CHAPITRE XV
Remontons brièvement aux causes de la lutte singulière que nous venons de rapporter, l'armi les troupes envoyées par le gouvernement de la Confédération pour prendre possession du territoire nouvellement acquis dans l'ouest, était un détachement commandé par l'officier qui ajoué un rôle si actif dans les dernières scènes de notre légende. Les paisibles descendants des anciens colons reçurent leurs nouveaux compatriotes sans méfiance, n'ignorant pas que ce transfert les élevait de la condition de sujets à la distinction plus enviable de citoyens régis par un gouvernement légal. Les nouveaux gouvernants exercèrent leur autorité avec prudence. Toutefois, dans ce nouveau mélange d'hommes nés et élevés au sein d'un pays libre, et d'esclaves rampants du pouvoir absolu; dans cette fusion des catholiques et des protestants, d'une population active et d'un peuple indolent, il fallut un certain temps pour souder entre eux ces éléments hclérogènes. Pour arriver à un but si désirable, la femme fut appelée à remplir le rôle de conciliation qui lui est généralement départi. Les barrières des préjugés et de la religion furent renversées par l'irrésistible puissance de la passion qui domine toutes les autres; et des unions de famille ne tardèrent pas à ci;neuterle lien politique qui avait opéré la jonction forcée de deux peuples si opposés d'habitudes, d'éducation et d'opinions. Middleton fut un des premiers, entre les nouveaux possesseurs du sol, qui devint captif des charmes d'une beautéde la Louisiane. Dans le voisinage immédiat du poste qu'il avait occupé, habitait le chef de l'une de ces anciennes familles coloniales qui, pendant des siècles , s'étaient contentées de sommeiller au sein de l'indolence et de la richesse. C'était un officier au service de la couronne d'Espagne, qu'une riche succession avait engagé à quitter les Florides pour s'établir parmi les Français de la province voisine. Le nom de don Augustin de Ceitavailos était à
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peine connu aii-Jelà des liniilos de la pelile ville où il résidait, bien qu'il éprcuvàt une sccrcle jnie à le faire lire à sa fille unique dans de vieux parchemins, où il figurait parmi ceux des héros et des grands de la vieille et de la nouvelle Espagne. Ce t'ait , qui avait tant d'importance pour lui et si peu pour les autres, était la principale raison pour hiquelle , tandis que ses voisins français, plus communicatifs, s'empressaient de nouer des relations franches avec les nouveaux venus, il se tenait à l'écart et semblait se conleiUer de la société de sa fille arrivée à cet âge où l'ei fance pa^^e à l'ét.it de femme. La curiosité de la jeune Inez n'était pas inaelive. Elle n'avait pu entendre la musique militaire, portée à .son oreille par la brise du soir, ni voir la bannière de l'Union flottant sur les hauteurs voisines des vastes possessions de sou père , sans éprouver
Suivez-moi ! c'est moi qui vous commande.
quelques-unes des impulsions secrètes considérées comme l'apanage de son sexe. Une timidité naturelle, et ctt:e nonchalance particulière qui forme le principal moyen de f- scination de la femme dans les proviiicLS interlropicales de l'Espagne, l'euchainaient en apparence par des liens indissolubles; et il est extrêmement probable que, sans un accident qui fournit à .Middieton l'occasion de rendre à son père quelques services personnels, un trop long temps se serait écoulé avaiit ((u'ils pussent se voir, et le jeune homme eût porté ailleurs des s(Miiiuienls qui à cet âge demundent un but iuimcdial. La Providence !.... ou si ce mol iniposautest trop ju.^te pour être classique, le destin en avait ordonné autrement. Le lier et réservé don Augustin était fidèle observateur de l'étiquette. La reconnaissance des services que lui avait rendus .Middieton ouvrit sa maison aux officiers de la^;arnison , et permit <|u'il s'établit entre eux et lui des rapports d'abord assez froids , mais pidi-S. La léserve disparut peu à peu devant la candeur et les manières ri;speclueiisi s du jeune Middieton , et bienlot r()i)ulent planteur n'éprouva pas moins de joie que sa fille au signal i onnu qui annuiti^aità la porte l'agréable visite du commandant du poste.
11 est inutile de nous arrêter sur l'i (Tet des charmes d'inez, ou de retarder noire réi it, [lour faiie l'iiislolre banale de riiifluencc progressive que l'élégance de manières, une beaulé mâle , i;ne assiduité soutenue tt un esprit orné devaient obtenir sur le cœur sensible
d'une jeune fille de seize ans, romanesque, enthousiaste et jusque-là confiiii'e dans une retraite absolue. Il mius suffira de dire qu'ils s'aimaient, que le jeune homme ne larda pas à déclarer ses sentiments , qu'il vainquit faeilemeut les scrupules de la jeune fille et difficilement les objections du père , mais qu'enfin la Louisiane n'était pas depuis SX mois en la possession des Elats-Unis, quand le jeune commandant fut liancé à la plus riche héritière dts rives du Meschacebé.
Le lecteur qui sait comment de pareils résultats s'obtiennent communément , ne supposera pas cependaia que le triomphe de Middieton sur les préjugés du père et sur ceux de la fille fut obtenu sans quelque difficulté. Auprès de tous deux , la religion formait un obstacle opinicàtre et pre.'que infranchissable. Le jeune homme subjugué se soumit patiemment à nu formidable essai que le père Ignace eut ordre de tenter auprès de lui pour le convertir à la vraie foi. Les efforts du digne piètre furent systématiques, "vigoureux et longtemps soutenus. Quelquefois en i Ifet (c'était dans les moments où la forme légère et aérienne d'hu z se laissait entrevoir comme une fée sur la scène de la conférence), le bon père avait tenu pour ceitain qu'il était à la veille d'obtenir un triomphe glorieux sur l'infidélité; mais toujours il avait vu ses espérances frustrées par que'que objection inattendue. Luttant avec son simple bon sens et les habitudes log ques de sa race contre les subtilités théologiques, Middieton repoussait les attaques du bon père, à peu près comme un vigoureux bâton niste en agirait avec un habile maître d'escrime, en rendant inutiles toutes ses passes par l'aigument direct et irrefrag^ible d'une tèle fendue et d'une épée l risée. Avant que la controverse lût ler-
Le cadavre d'.Vsa.
minée, un renfort de protestants était venu en aide au militaire. La liberté insouciante des uns el la pieté logique et modérée de certains autres inquiétèrent le digne prêtre, et l'idjHgèrent à se mettre sur la défensive. Ccmime un sage géuéial qui s'aperçoit qu'il occupe une étendue de terrain dispnqiortionuée à la realité de ses forces, il réduisit ses oiivr.'gi's avancés. Les reliques furent cachées aux yeux pro- 'es fidèles furent avertis de ne pas parler de miracles; et la
fan
U ble elli'-inèmc fut de nouveau prohibée sous des peines lernliles, par la triomphante raison qu'elle elait susceptible d'iiilerprelations erronées. Cependant il était nécessaire d'apjirei dre à don .Vugiislin lesclFels produits sur les sentiments hérétiques du jeune officier. Or,
LA PRAIRIE
nul n'est disposé à faire l'aveu de sa faiblesse. Par une sorte '^e pieuse fraude qu'excusait la pureté des motifs, le digne prêtre déclara simplement que, sans aucun changement apparent dans les opinions du jeune commanda 111,1e coin de l'a rgtmen talion avait pénétré jusqu'au centre : une ouverture élait pialiquée, par laquelle ks semer, cis de lasanct ficalion religieuse pourraient s'introduire, surtout si le sujet continuait à jouir des avantages de la sociëlé d'exci-llents catholiques. Alors don Augustin lui-même fut saisi d'une grande ardeur de prosélytisme. 11 n'y eut pas jusqu'à la douce et aimable Inez qui ne pensât que ce serait une glorieuse consommation de ses désirs que de devenir l'humble instrument qui ferait entrer son amant dans le giron de l'Eglise véritable. Les oii'res de Middleton furent promptement acceptées, et, pendant que le | ère attendait impatiemment le jour fixé pour la cérémonie nuptiale, la fille y songeait avec des sentiments dans lesquels les saintes émotions de la foi se mêlaient aux sentiments plus naturels de son âge et de sa situation.
Le matin des noces, le soleil se leva dans un ciel si brillantet si pur que la sensible liiez le Siilua comme l'avant-ioureur de son bonheur futur. Le père Ignace accom|ilit les rites de l'Eglise dans une petite chapelle attachée aux vastes domaines de don Augustin , et, longtemps avant que le soleil ^ onimençàt à descendre vers l'horizon , Middleton pressait contre sou cœur la jeune etlimide créole , devenue
Elle plaça surjes genoux la tête Iruide et défigurée d'Asa.
sa compagne pour la vie, devant Dieu et devant les hommes. Les deux époux avaient désiré passer cette journée dans la retraite, en la consacrant tout entière aux meilleures et aux plus pures alfi étions, loin du bruit et des joies forcées d'une fête banale.
Middleton traversait les domaines de don Augustin en revenant de faire une visite à son camp ; c'était l'heure où la lumière du soleil commence à se fondre dans les ombres du soir : tout à coup il crut entrevoir à travers le feuillage d'un bosquet solitaire une robe pareille à celle que portait Intz en l'accompagnant à l'autel. 11 ne s'en approcha qu'ovec un sentiment de discrétion , augmenté surtout par le droit qu'elle lui avait donné de se présenter devant elle, même dans ses heures de retraite; mais le son de sa douce voix, qui offrait au ciel des prières dans lesquelles il s'entendit nommer avec lestpithètes les plus tendres, vainquit enfin ses scrupules, et lui conseilla de prendre une position d'où il put prêter l'oreille sans crainte d'être découvert. Il était certainement fort agréable pour un mari de pouvoir contempler à nu l'âme sans tache de sa femme, et y voir
sa propre image entourée des pli.s pures et des plus saintes aspiralions comme d'une divine auréole. Son amour-propre était trop flatté pour lui permettre de remarquer l'objet immédiat qu'avait en vue celle qui priait. En si.ppliant le ciel de lui accorder la grâce de devenir l'humble instrumeiil de la réunion de son époux au troupeau des fidèles , el'e le conjurait de lui pardonner à elle-même son union avec un hérétique. Il y avait dans ses prières tant de piété fervente mêlée aux sentiments les plus naturels; la nature de la femme s'y confondait tellement avec celle de l'ange, que Middleton lui tût paidoniié de l'appeler Pc'ien. Le jeune homme attendit qU'Inez, qui était à genoux, se fut relevée; alors il la rejoignit comme s'il eût ignoré entièrement ce qui s'était passé. — Il commence à se faire tard , mon Inez, dil-il, et don Augustin pourrait vous reprocher de négliger votre santé en restant dehors à une pareille heure. Que dois-je dune faire, moi qui suis investi de toute son autorité, et qui ai deux fois sa tendresse? — Sc>ycz comme lui en toutes choses, répondit-elle en appuyant sur ces derniers mots et en le regardant les larmes aux yeux; en toutes choses imitez mon père, Middleton ; je ne puis vous en demander davantage. — Vous ne pouvez demander davantage pour moi , Iriez; je ne doute pas que je ne fusse tout ce que vous pouvez désirer, si je devenais semblable au digne et respectable don Augustin; mais il faut pardonner quelque chose aux faiblesses et aux habitudes d'un soldat. Mamtenanl, venez, étalions rejoindre cet excellent père. — Pas encore, dit liiez en se dégageant douci ment d'un bras qu'il avait passé autour de sa taille légère. J'ai encore un devoir à lemplir avant de me soumettre si implicitement à vos ordres, tout soldat que vous êtes J'ai promis à la digne Ine.-illa, ma fidèle nourrice, celle qui, \ous le savez, .Middleton, fut si longtemps une mère pour moi, je lui ai prcniis d'iller la voir a celte heure; c'est, se dit-elle, la dernière visite qu'elle pourra recevoir de son enfant, et je ne dois point tromper son attente. Allez donc auprèsdedon Augustin, et dans une ht ure au plus je vous rejoindrai. — Dans une heure, ne l'oubliez pa»!— Dans une heure, répéta Inezen lui envoyant un baiser avec la main ; puis rougissant de sa hardiesse , elle s'élança du bosquet et se dirigea vers la chaumière de sa nourrice, où Middleton la vit entrer. Le capitaine retourna pensif et à pas lents vers la maison de son
Inez.
beau-père, souvent jetant un regard en arrière du cejté où il venait de voir disparaître sa femme, comme s'il eût voulu suivre de l'œil, à travers les ténèbres du soir , sa l'orme ra\issante flottant à travers l'espace. Don Augustin le reçut avec affection, et pendant quelque temps Middleton se plut à détailler à son nouveau parent les plans qu'il avait formés pour l'avenir. Au récit brillant, mais non exagéré de la prospérité et du bonheur de ces Etats dans le voisinage des-
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quels il avait passé la moilié de sa vie sans les cmiii;iitri' ; W. vn'il Espnffnol , imbu de ses idées exclusives, prêtait l'oreille tantôt avec un sciilinient de surprise et tantôt avec cette incrédulité qu'on éprouve pour les tableaux exagérés d'une ainllié trop partiale. De cette manière l'heure assignée à l'absence d'iriez se passa beaucoup plus vite que son époux n'eût pu l'espérer. Enfin ses yeux commeuccrent à se porter vers la pendule, puis les minutes furent comptées à mesure qu'elles s'écoulèrent, et lnc7. ne paraissait pas. Déjà l'aiguille avait de nouveau parcouru la uioUié du cadran, ipiand Middieton se leva et anncuiça qu'il allait la chercher hii-raème. La nuit étaitsombre et le ciel chargé de ces vapeurs menaçantes qui , dans ces climats, sont l'infaillible avant-coureur d'un ouragan. Stimulé non moins par l'aspect peu propice du firmament que par sa secrète inquiétude, il doubla le pas et se dirigea rapidement vers la chaumière d'Inesilla. Vingt fois il s'arrêta, croyant apercevoir de loin Inez qui retournait ciiez son père; vingt fois, trompé dans sou attente, il reprit sa marche. 11 arriva enfin à la chaumière, frappa, ouvrit la porte, arriva en présence de la vieille nourrice et ne trouva pas la personne qu'il cherchait. Inez était déjà sortie pour retourner chez son père. Pensant qu'ils s'étaient croisés dans les ténèbres, Middlelon revint sur ses pas pour voir de nouveau son attente déçue. On n'avait pas revu Inez. Sins communiquer à personne son intention , le nouvel époux se rendit , le cœur palpitant . au petit bosquet solitaire où il avait entendu sa femme prier pour SJu bonheur et sa conversion. l,à aussi son espoir fut déçu, et alors son esprit flolta dans un orageux océan de doutes et de conjectures. Pendant plusieurs heures, un secret soupçon concernant les motifs de l'absence de sa femme engagea Middle'ton ;'i procéder à sa recherche avec délicatesse et circonspection. .Mais le jour ayant reparu sans la rendre aux bras de son père et de son époux, toute réserve cessa et son absence inexplicable fut hautement proclamée. Les investigations furent alors directes et publiques, mais ellesfurent pareillement inutiles: personne ne l'avait ni vue, ni entendue depuis le monientoù elle avait quitté la chaumière de sa nourrice. Les jours s'écoulèrent, et les recherches n'ayant produit aucun résultat, la famille et les amis d'Inez la considérèrent comme irrévocableinent perdue.
Un événement aussi extraordinaire ne pouvait être facilement oublié. On fit force conjectures, et il circula une foule de rumeurs et même de mensonges. L'opinion dominante parmi les émigrants qui couvraient le pays et qui, au milieu de la multitude de leursoccupations, avaient du temps à donner aux affaires des autres, se résuma dans cette conclusion simple et directe, que l'épouse absente s'était donné la mort. Le père Ignace fut en proie à bien des doutes et à bien des remords de conscience; mais, en général expérimenté, il s'efTorça d'utiliser cet événement douloureux dans l'intérêt de la vraie foi. Changeant de batteries, il dit en confidence à ses plus vieux paroissiens, qu'il s'était trompé sur les dispositions de Middieton qui, il était maintenant obligé de l'avouer, avait complètement échoué sur les écueils de Ihérésio. Il fit reparaître les reliques, et on l'entendit même faire de nouveau allusion au sujet délicat et presque oublié des miracles modernes. En conséquence de ces démonstrations, le bruit se répandit secrètement parmi les fidèles , et finit par être adopté dans la paroisse comme article de foi , qu'lnez avait été transportée au ciel.
Don Augustin avait tous les sentiments d'un pore, mais ils furent bien lot éloufîés sous l'indolence du créole. Comme son guide spirituel, il pensa qu'ils avaient eu tort de livrer à un hérétique une beauté si .pure , si jeune, etsurloutsi pieuse; et il n'hésita point à croire que le malheur qui avait frappé sa vieillesse était le châtiment de sa présomption et de son mamiue de foi. Il est vrai que les bruits qui circulaient dans la paroisse étant venus à son oreille, il trouva quelque consolation k les admettre; néanmoins la nature était trop puissante, et sa voix parlait trop haut au cœur du vieillard, [lour qu'il ne crût point quelquefois que l'accession de sa fille au céleste héritage était un peu prématurée. Mais Middieton, l'amaut, l'époux, le fiancé, Middieton fut presque écrasé sous le poids de ce coup terrible, inattendu. Elevé lui-même sous l'empired'une foi simple et rationnelle, il ne pouvait avoir sur le destin d'Inez d'auti'es appréhensions que celles qui dérivaient des o(iiuions superstitieuses dont la jeune d'unne était imbue. 11 est inutile d'insister sur les tortures morahrs qu'il endura, sur la foule de conjectures, d'espérances et de désappointemcnis auxquels il fut (■oudauinc pendant les premières semaini's qui suivirent son malheur. Des soupçons jaloux sur les motifs d'Inez, et une espérance secrète et persistante qu'il devait un jour la revoir, avaient ralenti ses investigations , sans toutefois qu'il les ab;indounàt totalement. Mais enfin le temps lui ôta même la pensée morliliaule((u'il avait été volontairi'uicnt, qiioiqiiepeul-étre temporairement, abaudouué; et déjà il adiuetlaiipeu à piMi la Conviction plus douloureuse du trépas cie sa femme, quanil ses espérances se ranituèrent tout à coup d'une manière singulière.
Le jeune commiiudant , après nu appel du soir, revenait lentement et trisleuieut à seul logenuMit situé à quelque ilistance du camp et sur le niêuie plateau, quand ses regards distraits s'arrêlèrenl seruu homme qui, d'apri^s les règlements militaire*, ne devait pas se trouver en oareil lieu à cette heure indue. Cet étranger éltiit
mal vêtu, et tout dans sa personne et dans ses traits annonçait la pauvreté la plus dégoûtante et les habitudes les plus dissolues. Le chagrin avait adouci la fierté militaire de Middieton. En passant aupri^s de ce misérable , il lui dit avec beaucoup de douceur et de bonté: — Vous passerez la nuit au violon si la patrouille vous trouve ici, l'ami.. Voici un dollar, allez vous procurer une meilleure chambre et (juelqne chose à mettre sous la dent. — J'avale ma nourriture sans la niAcher, capitaine, répondit le vagabond avec toute l'insolence d'un coquin fiefTé', en même temps il saisit avidement la pièce d'argentqu'ou lui prosentait, et ajouta: Donnez-moi encore dix-neuf pièces comme celle-là, et je vous vendrai un secret. — Allez, allez, dit Middieton en reprenant un peu de sa sévérité militaire. Allez, si vous ne voulez pas que je vous fasse arrêter. — Eh bien , je m'en irai ; mais si je m'en vais, capitaine, j'emporterai mon secret avec moi, et alors vous vivrez veuf le reste de votre vie. — Que veux-tu dire, drôle? s'écria Middlelon en se retournant vivement vers le misérable qui déjà commençait à s'éloigner. — Je vais échanger ce dollar contre de l'eau-de-vie d'Espagne; alors je reviendrai et vous vendrai mon secret pour un prix qui me permettra d'en acheter un baril. — Si vous avez quelque chose à ra'apprendre, jiarlez maintenant, continua Middieton pouvant à peine réprimer l'impatience dont il était agité. — J'ai soif, et je ne puis jamais parler convenablement quand j'ai le gosier sec, capitaine. Combien me donnerez-vous pour savoir ce que j'ai à vous dire? Que ce soit une jolie somme, quelque chose qu'un homme comme il faut puisse ofTi'ir à un autre. — Je pense que ce qu'il y aurait de mieux serait de vous faire conduire au corps de garde. A quoi se rapporte votre secret tant vanté? — Au mariage; à une femme mariée et qui ne l'est pas; à un joli visage et à une riche dot : me comprenez-vous maintenant, capitaine? — Si vous savez quelque chose au sujet de ma femme, parlez, et ne vous embarrassez pas de votre récompense. — Capitaine, j'ai conclu bien des marchés dans ma vie ; il m'est arrivé quelquefois d'être payé en argent, et quelquefois eu promesses: or, j'appelle ce dernier payement de la viande creuse. — Fixez votre prix. — Vingt; non, parbleu! cela vaut trente dollars ou cela ne vaut pas un sou. — Voilà votre argent; mais rappelez-vous que si vous ne me dites rien qui vaille la peine d'être su, j'ai sous la main des gens qui vous feront restituer cet argent et sauront punir votre insolence par-dessus le marché.
Le drôle examina d'un œil méfiant les billets de banque qu'on lui remettait, puis les mit dans sa poche, convaincu sans doute qu'ils étaieiit bons. — J'aime les billets de banque du Nord , dit-il très froidement : ils ont comme moi une réputation à perdre. Ne vous défiez pas de moi, capitaine; je suis homme d'honneur, et je vous dirai ce que je sais positivement, ni plus ni moins. — Parlez donc sans plus tarder, ou je pourrai avoir des regrets et ordonner qu'on vous enlève tout votre gain, l'argent aussi bien que les billets. — De l'honneur avant tout, dût-il en coûter la viel dit le mécréant en levant la main et en affectant un mouvement d'humeur à cette menace. Eh bien ! capitaine, vous savez que tout le monde ne vit jias de la même profession ; les uns gardent ce qu'ils ont acquis, et il en est qui prennent ce qu'ils peuvent. — Vous avez été voleur? — Je suis au-dessus de cette injure. Ou m'a connu chasseur de gibier humain. Savez-vous ce que cela veut dire? On l'entend de plusieur.s manières. Il y a des gens qui regardent les tètes crépues comme misérables, travaillant dans des plantations insalubres, sous un soled brûlant, enfin exposées à toutes sortes de désagréments. Eh bien ! capitaine , j'ai été dans mon temps un homme disposé à leur procurer au moins le plaisir de la variété en les faisant changer de résidence. Vous m'entendez? — Vous êtes, en propres termes, un trafiquant de chair humaine. — Je l'ai été, mon digne capitaine... je l'ai été; mais pour le moment mes moyens ont un peu baissé , comme un marchand qui cesse de vendre du tabac en barriques et qui le vend à l'aune. J'ai aussi été soldat de mou temps, l'onrriezvous me dire quel est le grand secret de notre état? — Je n'en sais rieu , dit .Middieton, commeuçaiU à se fatiguer des plaisanteries de ce drôle; c'est sans doute le courage? — .Niui, ce sont les jambes, les jaiubes pour marcher au combat, les jambes poiu- batlre en retraite. El vous voyez qu'en cela mes deux métiers concordaient fort bien. Mes jambes aujourd'hui ne sont pas des meilleures, et sans jambes un chasseur de gibier humain ferrait un nu'tier de dupe. Mais il ne manque pas de gens mieux pourvus que moi. — Ou l'a donc enlevée! s'écria Middieton saisi il'horreur. — Sur le grand chemin, aussi vrai que vous êtes là devant moi. — Scélérat! quelle raison as-tu de croire une chose aussi efTroyable? — Ras les mains!... bas les mains !... Pensez-vous que ma langue en fera mieux son office si vous la refoulez hors du gosier? Ayez patience et vous saurez tout; mais si vous me traitez encore aussi iuniolinieut.je serai obligé d'appele'r les gensdeloià nnui aide. — Continuez; mais si vous ditesu;. mol de plus ou de moins que la vérité, attendez -vous à un chàliiiu'iit iinmédial. — Seriez-vous assez crédule p(uir admeltre ce qu'iiii misi'iable comme moi vous dit, e.ipilaine, à moins d'y trouver quelque probabilitii? i\ m, vous n'êtes point homme à cela : c'est poiiripioi je vais vous dire mes faits et mes opinions, et je vous laisserai lus digérer pendant que j'irai boire avec le produit du voire généro-
LA PRAIRIE
site. Je connais un homme appelé Abiram White (BlaneJ. Je crois que le maraud a pris ce nom pour témoigner de son antipathie contre la race des noirs! Mais ce monsieur fait maintenant et a fait depuis longues années, à ma connaissance certaine, un trafic régulier qui consiste à transporter des créatures humaines d'un État dans un autre... J'ai fait des affaires avec lui dans le temps, et j'ai trouvé en lui un chien de trompeur. 11 n'y a pas plus d'honneur en lui que de viande dans mon estomac. Je l'ai vu ici, dans cette ville, le jour de votre mariage. Il était avec le frère de sa femme, et devait, disait-il, s'établir dans les pays noi'veaux. C'était une noble bande pour faire des affaires... 1! y avaitsept llls, chacun d'eux aussi grand que votre sergent, son bonnet compris. Or donc, du moment où j'appris que votre femme avait disp.aru, je vis sur-le-champ qu'Abiram avait mis la main sur elle. — En ètes-vous >ùr? Quelles raisons avez-vous pour supposer une action aussi coupable? — Des raisons suffisantes; je connais Abiram White. Si vous voulez maintenant ajouter encore une bagatelle pour empêcher que mon gosier ne se desséche... — Va-t'en, va-t'en, la boisson t'a déjà stupéfié, misérable, et tu ne sais ce que tu dis. Va-t'en, et gare à la patrouille. — L'expérience est un bon guide... dit-il encore à Middleton qui s'éloignait ; et riant à gorge déployée comme un homme on ne peut plus content de lui, il, se rendit le plus promptement qu'il put à la cantine.
Cent fois pendant la nuit suivante, Middleton pensa que la confidence de ce misérable méritait quelque attention, et cent fois il rejeta cette idée comme trop extravagante pour y arrêter sa pensée. Après une nuit agitée et presque sans sommeil, il fut rappelé à lui le matin par sou ordonnance qui vint lui rapporter qu'on avait trouvé un homme mort sur la place d'armes, à peu de dislance de son logement. S'étant habillé à la hâte, il se rendit sur les lieux, et reconnut l'individu avec lequel il avait eu la veille une conversation : cet homme était •étendu à l'endroit même où il l'avait déjà renccmtré. Le misérable était mort victime de son intempérance, comme l'indiquaient suffisamment ses yeux qui lui sortaient de la tête, son visage gonflé, et l'odeur insupportable qui déjà s'exhalait de .son cadavre. Dégoûté de cet odieux spectacle, le jeune homme en détournait déjà les yeux après avoir ordonné d'enlever le corps, quand la position de l'une des mains du défunt le frappa. En l'examinant, il vit que l'index était tendu dans l' action d'écrire sur le sable, et les caractéressuivants, tracés d'une manière presque illisible, maisqu'il était pourtantpossiblede déchiffrer: « Capitaine, c'est vrai, aussi vrai que je suis un homme comme il... » .\vant d'achever le dernier mot, ou il était mort, ou il avait succombé à un sommeil avant-coureur de la mort. Sans communiquer à personne cette circonstance, Middleton renouvela ses ordres et partit. La persistance du dénonciateur, et toutes les circonstances réunies, l'engagèrent à prendre secrètement de nouvelles informations. 11 apprit qu'une famille, répondant au signalement qui lui avait été donné, avait effectivement passé par sa résidence, le jour même de son mariage. On suivit la trace d'ismaêl sur les rives du Meschacebe jusqu'à un certain point où la famille s'était embarquée et avait remonté le fleuve : ce n'était qu'au confluent avec le Missouri que ces émigrants avaient disparu, comme des centaines d'autres, allant à la recherche des richesses cachées de l'intérieur. En possession de cesfaits, Middleton choisit une petite escorte de ses hoipmes les plus sûrs, prit congé de don Augustin , sans lui faire part de ses espérances ou de ses craintes, et, arrivé au point indiqué, commença sa poursuite dans le désert. 11 ne lui fut pas difficile de suivre les traces d'une caravane comme celle d'Ismaël, jusqu'au moment où il fut certain que le but de son voyage était bien au-delà des limites ordinaires des Etablissements. Cette circonstance raviva encore ses soupçons et ajouta une nouvelle force à ses espérances de réussite. N'ayant plus de direction positiva qui pût le diriger, le capitaine recourut aux signes ordinaires pour suivre la piste des fugitifs. Cette tâche lui futfacile jusqu'au moment où il attei-gnit le sol dur et résistant des l'rairics. Mais là pourtant, il se trouva complètement en défaut. H se vit enfin obligé de disséminer son monde, après avoir fixé un lieu de rendezvous à un certain jour fixé, et de chercher la piste perdue en multipliant autant que possible le nombre des yeux investigateurs. Il y avait huit jours qu'il était seul, quand le hasard l'avait mis en contact avec leTrappeur et le chasseur d'abeilles. Nous avons rapporté une partie de leur entrevue, etle lecteur peut facilement se figurer les explications qui suivirent son récit et qui conduisirent, comme ou l'a vu, à la délivrance d'inez.