CHAPITRE XXXII
Le silence qui succéda à cette déclaration inattendue fut semblable à celui des morts dont ce lieu était l'asile. Lionel recula avec une sorte d'horreur ; puis , imitant l'action du vieillard , il se découvrit la tête par respect pour sa mère, dont l'image s'offrait à sa pensée au milieu de ses souvenirs d'enfance. Lorsque celte première impression fut calme, il dit à Ralph :
— Si vous m'avez amené ici , n'est-ce pas pour entendre l'histoire des malheurs de ma famille ?
— Oui , répliqua le vieillard avec douceur mais avec une expression d'angoisse ; c'est sur la tombe de ta mère que je veux te faire une importante et pénible révélation.
— Soit! dit Lionel, dont les regards s'allumèrent d'un feu sauvage; c'est dans ce lieu sacré que je vais t'entendre, et que je jurerai de me venger si tes précédentes insinuations sont justifiées...
— Non , non , ne l'écoutez pas ! dit Cécile en se cramponnant au bras de son époux. Lincoln , vous ne pourriez supporter une pareille entrevue.
— Je puis tout supporter.
— Non , vous vous abusez sur vos forces !... Ne songez maintenant qu'à votre salut... Dans un moment plus favorable , vous saurez toute la vérité; et c'est moi , moi Cécile , votre fiancée , votre femme , qui vous promets de tout révéler!...
— Toi !
— Celle qui vous parle , dit Ralph avec un sourire sarcastique , est la petite-fille de la veuve de John Lechmere, et vous ne refuserez pas de l'entendre. Partez donc, le séjour d'un cimetière ne vous convient pas!
— Je vous ai dit que j'étais capable de tout supporter , reprit Lionel : asseyons-nous donc sur cette pierre lunéraire ; et racontezmoi tout ce que vous savez, dût l'armée des rebelles venir me chercher ici !
— Quoi ! oses-tu braver le mécontentement de celle qui est si chère à ton cœur?
— Oui ! s'écria le jeune major , je braverai tout pour dissiper mou incertitude.
— Regarde pourtant cette enchanteresse...
— C est ma femme ! dit Lionel en étendant la main comme pour la protéger.
— \ oici ta mère! reprit Ralph en montrant le tombeau.
LIOMEL LINCOLN.
Lionel posa \m bras sur son genou , cl , le menlon dans la main , il médita pendant quelques instants. De son côte, le vieillard semblait se recueillir; et après quelques minutes de silence il commença en ces termes :
— Tu sais déjà, Lionel Lincoln, qu'il y a bien longtemps, la famille se réfugia dans les colonies pour y chercher la liberté de conscience. Pendant les longues soirées que nous avons passées ensemble sur l'Océan, je t'ai raconté comment la branche aînée s'était éteinte et avait transmis à ton père ses honneurs et ses richesses...
— Tout cela est connu des moindres commères du Massachusetts, dit Lionel avec impatience.
— Mais on ne sait pas qu'avant cette substitution le fils orphelin d'un soldat était déjà choyé comme l'héritier présomptif. Ou ne sait pas que la tante de ton père Priscilla Lechmere songeait à faire passer dans sa propre famille celte richesse et ces honneurs...
— Mais c'était impossible ! elle n'avait pas de fils !
— Rien ne semlile impossible à ceux que l'ambilion dévore... Tu sais qu'elle a laissé une petite-fille ; celte pelile-fiUe n'avait-elle pas de mère ?
Lionel se souvint avec douleur de cette parenté en sentant trembler auprès de lui la femme sur laquelle retombaient en partie ces accusations.
— Dieu me garde! ajouta le vieillard, de vouloir souiller le nom sans tache de la mère de cette enfant ! elles étaient aussi pures l'une que l'autre; et longtemps avant que les calculs de madame Lechmere eussent réussi, sa fille était fiancée à l'honorable Anglais qu'elle a épousé depuis.
Cécile, qui avait baissé la tète, la releva de nouveau en entendant la justification de ses parents, et elle écouta désormais sans trouble les explications du vieillard.
— Puisque les vœux de ma malheureuse tante ne furent pas réalisés, dit le major, comment ont-ils pu influer sur la destinée de mon père ?
— ïu vas le savoir. Dans la même maison vivait une autre femme, un ange sous la forme humaine, plus belle et aussi pure que la fille de madame Lechmere. C'était la parente et la pupille de la misérable Priscilla. Ton père sut apprécier la beauté et les vertus apparentes de celte femme ; sans se préoccuper des viles combinaisons de l'égoïsme, il la demanda en mariage. La fortune et le titre si longtemps attendus n'avaient pas encore passé à ton père... quand il épousa la seconde Priscilla , et tu fus le fruit de leur union !
— Et alors ?....
— Alors ton père traversa les mers et se rendit en Angleterre pour faire valoir ses droits, pour y recueillir l'héritage qui lui survint. Après de longs procès, il revenait tout joyeux dans sa patrie; mais il n'y trouva point sa femme , sa chère Priscilla , pour fêter sa bienvenue !
— Je le sais, dit Lionel, elle était morte !
— Il y a plus, reprit Ralph d'une voix qui semblait partir de la tombe , elle était déshonorée !
— C'est faux 1
— C'est vrai, vrai comme l'Evangile que nous ont annoncé les envoyés du ciel !
— C'est faux , répéta Lionel avec fierté , et l'esprit du mal n'a jamais inventé une plus odieuse calomnie.
— Je te répète que c'est vrai! Elle est morte en donnant le jour au fruit de son infamie. Quand Priscilla Lechmere apprit à ton père désolé cette afïreuse nouvelle , il crut lire le mensonge dans ses regards de triomphe, et il osa prendre comme toi le ciel à témoin que ta mère était calomniée ; mais il se trouva une femme à lui connue, qui attesta par serment devant Dieu, que le crime avait été commis , et dont la déclaration ne permettait pas de le révoquer en doute.
— Et l'infâme séducteur, dit Lionel d'une voix entrecoupée, vit-il encore ? Livre-le à ma vengeance , vieillard , et je te remercierai de m'avoir divulgué ces terribles détails.
— Lionel , Lionel, dit Cécile en essayant de le calmer, est-ce que vous le croyez?
— S'il me croit, dit Ralph avec un éclat de rire infernal; il y a bien d'autres choses qu'il est obligé de croire ! Une fois de plus, jeune fille , ta grand'mère tendit ses pièges autour du riche baronnet, et comme il ne voulut pas devenir son fils, elle trama sa perte avec les esprits du mal. L'ambilion fit place à la vengeance, et le père de ton mari en fut victime!
— Achève , achève ! s'écria Lionel.
— Sa raison fut un moment accablée par le coup qui l'avait frappé; mais ce désordre ne dura qu'une heure, dans la longue existence à laquelle l'homme est condamné ! On en profita pour le faire enfermer, et quand il recouvra ses facultés, il était dans une maison de fous, où il a végété pendant vingt ans, grâce aux artifices de la veuve de John Lechmere.
— Est-il possible ? cela peut-il être prouvé ? comment connais-tu ces faits? s'écria Lionel; et joignant les mains avec égarement, il fit un mouvement si brusque qu'il repoussa à quelques pas de lui la faible enfant qui s'attachait à ses côtés.
Un sourire calme et mélancolique errait sur les lèvres décharnées du vieillard.
— Il y a peu de choses cachées à un homme qui a longtemps vécu, reprit Ralph; et d'ailleurs n'ai-je pas des moyens de m'éclairer qui le sont inconnus ? Rappelle-toi ce que je t'ai révélé dans nos fréquentes entrevues ; rappelle-loi le lit de mort de Priscilla Lechmere , et demande-toi si ton vieil ami est un imposteur !
— Raconte-moi tout ! ne me dissimule rien de cette déplorable histoire, ou rétracte tout ce que tu as dit!
— Tes désirs seront accomplis, Lionel Lincoln , reprit Ralph du ton le plus persuasif et le plus solennel, pourvu que lu jures une haine éternelle à ce pays et à ces lois qui permettent de ravaler un homme inofl'ensif au rang des bêtes fauves, et de lui imposer des tortures telles qu'il s'emporte avec blasphème contre son créateur!...
— Je ferai plus, dix mille fois plus, je m'associerai à cette rébellion,
— Lionel , Lionel , qu'allez-vous faire? interrompit Cécile.
Sa voix fut étouffée par des clameurs qui, partant du village, dominaient les causeries des buveurs attablés.
On entendit ensuite des bruits de pas sur la terre glacée. Ralph se rapprocha de la gran 'e route; Lionel le suivit, indifférent à ce qui pouvait se passer , et Cécile trembla pour la sûreté de son époux, qui bravait si audacieuscinent le danger.
— On est à voire recherche , dit le vieillard en levant la main pour réclamer l'attention : on s'attend à trouver un ennemi; mais vous avez juré de marcher sous les étendards de la liberté, et ils vous accueilleront avec joie.
— IVon , non, il n'a pu s'engager à se déshonorer, s'écria Cécile ; fuyez, Lincoln , tandis que vous êtes libre, et laissez-moi affronter ceux qui vous poursuivent... Ils respecteront ma faiblesse!
Ces mots, qui rappelaient à Lionel le danger de sa femme, le tirèrent de la rêverie où il était plongé. Il l'enleva par la taille , et s'éloigna rapidement en disant :
— Vieillard , quand j'aurai mis en sûreté ce précieux fardeau, nous examinerons si lu as dit vrai !
Ralph , dont la constitution robuste semblait braver les ravages du temps , eut bientôt rejoint les fugitifs , et les conduisit à travers les champs voisins.
Les pas de ceux qui les poursuivaient se firent entendre pendant les intermittences de la canonnade lointaine. Malgré la vigueur de celui qui la soutenait, Cécile déclara bientôt quelle ne pouvait aller plus loin.
— Il faut donc attendre ! s'écria Lionel avec désespoir.
Ces mots étaient à peine prononcés , lorsqu'une charrette atteli'e de deux bœufs quitta la grande route et entra dans le chemin de traverse que suivaient les fugitifs. Elle était conduite par un homme avancé en âge, qui maniait laiguillon avec l'adresse que lui donnait un demisiècle d'expérience. La vue de cet homme isolé suggéra à Lionel une pensée de salut : il s'approcha de lui d'un air capable d'intimider un homme beaucoup plus jeune et plus déterminé.
— Où allez-vous ? lui demanda-t il.
— A la Pointe! répondit le charretier; vieux et jeunes, grands et petits , vont à la Pointe aujourd'hui, et je me suis mis en roule, malgré mes quatre-vingt-trois ans. J'espère, avec l'aide de Dieu, que le 14 mars prochain , jour de ma naissance, il n'y aura pas un uniforme rouge dans la bonne ville de Boston; mes enfants sont à l'armée, ma vieille femme m'a aidé à charger sur ma voiture le foin que vous voyez , cl je le porte à Dorchester , sans qu'il en coûte un sou au Congrès.
— Ah ! vous allez au col de Dorchester ? dit Lionel hésitant à faire violence à un homme aussi affaibli par les anuées.
— Oui , mais parlez plus haut , je vous prie , comme vous l'avez fait en commençant , car je suis un peu sourd : on ne m'avait pas mis en réquisition, sous prétexte que j'en avais assez fait; mais je soutiens qu'on n'a jamais assez fait pour son pays, quand il reste quelque chose à faire. J'ai entendu dire qu'on amenait aux fortifications des fascines et du foin foulé, et j'en apporte. Si celte charge ne suffit pas, que Washington vienne dans ma grange et prenne tout ce qu'il voudra .
— Tout en servant le Congrès, auriez-vous la bonté d'assister une pauvre femme qui va du même côté que vous , mais qui est trop faible pour marcher?
— Comment donc ? de tout mon cœur , dit le charretier en cher* chant des yeux celle qu'on lui signalait ; j'espère qu'elle est près d'iciv car la nuit s'avance, et je ne voudrais pas qu'un boulet anglais arrivât sur les collines de Dorchester sans rencontrer ce foin pour l'arrêter.
— La voici, dit Lionel; et il alla prendre Cécile, appuyée contre une haie, pour la faire monter sur la charrette. Vous pouvez être sûr, mon ami, que le service que vous nous rendez sera largement récompensé.
— Je ne vous demande rien, répondit le charretier; c'est peut-eire la fille ou la femme d'un soldat, et, en ce cas, elle mériterait d'avoir une voiture à quatre chevaux , au lieu d'une misérable charrette.
Oui , vous avez raison, c'est la fille et la femme d'un soldat.
— En ce cas, que Dieu la protège !... Eh bien ! mes amis, êtes-vous placés?
Parfaitement , dit Lionel , qui s'était installé sur le foin avec sa
compagne, vous pouvez marcher!
fit