CHAPITRE XXXIll
Lionel aida ses Compagnons à monter les degrés de l'embarcadère, et dit I nsiiite à l'ialph :
— Il faut nous séparer; dans une autre occasion , nous reprendrons notre triste entretien.
— L'heure, la pl.ice nous conviennent, répondit le vieillard en désignant le vieil édifice ; c'est là que vous verrez la conhrinatiou de tout ce que je vous ai appris.
Le ma|or réfléchit un moment. Il se retraça les mystérieuses relations d'Ahigaïl avec madame Lecbmerc, auteur des calamités 'qui avaient pesé sur sa famille.
— Lh bien , dit-il , expliquez-vous à l'instant , cnr qui suit quaiul tiouB pourrons nous revoir ? Je vais d'abord reconduire Chei elle...
— Lionel, interrompit Cécile d'un ton suppliant, je ne dois pas vous quitter. .Soiillic/. gueje vous accompagne, et que je sois de moitié dans l'entrevue. Il n'est rien, je pense, qu'une feoimu ne puisse savoir.
Pendant que Lionel hésitait encore, Ralph prit le chemin de la sombre demeure. A la lueur grisâtre du matin, on voyait courir dans les rues des citoyens alarmés, des .soldats à demi-vêlus. Leurs préoccupations les empêclièrenl de faire attention au groupe qui s'acheminait vers le \icii\ magasin.
Le rei-de-cliaussée avait un aspect plus morne et jilus lugubre encore qu il 1 ordinaire. <jiieli|ucsgcinisseiiieiils éloulïés parlaientde l'iiiie des tourelles et servirent ii guider les pas des visiteurs inattendus. Abigaïl , assise sur un tabouret , raccommodait les grossiers vêlement» que son fils avait portés; mais pendant que ses doigts accomplissaient maehinaleiucnt celte lâche, ses yeux lerui-s et desséchés trahissaient tous lis Umrments de son âme. Job gisail sur son grabit, ses traits indiquiiienl les progrès lents mais désastreux de la maladie , et sa respiration était plus pénible que de ciulume. Polxvarth lui tenait le pouls d'un air de méditation médicale , et passait alternativement de la crainte il l'espérance ou de l'espérance à la crainte.
Ce trio était tellement absorbé, que l'arrivée des intrus ne produisit aucune impression. Job jeta un coup d'œil vague du côté de la porte; un éclair de joie brilla sur la ligure du capitaine, mais il fut bientôt dissipé par l'inipiiélude qui s'était emparée de sa physionomie ordinairement si heureuse. Abigaïl inclina la lète sur sou sein , et frémit à l'aspect de Ralph, mais ce mouvement passager ne l'empêcha point de continuer son travail manuel.
— Pourriez-vous m'expliquer, dit Lionel à son ami, pourquoi je vous trouve dans ce séjour de misère, et qui a fait du mal à cet enfant?
— Votre question porte en elle-même sa réponse, major Lincoln, répliqua Polxvarth, je suis ici parce qu'ils sont malbeureux.
— C'est un motif recommandable; mais d'oii viennent les souffrances de ce pauvre enfant ?
— Les fonctions de la nature sont suspendues en lui; je l'ai trouvé demi-mort d inanition , et quoique je lui aie servi un repas donl aurait pu se contenter le soldat le plus vigoureux, vous voyta que les symptômes sont toujours alarmants.
— 11 a la prtiie vérole , et vous lui avez donné à manger au plus fort de son accès de fièvre.
— La pclile vérole n'est qu'une complication, quand un homme est attaqué de l'horrible maladie de la faim ! Allez, Lionel, vous avez tant ciudié les poètes latins a l'université, que vous n'avez pas eu le temps d'apprendre la philosophie de la nature.
Lionel ne crut pas devoir discuter avec son ami, dont les opinions étaient si dogmatiques; mais se tournant vers la femme, il lui dit :
— L expérience d'une garde-malade aurait dît vous éclairer.
— Lnc mère peut-elle sempêciier de nourrir son his afi'amé? répondit la pauvre Abigaïl : non , non, I oreille ne peut être sourde à de pareilles plaintes , et lorsque le cœur saigue , la sagesss et la folie sont sur le même rang.
— Ce n'est pas le moment de gronder, Lincoln, dit Cécile. Tâchons de détourner le danger , au lieu d'en chercher les causes.
— Il est trop tard, reprit la mère désolée. Les heures sont comptées et la mort va venir. Tout ce que je puis faire, c'est de prier Dieu de soulager celle âme qui va se réfugier dans son si in.
— Laissez ces haillous, dit Cécile, ne vous fatiguez pas plus longtemps inutilement.
— Jeune dame , vous connaissez peu les travaux d'une mère , puissiez-vous n'en jamais connaître la douleur ! Voilà vingt-sept ans que je fais la même chose pour mon enfant; ne me privez pas de ce triste plaisir, qui va mètre enlevé.
— Comment, il a vingt-sept ans? l'écria Lionel.
— Tout vieux qu'il est , il esl trop jeune pour mourir !
Jusqu'à ce moment, Halph était reste inipa.ssible et les yeut fixés sur la figure du patient. Il se tourna vers Lionel, et lui dit dune voix plaintive :
— Kst-ce qu'il mourra?
— Je le crains; il est diQicile de se méprendre a ces symptômes. Le vieillard s'approcha du lit, s'assit en face de Polwartb étonné,
et dit, api es avoir recommandé le silence par un geste :
— Voici donc encore la morl! les plus jeunes ne lui échappent point; il n'y a que les vieux qu'elle ne peut se résoudre à frapper. Uites-moi, Toi), que voyez-vous en imagination? Esl-ce la splendeur divine ou l'horrible séjour des damnés?
Aux sons bien connus de cette voix, les yeux ternes de l'iJiot s'éclairèrent d'un rayon d'iiilelligence ; le râle qui le suffoquait cessa un moment, et il répondit d'une voix qui p.irtail des profondeurs de sa poitrine :
— Le Seigneur épargnera celui qui a épargné les créatures du Seigneur.
— Empereurs et rois, grands de la terre, vous pjuvcz envier le sort de cet obscur et mijérable enfant ! Au bout de trente ans d'épreuves à ])ciiie, il dépose déjà sou fardeau! Comme loi. Job, j'ai grandi au milieu des tribulations, mais je ne puis inuurir comme toi 1 Uis-moi , jouis-lu du la liberté de l'esprit, ou ta chair est^lle eucvri
LIONEL LINCOLN
sensible! Ne vois-tu (levant toi que ténèbres, ou devines»ta la roule que tu vas suivre au delà du tombeau ?
— Jol) va à l'endroit où le Seigneur a cache sa raison , et ses prières ne seront plus insensées.
— Prie donc pour un homme abandonné, qui est las des perfidies de ce monde, et que la mort persiste à oublier! et avant de nous quitter, emporte dans les régions de lumière les témoignages de repentir de cette pécheresse !
Abigaïl cessa de travailler, et baissa la lêtc en poussant un profond loupir ; ensuite elle se leva , elle écarta les tresses de ses cheveux grisonnants, qui conservaient encore une partie de leur lustre et de leur couleur de jiis, et elle regarda autour d'elle, d'un air si étrange, qu'elle attira l'attention générale.
— Le temps est venu , dit-cllc ; ni la crainte ni la honte ne peuvent m'empècher de parler ; la main de la Providence est trop visible dans la réunion des personnes qui assistent à l'agonie de cet enfant. Major Lincoln , ce pauvre misérable, qui n'a point partagé votre bonheur, a le même sang que vous dans les veines. Job est votre Irère !
— Le chagrin la rend folle, s'écria Cécile; elle ne sait ce qu'elle dit.
— C'est vrai , dit Ralph avec calme.
— Ecoutez, reprit Abigaïl, un terrible témoin, envoyé par le ciel, COI firme ce que j'ai dit; il possède le secret de ma faute.
— Femme, dit Lionel, vous vous trompez vous-même en essayant de me tromper. Quand même une voix d'en haut viendrait déclarer que vous ne mentez pas, je nierais que cet être sans raison fût l'enfant de ma vertueuse mère.
— C'est le mien , répondit Abigaïl , et malgré vos blasphèmes , il n'en est pas moins votre frère, votre frère aine. J'étais jeune , innocente tt belle , quand votre père me remarqua; il était riche et puissant, et voici la preuve de ma faiblesse.
— Est-il possible? s'écria Lionel stupéfait.
— Rien n'est plus réel , les saints Evangiles ne sont pas plus vrais, murmura Ralph.
— Et mon père t'abandonna-t-il dans le besoin ?
— La honte me prit , lorsque j'eus oublié la vertu ; j'étais attachée k sa famille , et j'eus occasion de voir croître son amour pour la chaste Priscilla. Il ne connut jamais ma misère, et il me prouva combien il était facile d'oublier les complices d'une faute au milieu de la prospérité. Vous vîntes au monde, et sans qu'il le sût, ce fut moi qui reçus le nouveau-né des mains de sa tante jalouse. Quelles affreuses pensées m'assiégèrent dans ce cruel moment ! mais , Uieu soit loué ! elles se dissipèrent , et je ne fus pas coupable d'un meurtre.
— D'un meurtre !
— Oui , vous savez à quel désordre d'idées les malheureui sont abandonnés? Mais bientôt l'occasion se présenta de savourer le plaisir infernal delà vengeance. Vo!re père partit pour l'Angleterre , et la maladie attaqua sa femme bien-uimf e. \ ous avez vu la laideur de mon fils à son lit de mort, mais la beauté de votre mère avait fait place à une laideur plus repoussante encore. Tel Job vous apparaît aujourd'hui, telle était au moment de mourir la femme calomniée!
— Calomniée ! répéta Lionel ; poursuis, et je te bénirai.
Abigaïl poussa un si profond soupir que l'on crut un moment que c'était l'indice de l'heure suprême de son fils , et retombant accablée sur son tabouret, elle se caclia la figure avec un pan de sa robe.
— Calomniée! dit Ralph, d'un ton d incrédulité.
— J'ignore ce que l'on a pu vous dire , ajouta Abigaïl si bas que ses paroles se confondaient avec le bruit de la respiration haletante de Job ; mais je prends le ciel à témoin que je vais déclarer la vérité. Votre mère, m,ijor Lincoln, venait de mourir, quand votre tante vindicative conçut le projet de la flétiir. Elle voulait, par ses artifices, ramener le mari aux pieds de sa propre fille, de la mère innocente de celle qui est auprès de vous ! et moi, j'eus la faiblesse de croire que peut-être mon séducteur, repentant de ses torts, attendri par l'existence d'un gage de notre tendresse passagère, m'élèverait au rang de celle qui n'était plus !
— Et ma mère fut accusée !
— Oui, par votre tante et par moi ; et comme votre père hésitait à nous croire, je pris les saints Evangiles à témoin de ce que j'avançais.
— Et il fut convaincu! dit Lionel.
— Quand il entendit le serment solennel d'une femme qui l'avait aimé, il fut comme anéanti; mais que nous connaissions mal la difiércnce qui sépare une inclination passagère d'une passion profonde! Son cœur, que nous pensions détacher de sa compagne qui n'était plus , fut desséché pour toujours ! Sa raison , que nous avions cru tromper, fut détruite par ce coup funeste!
Celle révélation fut suivie d'un silence si profond , qu'on entendit les détonations de la canonnade , et même les sourdes rumeurs de la ville en émoi. Job cessa de respirer, comme s'il eût attendu la confession de sa mère pour achever de vivre, Ralph se leva, se plaça devant Abigaïl , et s'élança sur elle avec la fureur d'un tigre, en poussant un cri si sauvage que tous les assistants tressaillirent.
— Infâme! dit-il, je te tiens maintenant! Apportez donc le saint livre, le livre di\in! Qu'on la fasse jurer; qu'elle répète ses serments impies, pour sa damnation éternelle I
— Monstre, laisse en paix cette femme! c'est toi-même qui m'as trompé! s'écria Lionel accourant au secours d' Abigaïl.
— Lincoln! Lincoln! dit Cécile, tu lèves la main sur ton père! Lionel chancelant s'appuya contre le mur. Livré sans contrainte aux
transports de sa rage, le fou aurait bientôt termine les douleurs de la misérable Abigaïl, si la porte n'avait été ouverte avec violence, et si l'on n'avait vu entrer l'étranger que Ralph avait eu l'adresse de faire détenir par les Américains.
— Je reconnais vos cris, mon baronnet, dit cet homme, qui n'était autre qu'un gardien d'une maison d'aliénés; vous auriez voulu me faire pendre; mais je ne vous ai pas suivi de royaume en royaume, d'Europe en Amérique, pour être le jouet d'un maniaque.
Plein de ressentiment, exaspéré par l'idée du danger qu'il avait coum , le gardien se rua sur son prisonnier. Dès que cet objet de haine s'offrit à ses yeux, Ralph ne songea plus à Abigaïl , et il saisit son ennemi à la gorge. Ce fut une lutte affreuse, acharnée, entrecoupée de blasphèmes et d'imprécations. Enfin la force de Ralph, redoublée par son délire, triompha de la résistance de son antagoniste, qui fut renversé.
— La vengeance est sainte! s'écria l'insensé avec un horrible éclat de rire. Urim et thummim sont les mots de gloire. Meurs comme un chien, va rejoindre les anges des ténèbres, et laisse-nous la liberté!
— A moi ! à moi ! dit le gardien eu se débattant; mais personne ne lui prêta secours. Les femmes épouvantées se voilaient le visage; Pohvarth était privé de sa jambe artificielle, et Lionel était comme paralysé. En ce moment, le gardien, s'armant d'un couteau, le plongea dans le flanc de Ralph , qui , au troisième coup , se dressa de toute sa hauteur en riant aux éclats. Son adversaire délivré de sa dangereuse étreinte prit la fuite avec l'empressenieut d'un coupable.
Le fou était blessé à mort; ses yeux étincelants devinrent fixes. Une lueur de raison passa sur ses traits contractés; ses éclats de rire cessèrent ; un calme imposant succéda à sa furie. Il fit de vains efforts pour parler, mais il étendit les bras sur Lionel et sur Cécile pour leur donner sa bénédiction, comme l'ombre mystérieuse de la chapelle, et il tomba sans vie auprès du corps inanimé de Job.