danforth appartient à l'une des meilleures familles de Boston.

— Danforth ! s'appelle-t-elle Agnès ?

— Précisément! s'écria Polwarth avec surprise, est-ce que vous la connaissez?

— Elle m'est un peu parente , et nous logeons sous le même toit. Madame Lechmere a voulu me donner l'hospitalité dans sa maison de Tremont-Street.

— J'en suis vraiment charmé , et notre intimité pourra avoir des suites plus sérieuses que quelques parties de plaisir. Mais revenons à mon changement d'uniforme : on se permettait au régiment des plaisanteries sur ma corpulence , et elles commençaient à circuler dans le public.

— Vous aviez un moyen sûr d'y mettre un terme , reprit Lionel d'un air sérieux.

— Bah! bah! un homme ne va pas se battre pour une livre de plus ou de moins. Cependant, je tenais à ma réputation, et je l'ai sauvée en me faisant donner une compagnie d'infanterie légère. Quand on entend parler du grand Caire , tout le monde sait qu il ne s'agit point d'un village. S'il est question du Grand Turc ou duGraudMogol, personne ne se les représente comme des bambins; comment vouleivous donc qu'on s'imagine que Polwarth, capitaine d'infanterie légère, pèse cent-quatre-vingt livres?

— Ajoutez-en vingt encore.

— Pas une de plus. J'ai été pesé la semaine dernière en présence de tous mes compagnons de table, et depuis ce temps j'ai plutôt perdu que gagné, car on ne s'améliore pas quand on est trop matinal. Il est vrai que j'étais dans la balance en robe de chambre et que j'avais ôlé mes grandes bottes.

— Je m'étonne , dit Lionel , que le colonel Nesbitl ait consenti à votre nomination, lui qui tient tant aux apparences.

— Je le sers à souhait , interrompit le capitaine, et je fais plus d'étalage que mes autres collègues.

1^, vr^:,J,^^ \ 1 Le capitaine de grenadiers Mac Fuse.

— Je le crois sans peine; néanmoins , il me semble que vous n'auriez pas obtenu votre compagnie si le général Gfge se proposait de donner de l'activité à ses opérations. En vous voyant dans l'infanterie légère, je présume que la paix ne sera point troublée.

— Je pense que vous avez raison. Les Américains font des discours, prennent des résolutions et se démènent depuis dix ans; mais que résulte-t-il de ce tintamarre ? Je vois bien que tout va de mal en pis ; mais ces colons sont une énigme pour moi. Vous rappelez-vous le temps 011 nous servions ensemble dans la cavalerie , que je n'aurais dû jamais quitter, que je n'aurais jamais quittée si j'avais pu me procurer un bon trotteur ? Quand les manants étaient mécontents d'une nouvelle taxe , ils s'ameutaient , mettaient le feu à quelques maisons, bousculaient quelques constables , mais nous chargions au galop , le sabre en main, et nous dispersions aux quatre vents la foule en haillons. Les cours de justice faisaient le reste , et la victoire ne nous

LIONEL. LINCOLN

coi'ilail qu'un |>eu de f.illj;iic am|ili'Hiont compciisi'c fiiir l'iiccroisse- Uifiit (le noire a))i)i'tit. IMais ici les choses se passent difTtWeniment.

— Les syniplôines île Iroulile sont-ils plus alarmants ici qu'en Angleterre? (ieniaiula le major Lincoln avec inlérèl.

— Les colons refusent leurs aliments naturels pour soutenir ce qu'ils appellent leurs principi s ; les femmes al'jureiit le llié, les hommes renoncent à leurs jii'cheries par suite (le l'acte qui met en interdit le port de lioston; c'est à peine si l'on a vu au marché un canard sauvage pendant tout le printemps, et pourtant le peuple s'enfonce de plus en plus dans la réhellion. Kn tout cas, si nous en venions aux coups, nous sommes assez forts , Dieu merci , pour nous frayer un passage et gagner une partie du continent oii les provisions soient ]iliis abondantes. D'ailleurs on dit que des renforts vont nous arriver.

— Si l'on en vient aux coups, nous serons assiéin's dans la place.

— Assiégés ! s'écria Polwarth avec effroi. Si j'avais la moindre idée d'un pareil malheur, je rendrais dès demain ma commission. C'est déjà assez triste de n'avoir jamais de table convenablement (jarnie. En cas de siège , nous serions exposés à mourir d'inanition. Soyez-en convaincu , Lionel , ce ne seront pas ces jielits hommes , avec leurs habits à longue queue, qui peuvent vouloir attaquer quatre mille soldats anglais soutenus par une flotte. Que dis-je ! quatre mille ! nous serons huit mille , si les régiments dont on m'a parlé sont vraiment en route.

— Ils viennent, interrompit Lincoln. Clinton, Burgoyne et Ilowe ont eu leur audience de congé le même jour que moi. IN'ous avons été reçus avec une grâce parfaite, car le service dont nous sommes chargés est vu très-favorablement par le roi. Il m'a semblé pourtant que Sa Majesté me gardait rancune de quelques-uns des votes que j'ai déposés dans l'urne au sujet de ces malheureuses discussions.

— Auriez-vous voté contre la loi des blocus , par égard pour moi ? demanda Poiwarth.

— Non. La conduite du peuple de Boston avait provoqué cette mesure. J'ai voté avec le ministère, et le parlement a été presque unanime sur cette question.]

— Ah! major Lincoln, vous êtes un homme heureux, dit le capitaine; siéger au parlement à vingt-cinq ans! 11 me semble que je préférerais celte occupation à toutes les autres. Le nom seul en est séduisant, siéger!... Votre ville envoie deux députés; quel est le second ?

— Ne m'en parlez pas , je vous en conjure , murmura Lionel en se levant, vous savez que la place n'est pas remplie par celui qui devrait

l'occuper Voulez-vous descendre au champ de manoeuvre? il y a

plusieurs amis que je veux voir avant d'aller à l'église.

— Oui, reprit l'olwarth en suivant son compagnon. On va beaucoup à l'église dans ce pays-ci. Quant à moi, je ne fréquente guère les temples schismatiques des habitants, et j'aimerais mieux rester un jour entier en sentinelle sur un chariot du train , que de rester debout pour entendre leurs prières. Je ne fréquente guère que la chapelle du roi , et lorsque j'y suis une fois installé à genoux, je me tire du service aussi bien que l'archevêque de Cantorbéry.

En disant ces mots, il descendait la côte, et les deux amis furent bientôt confondus avec la foule en uniformes rouges qui encombrait le champ de manœuvre.

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