‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 44 sur 253 · CH.\P1TRE X · texte numérisé non relu

CH.\P1TRE X

Longtemps avant que les immenses régions de la Louisiane eussent changé de maîtres pjur la seconde et, il fdut l'esiiérer, pour la dernière fois , le territoire de cette province était ouvert aux incursions des aventuriers à peau blanche. Des chasseurs à demi bar-, bares du Canada , d'autres des Etats Unis, qui dilTerent des premiers en cela seulement qu'ils sont un peu idus éclairés , et enfin de nombreux métis affichant la prétention d'être rangés dans la classe des blancs, étaient dispersés parmi l;s dfTéreotes tribus indiennes, ou menaient une vie précaire au milieu des solitudes, parmi les castors et les bisons, ou plutôt les buffl-is, pour parler le langage du pays. 11 n'était donc pas rare que des étrangers se rencontrassent dans les

Le major Duncan Heyward , grand-père du capitaine Middieton.

immenses solitudes de l'ouest. A des signes que n'auraient point remarqués des yeux moins expérimentes^ ces habitants des frontières savaient quand un de leurs semblables était dans leur voisina^'e, et ils l'évitaient ou s'en approchaient suivant la nature de leurs sentiments ou de leurs intérêts. En général, ces entrevues étaient pacifiques; car les blancs se ménageaient mutuellement, ayant en face des ennemis communs dans les plus anciens et peut-être les plus légitimes occupants du sol; mais il arrivait quelquefois que la jalousie et la cupidité amenaient à la suite de ses rencontres des scènes de violenceet de trahison. Deux chasseurs du désert américain, commine il nous arrive parfois d'apjieler cette région, ne s'abordaient donc qu'avec la circonspection que mettent deux navires à s'ajiprocher I un de l'autre dans des parages connus pour être infestés de pirates. Nul ne veut trahir sa faiblesse en montrant de la déliiuce, et en même temiis nul n'est dispo.-<é à se compromettre par des actes après lesquels il serait peut-être difficile de reculer.

Tel fut, à certains égards, le caractèrè'de l'entrevue actuelle. L'étranger s'avança d'un air résolu, les yeux fixes sur les mouvements

du groupe opposés, tandisqu'il se créait à deissein de petits obstacles pour ralentir sou apjjrocli ;. D'autre part, Paul j.iuait avec le chien de sa carabine , trop lier [lour laisser croire qu'un individu isolé pût inspirer quelipies craintes à trois hoinm;s, et miaumoins trop prudi.'iit pour omettre entièrement les précaution; d'usage Dj reste, la difb;rence sensible qne les deux légitimes propriétaires du. banquet avaient mise dans la réoefition des deux survenants, s'expliquait par la différence très grande que présentait leur aspect respeHif.Tandis que rextcrieur du naturaliste était décidément pacifique, celui du nouveau venu se di>tingiiait (lar un air de vigueur, un port et une démarche qui semblait annoncer nn militaire. Il portait un bonnet de police dd beau drap b'eu , d'où puidait un gland d'or, presque enseveli dans une forêt de cheveux b)iiclés et noirs comme le jais. Un col de soie noire était négugeininent noué autour de son cou. Son corps était couvertd'une blouse de chasse d'un vert foncé, bordée des galons et des ornements de couleur jaune en usage parmi les troupes delà confédération employées sur les frontières; par-dessous on apercevait le collet et les revers d'une uuirorme de la même étolîe et de la même couleur que le bonnet de police. Sesj-unbas étaient protégées par des guêtres de peiu de ilaim, et il (jortait à ses pieds le moccassin. Un poignard richement orné età lalami droite, arme excessivement dangereuse, était passé dans uae écharpe en filet de soie

Mathori , grand chef des Dahcotahs.

rouge; un ceinturon de cuir écru soutenait une paire de petits pistolets placés dans des fourreaux, et sur son épaule était un fusil de calibre, court et pesant; sa poire à poudre et sa poche à plomb occupaient sous chacun de ses bras leurs places ordinaires. Il portait sur son dos un hivresac, marqué d^s initiales si connues qui ont valu au gouvernement des Etals-Unis [United States) le sibriquet plaisant et singulier de mon oncle Sun (Unclc Sam , If. S.)

— Je viens en ami, dit l'étranger, hom ne trop accoutumé à la vue des armes pour s'effrayer de l'attitude plaisamment beHigérante que le docteur B.ittius av'aitjugé à propos de prendre; je viens en ami: vous voyez ici un homme di)nt les désirs et les projets ne croiseront nullement les vôtres. — Dites-moi, étranger, dit brusquement Paul Hover, sauriez-vous suivre une abeille d'ici à un bois distant d'une douzaine de milles"? — L'abeille est un oiseau que je n'ai jamais été obligé de chasser, répondit le nouveau venu en riant, ijuoique dans mon temps j'aie chassé .m vol. — C'est ce que je pensais, s'écria Paul en lui présentant la main avec toute la franchise et la cordialité d'un .Américain des frontières; donnons-nous la main, vous et moi, nous ne nous disputerons pas les rayons, puisque vous faites si peu de casdu miel. Maintenant, s'il y a dans votre estomac un coin vide, et si vous savez apprécier une goutte de roiée qui vous tombe dans la bouche, voici justement le morceau qu'il convient d'y mettre, t; inlez-y, étranger, et si ce n'est pas la meilleure chose que vous ayez pu prendre depuis que... Depuis qua".d, je vous prie, avcz-vous quittez les établissements'? — Il y a iilusieurs semaines, et je crains qu'il n(^ s'en écoule autant avant que j'y (misse retourner. Toutefois, j'accepterai volontiers votre invitation, car je n'ai rien pris defiuis le lever du soleil il'hier, et je connais trop bien le mérite d'une bosse de bison pour ne pas profiter de votre ofi're. — Ah ! vous connaissez ce plat ! eh bien , vous

LA PRAIRIE

êtes plus avance que je ne l'étais tout à l'heure , quoique maintenant je pense que nous puissions marcher de front. Je serais le plus heureux mortel qu'on put trouver entre le Kentucky et les Montagnes Rocheuses, si j'avais une bonne cabane dans le voisinage de quelque vieille furet remplie d'arbres creux, chaque jour à m m dîner une bosse comme celle-là, une charretée de pailie fraîche pour construire des ruches, et la pente Hcl... — La petite qu^i ? demanda l'étranger qu'amusait évid-iranient le ton franc et coraniunicatif du chisseur d'abeilles. — QjelLjuo chose que j'aurai un jour et qui ne concerne que moi, répondit Paul on arrangeant la pierre de sa carabine et en se mettant à siffler fort cavalièremeit un air très connu sur les eauï du Meschacebé.

Pendant cet entretien préliminaire, l'étranger avait pris place devant la bosse de bison , et commençait déjà une attaque 'sérieuse sur les relief^ du mets, pendant que le docteur Battius épiait s?s mouvements avec une jalousie encore plus frappante que la réception cordiale que Paul venait de faire à cet inconnu. Mais les doutes, ou plutôt les appréhensions du naturaii.te étaient fondés sur des motifs bien différents de ceux qui auraient pu intluersur le chasseur d'abeilles.

Uue chose l'avait frappé : il avait remarqué que le nouveau venu employait le nom véritable (bison) au lieu du nom erroné (buffle) pour désigner l'animal dont il fjisait son repas; ayant été l'un des premiers à profiter de la suppression des obstacles que la politique espagno'eoppo^aitaux explorateursde ses possessions transatlantiques , qu'ils eussent pour but le commerce, ou seulement les intérêts de la science , il avait assez.de perspicacité pour comprendre que les mêmes motifs qui lui avaient conseillé son entreprise actuelle, pouvaient avoir produit le même résultat sur l'espril de quelque autre amant de la nature. Il voyait en perspective s'élever une rivalité capable de le dépouiller d'une moitié au

moins des justes récompenses de tant de travaux, de privations et de dangers. 11 n'est donc pas étonnant, qu'envisageant l'étranger sous ce point de vue, la douceur naturelle du naturaliste fût tant soit peu altérée, et qu'il épiât le nouveau venu avec le degré de vigilance nécessaire pour découvrir ses dangereux desseins. — Voilà ■véritablement un repas délicieux, dit le jeune étranger (car il était à la fois et jeune et beau) ; il faut, ou que l'appétit ait donné un goùi tout particulier à ce morceau, ou que le bison auquel il appartenait ait pris rang parmi les phénomènes de la famille du bœuf. — Dans le langage familier, monsieur, les naturalistes font à la vache, vacca, l'honneur de donner son nom à l'espèce , dit le docteur Baltius tout plein de sa sainte confiance, et s'éclaircissant le gosier avant de parler, à peu près comme un duelliste examine la pointe de larme qu'il va plonger dans le corps de son ennemi. La désignation est plus exacte, attendu que le bos, c'est-à-dire le keaf, est Incapable T. III.

C'est un ami, un blanc comme vous; c'est un chrétien.

de perpétuer son espèce, et qu'ainsi le hos fœmina, dans son acception la plus étendue, ou lacca, est le plus noble des deux animaux.

Le docteur prononça cette opinion avec un air qui , dans son intention, devait exprime'- qu'il étiit tout-à-fait prêt à traiter surle-champ un des nombreux (^lo nts de dissi lence qui, se/ on lui, devaient exister entre eux ; cela fait, il attendit le coup de son antagoniste, bien résolu à lui porter ensuite une botte plus vigoureuse. .Mais le jeune étranger paraissait beaucoup plus disposé à laire honneur à l'excellent repas que le hasard lui avait procuré, qu'à ramasser le gant pour argumenter en manière de

. . joute intellectuelle. —

Je suis porté à croire que vous avez raison, monsieur, répondit-il avec une désespérante indifférence pour le point important qu'il concédait. Elfectivement le mot cacca eût été préférable. — Pardonnez- moi , monsieur , vous donnez à mou langage une interprétation firt erronée, si vous imaginez que je comprenne , sans des distinctions nombreuses et spéciales, le bubuliis americantis dans, la famille vacca ; car , comme vous le savez, monsieur, je devrais peutêtre dire D'icteur

vous avez sans doute lediplôme médical? — ■Vous me faites plus d'honneur que je n'en mérite , interrompit l'autre. — 'Vous êtes sous- gradué , peutêtre ! ou bien vous avez pris vos grades dansquelque aulredes sciences libérales? — Vous vous trompez encore, je vous l'assure.

— Certainement, jeune honme, vous n'avez pointentrepris cette importante, cette redoutable tâche, sans queli.jues preuves de votre capacité à la remplir ; vous avez quelque commission qui autorisevos démarches et vous permet d'entrer en communication avec vos collaborateurs dans la même bonne œuvre. — Je ne sais par quels moyens ni dans quel but vous avez pénétré mes projets ! s'écria le jeune homme en rougissant et en se levant avec une promptitude qui montrait combien les appétits grossiers de la nature avaient peu d'empire sur lui aussitôt que son cœur était intéressé. Votre langïge, monsieur, est une énigme pour moi. L'affaire qui m'occupe, pourrait, dans un autre, prendre le non de bonne œiivre ; pour moi, c'est un devoir cher et sacré, mais que j'aie en cela besoin d'une commission ou d'une autorisation, c'est, je l'avoue, ce qui me surprend. — Il est habituel de se pourvoir d'un document de ce genre, répondit gravement le docteur, et de le produire dans l'occasion, afin que des esprits sympathiques et amis écartent immédiatement tout indigne soupçon, et puissent aborder sur-le-champ les points qui sont un desideratum pour les deux parties. — Voilà une étrange demande, murmura le jeune homme, en promenant un regard mécontent sur chacun des individus qu'il avait devant lui, comme pour s'assurer exactement de leur vigueur physique. Alors portant la main à son sein, il en tira une petite boite, et la

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LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

iirpsi'ntanl au .I.H'Ioiir fl'uii air de di^ïuité, Il cnntimia : Ceci vous uioiiticra, uiiinsirur, (|uc j'ai le droit de voyauff dans un pays çiui est inainit'iiaut la propriclo dos Etals amn'Icains. — Que V(us-jc ! ,'écria le naturaliste, en dépliant nn grand parchemin. La signature iJu idiilosoplu: Jeflerson ! le sceau de lElal, le eonlre-seing du ministre de la guerre ! C'est une commission cjui crée Duncan Uncas Middielon capitaine d'artillerie ! — Que dites-vous? que dites-vous? s'écria le Traiipeur, qui pendant tout ce dialogue était resté occupé .1 regarder l'étranger, comme s'il eût voulu divorer eliacun de ses iraits ; quel ist le nom que vous venez de prononcer? N'est-ce pas Uncas?... Uncas?... cst-ec liicn Uncas?... — C'est mon nom, répo ndit le jeune homme avec un peu de hauteur. Il appartenait à un eh ef indien : mon oncle et moi nous sommes fiers de le porter; car il nous rappelle un important service rendu à notre famille dans les an cicnnes guerres des provinces, — Uncas! est-ce bien Uncas (|uc vo us dites? répéta le Trajipeur, en .s'approchanl du jeune homme et en écartant les boucles de la noire chevihire qui ombrageait sou large Iro nt, sans que l'étranger, quoique fort surpris, opposât la moindre r ésistance. Ah ! mes jeux ont vieilli; ils ne sont plus aussi perçants que lorsque j'étais moi-même un soldat; mais je puis encore reconnaître dans le fils les traits du père. Je m'en suis aperçu des qu'il s'est approché de nous; mais tant de choses ont passe depuis ce temps devant ma vue afTa-iblie, que je ne pouvais me rappeler quand et où j'ai vu sa ressemblance! Dites-moi, mon enfant, sous quel nom votre l'ère est-il connu? — 11 était officier au service des Etats-Unis dans la guerre de la révolution ; nécessairement il portail comme moi le nom de Middielon ; le frère de ma mère s'appelait Duncan Uncas Hevward. — Encore Uucas ! encore Uncas ! répéta l'autre tout tremblant d'émotion; et son père? — Avait les mêmes noms, moins celui du chef indien. Ce fut à lui, ainsi qu'à mon aïeule, que fut rendu le service dont je parlais tout à l'heure. — Je le savais! je le savais! s'écria le vieillard d'une voix tremblante, pendant qu'une forte agitation se peignait dans ses traits, comme si les noms que le jeune militaire venait de citer eussent réveillé en lui une longue série d'émotions qui le reportaient bien loin en arrière; je le savais ! fils ou aïeul, c'est le même sang! c'est le même air! Dites-moi, celui qu'on nomme Duncan sans y joindre le nom d'Uncas, vit-il eucoie?

Le jeune homme secoua douloureusement la tète. — 11 est mort, dit-il, plein de jours et d'honneurs, chéri, heureux et répandant le bonheur autour de lui.— Plein de jours! répéta le Trappeur en regardant ses mains amaigries, mais encore musculeuses. Ah ! il vivait dans les Établissements, et n'était sage qu'à la façon de ce monde. Mais sans doute vous l'avez vu longtemps; vous devez l'avoir entendu parler d'Uncas et des déserts ? — Souvent. 11 était alors officier au service du roi ; mais quand la guerre fut déclarée entre la couronne et les colonies, mon grand-père n'oublia pas ce qu'il devait à sa terre natale; il rejeta une allégeance purement nominale pour rester fidèle à sa patrie; il se rangea sous les drapeaux de la liberté. — 11 avait ppour lui la raison, et, ce qui vaut mieux encore, la nature. Allons, mon enfant, asseyez-vous à côté de moi; asseyezvous, et dites-moi de quoi votre grand-père avait coutume de parler quand sa pensée se reportait sur les merveilles du désert.

Le jeune homme sourit de la curiosité du vieillard et se montra surpris de l'intérêt qu'il manifestait; mais ne voyant autour de lui rien qui annonçât la moindre intention de violence, il s'assit sans hésiter. — Contez cela au Trappeur, en détail et dans les formes, dit l'aul, prenant tranquillement sa place à côté du jeune militaire. La vieillesse aime ces traditions, et moi-même je ne hais pas d'en écouter le récit.

Middieton sourit de nouveau, et peut-être y avait-il dans son sourire quelque teinte de raillerie; puis de la meilleure humeur du monde, se tournant vers le Trappeur, il continua ainsi : — C'est une longue histoire, et dont le récit pourra vous être pénible ; car des scènes de carnage et toutes les horreurs, toutes les cruautés des guerres indiennes .s'y trouvent mêlées. — N'importe, dit Paul; nous sommes accoutumes à tout cela dans le Keiitucky;et pour mon compte, je pense que quelques tètes scalpées ne gâtent rien à une hisloiie. — Mais il vous parlait d'Uncas, n'est-ce pas? reprit le Trappeur, sans faire la niniiidii; attention aux légères interruptions du chasseur d'abeilles, (pii du reste constituaient seulement une sorte d'aparté. Que pensait-il et que disait-il de ce garçon-là, dans .son salon, entouré de toutes les aises et de tout le confort d.'s Établi.ssements? — Je ne doute pas que son langage ne fût ceiui qu'il eut tenu daiislcs bois et face à face avec son ami. — Appelait-il son ami le sauvage, le guerrier pauvre, nu, et dont le corps était tatoué? Ainsi il ne dédaigtiail pas d'appeler l'Indien son ami. — C'est une liaison dont il élait fier; cteoiume je vous l'ai déjà dit, il donna son nom à son premier né ; il est même probable que ce nom seia transmis à ses descendants, comme irn hérita''e de famille —.11 a bien fait ! C'était agir en homme, oui, et en c'iirétien I Ne disait-il pas que le Dulaware était léger à la course? Se rap)iclait-il cette circonstance?— Léger conime la gazelle! Il avait coutume de le désigner sous le nom de Cerf-Agile, que lui avait valu sa légèreté à la course. — El Uncas était également brave, intrépide! continua le

Trap|ieur en fixant sur les yeux de son com]iagncin des regards où se peignait tout le (ilaisir qu'il éprouvait à entendre l'éloge d'un honmie à qui on voyait qu'il avait porté une vive all'ection. — Brave comme un limier de pur sang! Il ne connaissait pas la crainte; mon aïeul cilail Uucas et son père, que sa sagesse avait fait surnommer le Graud-Serpciit, ennime des modèles d'héroïsme et de constance. — Il leur rendait justice ! il leur rendait justice! On n'aurait pu trouver deux bouimes nieilleurs, dans ipielque tribu et chez quelque nation i|ue ce fût, n'importe la couleur de la peau. Je vois que votregrand-pere était juste, et qu'il a transmis ses sentiments à sa famille. Il fut exposé à bien des iierils dans nos montagnes, et il s'acquitta noblement de son rôle. Dites-moi, mon enfant, ou plutôt mon eapilaine. est-ce là tout ce qu'il vous a dit? — Non certainement; c'est, comme je vous l'ai dit, une histoire terrible, pleine des incidents les plus touchants; et le souvenir qu'en avaient con.servé mon grandpere et sa femme... — Ah! elle s'appelait Alice, s'écria le Trappeur en agitant sa main en l'air, pendant que sa physionomie s'animait aux souvenirs que ce nom lui rappelait : Elsie (ui Alice, c'est la même chose. C'était une fille riante et enjouée quand elle était heureuse; dans le malheur, elle était touchante et ses yeux s'emplissaient de larmes, la chevelure était brillante et blonde comme le pelage du jeune faon, et sa peau était transparente comme l'eau pure qui tombe, goutte à goutte, du rocher. Oh ! je me la rappelle ! je me la rappelle bien!

La lèvre du jeune homme se contracta légèrement; car ce n'était pas tout à fait là ie soiivMiir qu'il avait conservé de sa vénérable aïeule; mais ne jugeant pas convenable d'exprimer cette idée, il se contenta de répondre : — Tous deux conservaient une impression trop vive des périls qu'ils avaient traversés, pour perdre le souvenir de ceux qui les partagèrent avec eux.

Le Trappeur détourna les yeux et parut lutter contre quelque émotion intime et puissante; enfin, reportant sur son compagnon un regard où ne se peignait plus un intérêt aussi déclaré, il continua ainsi : — Vous a-t-il parlé de tous? Etaient-ils tous des peaux rouges, à l'exception du major et des filles de Munro? — Non. Il y avait un blanc qui accompagnait les Delavsares; un éclaireur de l'armée anglaise, mais né dans les provinces. — Quelque ivrogne, sans doute, un misérable vagabond, comme la plupart des blancs qui vivent parmi les sauvages? — Vieillard, vos cheveux gris devraient vous avoir appris à res|ieeter la réputation d'autrui.L homme dont je vous parle avait un esprit simple, mais un rare mérite; différent de la plupart de ceux qui habitent les frontières, il unissait dans sa personne non les défauts, mais les qualités du blanc et du sauvage; c'était un homme doué du don le plus précieux et peutêtre le plus rare de la nature, celui de savoir distinguer le bien et le mal; il avait les vertus comme les préjugés d'une nature primitive: les unes et les autres tenaient à ses habitudes. En courage, il égalait ses comjiagnons rouges; en talents militaires, il était supérieur, parce qu'il avait été mieux instruit : en un mot, c'était une noble tige de la nature humaine, qui n'avait pu atteindre à toute sa hauteur par la seule raison qu'elle croissait en pleine forêt. Vieux chaseeur, telles étaient les paroles de mon grand-père, en liarlant de l'homme sur lequel vous vous êtes exprimé si légèrement.

Le Trappeur tenait ses yeux fixés à terre pendant que l'étranger, avec la générosité naturelle à la jeunesse, rendait cet hommage à l'ami de son aïeul. La main du vieillard froissait les oreilles de son chien, parcourait ses grossiers vêtements, ouvrait et fermait le bassinet de sa carabine, avec un tremblement tel qu'on l'eût cru incapable de soutenir cette arme. Quand le jeune ollicier eut terminé, il dit d'une voix rauque : — Votre grand-iière n'avait donc pas eutièiement oublié riinnime blanc de la solitude? — Il l'avait si peu oublié, qu'il y a déjà parmi nous trois personnes qui portent le nom de cet éclaireur. — Son nom, dites-vous? s'écria le vieillard en tressaillant. Quoi? le nom du solitaire et ignofant chasseur? Se peut-il que des grands, des riches, des hommes honorés, et, ce qui vaut mieux encore, des hommes justes, portent son nom, son véritable nom ! — 11 appartient à luon frère et à deux de mes cousins, quels que puissent être leurs droits aux qualifications que vous venez de liiir donner.— Quoi! le même nom, écrit avec les mèiues lettres, eoniiiiençant par un iV, et finissant par un L? — Celui-là même, Nalliauiel ! répondit le jeune lioniine en souriant. Nous n'avons rien oublié de ce qui le concerne; j'ai en ce moment un limier qui n'est pas loin d'ici, sur la piste d'un daim ; il descend d'un chien que ce même éclaireur a envoyé à ses amis, comme cadeau, cl qui était de la race de ceux qui l'accompagnaient lui-même à la chasse ; il n'y en a pas dans toute l'Union qu'on puisse lui comparer pour la sûreté de l'odorat et pour l'agilité. - Hector! dit le vieillard en s'cfforçaut de compiimer une émotion qui le sulbHjuait presque, et en parlant à son chien du ton (pi'oii prendrait à rog.'.rd d'un enfant; cntcnds-tu cela, mon vieux? ton sang et ta rsce courent dans la Prairie! Ce nom... c'est merveilleux !... ton' a fait merveilleux !

La nature n'en put cndunr davantage. Inondé par un torrent de sensations inaccoutumei's, stimiih- [lar d'alVeclueux souvenirs depuis longtemps endormis, le vieillard n'eut aue la force d'ajouter

LA PRAIRIE

d'une voix sourde et altérée, malgré ses efTorts pour conserver son ton habituel: — Enfant, je suis l'éclaireur; autrefois chasseur et soldat, aujourd'hui misérable trappeur! Et aussitôt les larmes coulèfent de ses yeux, restés secs depuis si longtemps, et inondèrent ses joues flétries ; appuyantsa tète sur ses genoux, il la couvi it d'un pan de son vêtement de peau de daim, et on l'entendit sangloter.

Ce spectacle produisit sur ses compagnons une émotion correspondante. Paul Hover avait accueilli avidement chacune des syllabes qui s'échappaient des lèvres de l'un des interlocuteurs, etses sentiments avaient suivi la progression de la scène. Peu habitué à de pareilles sensations, il tournait la tète de tous côtés, comme pour éviter un résultat que lui-même n'aurait su définir, jusqu'au moment où il vit les pleurs et entendit les sanglots du vieillard; alors il se leva brusquement, et saisissant son hôte à la gorge, lui demanda de quel droit il faisait pleurer son vieux compagnon. Puis, comme si tout-à-coup une illumination soudaine fût venue luire à son cerveau, il lâcha prise, et étendant la main dans un accès de joie, il saisit le docteur par sa chevelure, qui révéla aussitôt sa nature artificielle en lui restant dans la main, et en ne laissant au crâne blanc et luisant du naturaliste d'autre protection que sa peau. — Que pensez-vous de cela, monsieur l'attrapeur de hannetons? iiii cria-t-il ; n'est ce pas là, ditesmoi, une étrange abeille à suivre jusqu'à son arbre creux ? — C'est remarquable! merveilleux ! édifiant ! répondit, la larme à l'œil et d'une voix émue, l'ami de la nature en rajustant tout bonnement sa perruque, cela est rare et louable, quoique je ne doute pas que ce ne soit dans l'ordre exact des efl'ets et des causes.

Après cette explosion soudaine, la commotion s'arrêta tout-à-coup; et les trois spectateurs restèrent frappés d'une sorte d'étonnement respectueux à la vue des larmes du vieillard. — Ce qu'il a dit est vrai ; comment serait-il si bien instruit des détails d'une histoire qui n'est guère connue hors du cercle de ma famille? reprit enfin le jeune homme en s'essuyant les yeux, sans crainte de laisser voir toute l'émotion qu'il avait éprouvée. — C'est la vérité! répéta Paul, j'en ferai serment s'il le faut!... Je sais que chacune de ses paroles est aussi vraie que l'Evangile. — Et cependant il y a longtemps que nous le tenions pour mort ! continua le capitaine. Mon grand-père a ■vécu jusque dans un âge arancé, et il se croyait plus jeune que sou ami dés grands bois. — 11 n'arrive pas souvent que la jeunesse ait ainsi en spectacle la faiblesse de l'âge, dit le Trappeur en relevant la lète eten jetant autour de lui un regard plein de calme et de dignité. Si je suis encore ici, jeune homme, c'est qu'ainsi l'a voulu le Seigneur qui dans ses secrets desseins, connus de lui seul, m'a laissé vivre quatre-vingts longues et laborieuses années. Ne doutez pas que je ne sois l'homme dont nous parlons; voudrais-je descendre au tombeau avec un mensonge inutile? — Je n'hésite point à vous croire; seulement je m'étonne que cela soit. Comment se fait-il, excellent et vénérable ami de mes parents, que je vous trouve dans ces solitudes , si loin de l'aisance et de la sécurité qu'on trouve dans les terres habitées? — Je suis venu dans ces plaines pour me dérober au bruit de la hache ; car sans doute ici le bûcheron ne me suivra pas. Maisje puis vous adresser la même question. Etes-vous du nombre de ceux que les Etats ont envoyés dans leur nouvelle acquisition pour voir s'ils ont à se féliciter du marché? — Je ne suis pas de celte expédition. Lewis remonte la rivière à quelques centaines de milles d'ici. L'altaire qui m'amène est d'une nature privée. — 11 n'est pas étonnant qu'un homme qui n'est plus assez vigoureux ni assez clairvoyant pour faire le métier de cha.sseur, vive au milieu des habitations du castor, et se serve de la trappe au lieu de la carabine; mais il est étrange qu'un homme jeune et riche, muni d'une commission du Président, vienne errer dans ces prairies, sans même avoir un homme de couleur pour le servir. — Vous jugeriez mes motifs suffisants si vous les connaissiez, et vous les connaîtrez si vous voulez bien écouter mon récit. Je crois que vous êtes tous d'honnêtes gens, peu disposés à trahir un homme dont les intentions sont honorables. — Venez donc, et contez-nous votre atlaire à loisir, dit le Trappeur en s' asseyant, et en invitant du geste le jeune homme à suivre son exemple. Ce dernier obéit volontiers; et lorsque Paul et le docteur se furent installés à leur guise, le nouveau venu commença l'exposé des motifs étranges qui l'avaient amené si loin dans le désert.

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