‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 34 sur 253 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

La journée s'avança, et la garnison de Boston se mit en mouvement. Le général en chef se flattait, comme à l'époque delà bataille de Bunker-Iiill, de déloger les rebelles, qui continuaient leurs travaux au milieu des boulets. V ers le soir , des forces considérables furent embjrquées et conduites à la cit:idelle ; mais pendant ces préparatifs, l'armée américaine se fortifiait sur les hauteurs. Un orage qui survint pendant la nuit suspendit les hostilités; et le lendemain Howe vit avec douleur que la position des assiégeants était réellement inexpugnable , et qu'il ne lui restait jilus qu'à évacuer la place.

Malgré leurs préoccupations, les officiers supérieurs de l'armée royale assistèrent aux funérailles de sir Lionel Lincoln, dont la dépouille fut déposée dans le caveau de sa famille. Auprès de son cercueil recouvert de velours et garni de clous d'argent fut placé une bière de sapin. Le dernier asile du fou portait son nom sur une riche plaque d'argent, accompagné de symboles héraldiques; les planches qui renfermaient le corps de l'idiot n'avaient que ces initiales : J. P.

Au moment où Lionel et son ami Polwarth quittaient le cimetière, ils aperçurent à l'écart Abigaïl éploric.

— Femme, lui dit Lionel, votre fils est honorablement inhumé à I côté de ceux de sa race, auprès d'un homme qui l'estimait.

— Oui, oui, répondit-elle, il est mieux logé après sa mort que pendant sa vie ; il ne connaîtra plus le froid ni la faim !

— J'ai pourvu à vos besoins futurs , reprit Lionel , et j'espère que la fin de votre existence sera plus heureuse que votre jeunesse.

— Hélas! dit la pécheresse, ma conscience me laissera-t-elle en j paix? Vous qui avez assisté aux derniers moments de madame Lech- ; mère , dites-moi si elle était tranquille ?

Sir Lionel Lincoln se tut.

— Je le savais , ajoute Abigaïl ; une pareille faute ne s'oublie pas au lit de mort!... Allez, laissez -moi prier au milieu des tombeaux !.., Si quebjue chose peut adoucir mes tourments, c'est la prière !

Lionel jeta à ses pieds une grosse clef, qu'il tenait à la main.

— Celte voûte est à jamais fermée , lui dit-il, à moins que vous ne désiriez plus tard être placée à côté de votre fils. Les descendants de ceux qui l'ont construite iront mourir dans un autre hémisphère. Prenez la clef du caveau , et que le ciel vous pardonne ainsi que moi ! ^

Il laissa tomber une bourse auprès de la clef, et s'cloigna avec Polwarth. En franchissant la porte du lieu funèbre , ils virent de loin Abigaïl, les mains crispées sur une pierre tumulaire, la face contre terre, et implorant avec désespoir la miséricorde du Seigneur. Les Américains, qui , rentrant trois jours après dans la ville, vinrent visiter les tombeaux de leurs ancêtres , la trouvèrent à la même place. Elle avait succombé en apparence aux rigueurs de la saison. La bourse que lui avait laissée Lionel était encore intacte auprès û'elle. I Sîr Lionel et Polwarth se rendirent au quai, d'oii une embarcatiod

LIONEL LINCOLN

les conduisit a iine frégate qui les attendait vent dessus vent dedans, sous voilure inaiiiable. Ils rencontrèrent sur le port Af;nès D.inforlh les yeux liumidcs de pleurs, mais rouge de plaisir, car elle voyait enfin rafTranrliissement de son pays.

— Je suis resli'e ici pour vous faire mes adi(Mix, mon cousin Lionel, dit la jeune lille , et il est inutile de vous répéter les vœux que je fais pour votre bonlieur.

— Vous vouli'7. donc nous quitter? dit le jeune baronnet en souriant pour la ]ireniière fois depuis longtemps.

Lii-dessus , Polwartli s'avança , prit la main d'Aijnès, et demanda pour la ciiiipiantième fois à la garder éternilKinenl. Elle l'écoiita avec respect, le remercia avec grâce , et le refusa formelliiiitnt. Le capitaine soutint le choc en homme endurci piir une longue habitude, et poussa l'abnégation jusquii conduire iiolimcnt la cruelle jusqu'à son canot. Lii, elle tut reçue par un jeune homme qui avait le costume d'un officier américain. Sir Lionel crut s'apercevoir que la jeune fille rougissait lorsque son compagnon lui mit avec empressement son manteau sur les épaules pour la préserver du froid des eaux.

Agnès épousa ce jeune homme la semaine suivante , et prit possession de l'hôtel et des biens de madame Lechmere, que Cécile lui abandonnait.

La frégate partit; la flotte entière ne tarda pas il la suivre, et depuis cette époque Boston n'a jamais reçu la visite d'une armée étrangère.

Les deux époux et leur ami Polwarth arrivèrent sans encombre en

Angleterre. Le capitaine, malgré sa mutilation, fut promu au commaiulement d'une forteresse, parvint au grade de général, et fut nommé membre du parlement. A l'époque oii la Grande-Bretagne était menacée de l'invasion française, la garnison placée sous les ordres de Polwarlh fut considérée comme la mieux approvisionnée de toutes celles du royaume. A la chambre, il se fit remarquer par l'empressement avec lequel il votait les crédits de subsistances ; et il soutint jusqu'à sa dernière heure qu'un régime solide était un excellent remède contre les maladies, surtout dans les cas de fièvre.

Le gardien qui avait été envoyé à la recherche du fou ne revint jamais dans sa patrie. Les luis anglaises ne lui auraient point pardonné d'avoir causé, même involontairement , la mort d'un baronnet. Il s'établit en Amérique , oii le mari d'Agnès, à la demande de Lionel, lui procura une position convenable.

La douceur et les attentions de Cécile parvinrent à calmer le tempérament fiévreux de son époux. Vers la fin de sa carrière, Lionel fut promu à la pairie et reprit le titre de comte qu'avait possédé autrefois la branche aînée de sa famille.

Aucun des acteurs de ce drame véridique n'est vivant aujourd'hui. Les roses de Cécile et d'Agnès , depuis longtemps flétries , ont été moissonnées par la mort. Les détails de notre récit commencent à être obscurcis par le temps, et il est plus que probable que le riche pair d'Angleterre qui a hérité des honneurs de la maison de Lincoln n'a jamais su l'histoire secrète de sa famille pendant le temps qu'elle pass* en Amérique.

Abigall, les mams crispées sur une pierre tumulaire, la face contre terre, implorait la miséricorde du Seigneur.

FIN DE LIONEL LINCOLN

l'arls. Typographie Plou frère», rue Garanc'.é-re, 8.

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LA

PRAIRIE

Par 1« ALTER-SCOTT.

(Ri^cilde l'an 180i) — Traduction nouvelle de LOUIS BARRÉ.

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