CHAPITRE V
Afin d'éviter à nos lecteurs toute espèce d'équivoque et d'obscurité, il importe de remonter à la source des événements.
l'n siècle avant l'époque dont nous nous occupons, vivait Reginald Lincoln, cadet d'une famille riche et extrêmement ancienne. Pendant les troubles révolutionnaires et l'usurpation de Cronnvell , il conserva intactes toutes les dépendiinces de sa baronnie ; mais il tenait de ses pères une sensibilité morbide qui semblait être héréditaire dans la fanjille. Il s'était marié très-jeune encore à une femme qu'il aimait tendrement, et qui mourut en donnant le jour à son premier enfant. La douleur de lépoux le prédisposa aux idées religieuses. Mais par malheur, au lieu de tirer de la foi des consolations salutaires, il se fatigua l'esprit il discuter, suivant la mode du temps, la prédestination et les différents attributs de la Divinité. Devenu puritain ascétique, il fut naturellement indigné des mœurs dissolues de la cour de Charles 11 , et dés la ]irtmière année du règne de ce prince, en KJfil) , il alla rejoindre ses coreligionnaires dans la province de Massachusetts.
Il n'élait pas diflicile à un homme couime lieginiild, avec son rang et sa ré|iutation de sainteté, d obtenir dans les plantations des fondions honor.ibles et lucratives. Lorsque son ardeur ]iour les choses spirituelles se fut un peu calmée, il daigna consacrer une partie de son temps aux soins des choses temporelles. Jusqu'au jour de sa mort cependant, il g.rda la sombre austérité d'un sectaire, et tout en rem- ))lissant les devoirs du monde , il semblait en fouler di claigneuscment aux pieds les misér.ibles vanités. Malgré l'exaltation de son esprit, il amassa (le grands biens , uniquement p( ut-êlre parce qu'il dédaignait d'en faire usage.
Son lils Lionel imita sa conduite paternelle, en réunissant «ur sa tète les honneurs et les richesses; mais, par suite d'un premier amour
contrarié, et de cette espèce d'héritage dont non» avons parlé, il ne se maria qu'il un ilgc assez avancé. Contrairement à l'hubitiidc des hommes qui font profession de piété et d'abnégation , il prit pour femme une jeune anglicane, qui n'avait pour elle que sa beauté et sa bonne éducation. Il en eut trois lils et une bile. L'ainée était encore enfant, lorsqu'il fut rappelé dans la mère-|iatrie pour hériter des projiriétés et des honneurs de sa famille. Le second, nommé Ueginald, suivit la carrière des armes, et mourut il l'âge de vingt-cinq ans dans les déserts d'Amérique. Le troisième était le grand-père maternel d'Agnès Danforlh. La fille devint madame Lechmere,
lU'ginahl avait laissé un fils avant sa mort prématurée.
La famille Lincoln s était multipliée dans les colonies, conformément à cette règle de la Providence qui semble régler d'après nos besoins les fonctions de notre nature; mais dès l'instant qu'elle fut transplantée dans la populeuse Angleterre, elle fut frapjiée de stérilité. Sir Lionel Lincoln mourut sans enfants dans le château de ses ancêtres, et il fallut traverser l'Atlantique pour chercher l'héritier du vaste domainede Uavenscliffe et de l'une des plus vieilles baronniesdu royaume britannique.
L'individu qui devint le chef de la maison, et qui prit le nom de sir Lionel , était le fils orphelin de Reginald. 11 était marié et père d'un enfant au berceau, quand il fut appelé tout à coup à cette grandeur inattendue. Quittant sa femme et son enfant, il se rendit immédiatement en Angleterre, pour faire valoir ses droits, et comme il était le neveu du défunt, il ne rencontra aucune opposition. Toutefois, l'existence de ce gentilhomme fut de bonne heure enveloppée d'un nuage qui empêcha les yeu\ du vulgaire d'en suivre les dramatiques événements. Après son élévations ubite, ses plus intimes amis surent à peine ce qu'il devenait. Le bruit courut qu'il était retenu en Angleterre par une misérable chicane relative à un domaine de peu d'importance , qui dépendait de ses immenses propriétés, et l'on apprit au bout de deux ans qu'il avait gagné son procès.
En 17 56, sir Lionel fut rappelé à Boston par la mort de sa femme. A cette époque les colonies soutenaient énergiquement la métropole dans sa guerre contre la France, qui lui disputait l'empire de cet hémisphère. Les doux et paisibles colons étaient sortis de leurs habitudes de réserve, et rivalisaient d'ardeur et d'audace avec leurs alliés plus expérimentés. Au grand étonnement de tous, sir Lionel Lincoln se distingua dans celte guerre par son esprit aventureux. Il semblait moins chercher la gloire que la mort. 11 avait été comme son père destiné à l'état militaire , et avait obtenu la commission de lieutenantcolonel ; mais tandis que son régiment servait dans la partie orientale des colonies, il combattait à l'extrémité occidentale, courant d'un point k un autre, risquant sa vie avec une incroyable hardiesse, et versant plus d'une fois son sang.
Cette vie périlleuse cessa brusquement. Par une résolution ineiplicable , le baronnet emmena son fils avec lui etsembarqua pour l'Angleterre, d'où on ne le vit point revenir. Pendant plusieurs années les Bostoniens et les Bostoniennes harcelèrent de questions madame Lechmere et la pressèrent de s'expliquer sur le sort, de son neveu. Elle répondit avec politesse, avec discrétion et quelquefois avec une émotion invincible comme celle qu'elle ressentit le soir de la présentation du jeune major. Mais à force de tomber, la goutte d'eau finit par user la pierre. L'enquête ouverte sur la destinée de sir Lionel amena peu à peu quelques résultats. On crut d'abord qu'il s'était rendu coupable du crime de haute trahison, et qu'il avait été force d'échanger son habitation de Ravenscliffe contre un logement moins commode à la tour de Londres. On fit ensuite courir le bruit qu'il s'était marié secrètement avec une princesse de la maison de Brunswick; mais en consultant les almanacbs de l'année, on reconnut qu'il n'existait aucune princesse à marier, et celle version romanesque fut nécessairement abandonnée. Enfin on assura avec beaucoup i)lus de fondement que le malheureux sir Lionel était dans une maison de fous. Sitôt que cette nouvelle se répandit, tous les yeux se dessillèrent, et chacun voulut constater qu'il avait saisi depuis longtemps des indices de la folie du baronnet. Quelques-uns prétendirent même qu'elle était héréditaire dans sa famille, ou du moins qu'elle provenait dune prédisposition naturelle. Restait ii savoir comment et pourquoi elle avait Subitement éclaté. Les ))ersonnes sensibles, les vieilles filles, les célibataires cl les hommes veufs ne manquèrent pas d'attribuer le malheur de sir Lionel ii la perle de sa femme. D'autres individus considérèrent le dérangement de ses facultés comme la punition des écarts d'une famille qui n'avait pas été invariablement attachée à ta vraie foi. D'avides négociants qui poursuivaient la fortune par tous les moyens jiossibles allirmèrent que l'acquisition imprévue de grandes ricliesH'S avait souvent tourné la tête ii des hommes plus capables que le baronnet.
Cependant l'heure était venue oii tous les sentiments allaient êtfe transformés et céder la place à l'amour de la jiatrie. Les niarchands oubliaient leurs intérêts momentanés; lésâmes tendr.s renoiu;aient .^ leurs rêves, et les bigots contemplatifs rentraient dans la vie active, s'apercevant que la Providence favorisait surtout ceux dont les efforts méritaient ses faveurs. C était le temps oii eomiuen(;ait la lutte entre le parlement britannique et les colonies de l'Amérique dulNord, lutte
LIONEL LINCOLN
féconde qui a fondé un grand empire et ouvert au peuple une nouvelle ère de liberté politique.
Jetons un coup d'œil sur ces discussions importantes, afin de rendre plus clairs et plus intelligibles certains détails de noire récit.
Les ressources toujours croissantes des colonies attirèrent dès 1763 l'attention du ministère anglais. Il songea à en tirer parti en créant par une loi un jiapier timbré dont il se réservait la vente, et dont l'emploi était nécessaire à la validité des contrats. Ce genre de contribution n'avait rien de très-nouveau ni de très-onéreux ; mais les Américains s'aperçurent de suite qu'il impliquait la reconnaissance d'un droit iniporliint , celui d'imposer des taxes à des colons qui n'étaient point représentés d.ins l'assemblée législative. Ils protestèrent avec force pendant deux années entières , résistèrent à la loi moitié sérieusement, moitié par la raillerie, contrarièrent les serviteurs de la couronne dans l'eiercice de leurs fonctions , et obtinrent le rappel d'une loi dont l'application était impossible. IMais en revenant sur sa première décision, le parlement, par une résolution inscrite au procès-verbal , se réserva le droit de soumettre les colonies à toutes les lois qu'il jugerait convenables.
Tous les liommes sages prévoyaient la séparation future de deux contrées dont les intérêts étaient souvent opposés et qui avaient entre elles I Océan. Cependant on peut affirmer que les Américains ne songeaient pas alors à s'affranchir, et en citer pour preuve la tranquillité qui suivit le rappel de l'acte du timbre. S'ils avaient eu des désirs prématurés d'indépendance, la résolution impolitique prise par le parlement aurait attisé le feu; mais satisfaits de leur position et d(sarniés par leur succès, les paisibles colons se moquèrent des vaines fanfaronnades de leurs dominateurs. Si les défenseurs du trône avaient eu moins d aveuglement et plus de sagesse, l'orage n'aurait pas éclaté, un autre siècle aurait vu les événements que nous allons raconter.
Mais au moment oti l'état normal se rétablissait , le ministère le troubla en établissant de nouveaux impôts. Les colonies avaient refusé de se servir de papier timbré ; mais on prit des mesures que l'on crut ellicaces pour les empêclier d'éluder le pavement des autres taxes. Ainsi le thé fut grevé d'un droit que payait la compagnie des Indes- Orientales, et dont elle devait se rembourser au détriment des Américains.
Les colons renouvelèrent leurs réclamations et les présentèrent avec un ensemble imposant Toutes les provinces situées au sud des grands lacs agirent de concert en celte circonstance, s'entendirent tant pour jiétitionner que pour organiser la résistance, si l'emploi de la force devenait inévitable. Le tlié ne fut pas livré à la consommation. On le garda en magasin ou on le renvoya en Angleterre. A Hoston, le peuple en jeta plusieurs cargaisons à la mer, et ce fut en punition de ce délit que le port de Boston fut fermé au commencement de 1774. En même temps le parlement rendit plusieurs lois qui avaient pour but de faire sentir au peuple américain qu'il était sous la dépendance absolue du pouvoir britannique.
Les plaintes des colons avaient été momentanément étouffées, quand le ministère avait paru renoncer à ses projets d'impositions ; mais lorsqu'il les reproduisit sous une nouvelle forme, la désaffection n'avait pas eu le temps de s'éteindre. Depuis 17G3 jusqu'à l'époque de notre récit toute la jeunesse du pays était parvenue ii la maturité, et elle n'éprouvait plus pour la mère-patrie ce profond respect qu'elle tenait de ses ancêtres, l.a royauté n'avait plus pour les générations nouvelles le prestige que lui donne ordinairement la distance; néanmoins ceux qui dirigeaient l'opinion en Amérique s'opposaient encore à un démembrement comme .i une mesure impolitique.
Les deux partis n'en étaient pas moins disposés à une lutte définitive qui semblait de plus en plus inévitable. La situation des colonies était si exceptionnelle que l'hialoire n'en fournit peut-être pas de semblable. Elles voulaient rester fidèles au monarque; mais toutes les lois qui émanaient de ses conseillers étaient considérées comme non avenues. Cliacune des provinces possédait un gouvernement distinct, et dans la plupart d'entre elles l'influence politique de la couronne était grande encore; mais le temps était venu oii cette influence était détruite par la défiance qir'inspiraienl les machinations et les intrigues du ministère. Quelques législatures provinciales se composaient en majorité de fils de ta liberté : c'était ainsi qu'on appel.iit ceux qui résistaient à des tentatives inconstitutionnelles. Ces assemblées envoyèrent des délégués à un congrès général, pour se consulter sur les moyens d'atteindre le but commun. Dans certaines provinces, dont la représentation était incomplète , le peuple y suppléa en nommant directement ses députés. Ce corps politique, étranger h toute idée de conspiration, fort de la pureté de ses intentions, agissant sous l'em- Jjire de la révolution qui s'était opérée dans les esprits , acquit une influence qu'on a plus lard refusée à ses successeurs , quoique plus légalement constitués. Les injonctions du congrès avaient la puissance des lois, sans exciter comme elles la haine du pays. Pendant qu'il continuait comme organe de ses compatriotes sa campagne de pétitions et de remontrances , il s'occupait à combattre par un plan de conduite approprié les mesures oppressives du ministère.
Il se forma une association dont le but était suifisarament indiqué par les trois résolutions suivantes : point d'importation ! point d'exportation ! point de consommation ! Ces expédients négatifs étaient
les seuls que permît la loi constitutionnelle, dont les limites ne furent jamais dépassées dans le cours de la discussion. Aucun acte de résistance ouverte ne fut commis, mais on ne négligea rien pour parer aux dernières extrémités. Le mécontentement s'accrut de jour en jour dans toutes les provinces; et dans celle de IMassachusetts , thé.àtre de notre histoire, l'agitation politique menaçait d'être bientôt à son comble.
Aux causes générales des débats s'étaient joints des griefs particuliers dans certaines localités, surtout dans la ville de Boston. Les babitanls de celte ville s'étaient distingués par h manière franche, ouverte et hardie avec laquelle ils avaient tenu tête au ministère. Les Américains refusaient au roi la faculté d'entretenir des troupes chez eux en temps de paix, sans le consentement de leur législature; cependant des troupes tirées des différentes parties de la province furent concentrées dans la ville condamnée, pour y étouffer, par l'intimidation, l'esprit de révolte cl d'indiscipline. Dès 1774, le gouvernement prit une attitude résolue, et confia le pouvoir exécutif du iMassacluisetts à un militaire, le lieutenant général Gage, qui eut le commandement de tontes les forces royales en Amérique. Le premier soin de ce gouverneur fut de dissoudre l'assemblée coloniale et de promulguer une nouvelle charte venue d'Angleterre, et qui modifiait sensiblement l'organisation politique de la colonie; dès lors le pouvoir du roi, sans être nié formellement, fut suspendu par le fait. Un congrès provincial fut élu et s'assembla à sept lieues de 1 1 capitale, d'où il continua .i prendre toutes les mesures que nécessitaient les c rconstances. Des hommes furent enrôlés, armés, disciplinés; ces troupes, qui se composaient de l'élite des habitants, se recoin inandaieut par leur ardeur et par leur habileté dans le maniement des armes.
On s'empara de munitions de guerre et on les emmagasina avec une activité qui faisait pressentir l'imminence de la lutte.
De son côté, le général Gage se fortifia et empêcha autant que possible les colons de former des arsenaux.
Environnée presqii'enlièrement par les eaux et dominée par trois collines, la péninsule de Boston pouvait être aisément rrndue imprenable surtout avec le concours d'une flotte. Toutefois, les Anglais ne jugèrent pas à propos d'élever des ouvrages considérables, car ils savaient que to'itc l'artillerie des colons ne consistait qu'en une douzaine de pièces de campagne et quelques vieux canons de bord. Lorsque Lionel Lincoln arriva à Boston, il trouva des batteries disposées sur les éminences, tant pour tenir la ville en respect que pour repousser l'ennemi. Des lignes de circonvallation avaient été tracées le long de la langue de terre qui unissait la presqu'île au continent. La garnison se composait d'un peu moins de cin(| mille hommes, sans y comprendre la force flottante de matelots et de soldats de marine, qui augmentait ou diminuait, en proportion de l'arrivée et du dé- ]'art des bâtiments. Pendant tous ces préparatifs, les relations entre la ville et le pays ne furent interrompues que par la stagnation du commerce et par la défiance qu'inspirait l'aspect général des affaires. D'innombrables familles avaient quitté leurs demeures; mais quel(|ues membres de l'opposition bien connus étaient restés chez eux, malgré le bruit assourdissant des tambours anglais et les sarcasmes des officiers qui se moquaient des préparatifs militaires des indigènes. La jeunesse oisive et insouciante de l'armée s'imaginait que les coluns étaient totalement dépourvus de qualités martiales , et leurs partisans d'Europe croyaient aussi que, dans le cas d'un appel k la force, les Américains devaient infailliblement succomber.
Les deux partis s'observaient; le peuple était calme, sombre, vigilant; il maintenait l'ordre sans le concours des lois et déployait secrètement, par l'entremise de ses chefs, une redoutable activité. Les soldats étaient gais, hautains, indifférents sur l'avenir; mais ils ne devinrent insolents qu'après les échecs qu'ils essuyèrent en allant dans les enviions à la recherche des magasins d'armes. D'innombrables causes, qui appartiennent plutôt à l'histoire qu'a une narration moins sérieuse, contribuaient à augmenter, d'une part la désaffection, de l'autre le mépris et le ressentiment. Toutes les occupations étaient suspendues; on attendait avec anxiété l'issue de cette grande querelle. On savait que le parlement, loin de revenir sur ses erreurs, méditait de nouvelles rigueurs, et que des renforts de soldats et de matelots allaient arriver d'Angleterre.
11 était difficile qu'une pareile situation se prolongeât; mais comment pouvait-elle finir.' la population semblait sommeiller, sans toutefois abandonner ses armes; les troupes prenaient une attitude de plus en plus belliqueuse, mais des deux côtés on hésitait à verser le sang.