CHAPITRE VL
Il fallut une semaine à Lionel pour s'instruire de ces détails et de quelques autres particularités que les bornes de cet ouvrage ne nous permettent pas de signaler. Il fut reçu par ses frères d'armes avec cordialité; un camarade riche, spirituel et indépendant était sûr d'être bien accueilli par des hommes qui menaient une existence de luxe et de plaisir. Dès le lundi qui suivit son arrivée, des mouvements de troupe importants se préparèrent et influèrent sur sa position. Au lieu de rejoindre son régiment, il reçut l'ordre de se tenir
IS
LIONEL LINCOLN
prêt à conimiindcr une colorno n)ol)ilo, dont l'instruction ëtait comliu'ncre. Comme on siiviiil (pic liosloii ri;!!! lo lieu de niiissanee du major Lincoln, le |;éni'ral en clicf eut l'ullcnlion bienveilljnle de lui accorder un moment de ri'pit. 'l'ont le monde apprit bientôt que le major suivrait l'arnit'e , si elle était réduite à la triste nécessité de combattre, mais qu'il avait la permission de se divertir comme il l'enlcndrait pendant deux mois à )ianir de son arrivée. Ceux qui se vantaient de leur pém tralion virent dans la conduite du général Gaije un plan habilement conçu. Ils prétendirent qu'il voulait employer l'adresse et l'influence du jeune bomnie à détourner ses parents et ses amis de l'opposition vers laquelle ils inclinaient. Un des traits caractéristiques de cette époque, c'était d'attaclier de l'importance au jilus léger incident, et de voir dans les démarclics les plus naturelles les conséquences d'une politique cachée.
Le genre de vie adopté par Lionel ne justifia nullement ces conjectures; il continua à demeurer chez madame Lecbmere, mais ne voulant pas abuser de l'hospitalité de sa tante, il prit à peu de distance un logement oii il établit ses domestiques et oii il reçut ses visites de cérémonie et d'amitié. Le capitaine Polvtarth ne manqua pas de se plaindre de cet arrangement, qui lui ôtail un prétexte plausible pour voir sa maîtresse. Mais comme la maison de Lionel était tenue avec une prodigalité conforuie à sa grande fortune, et que la roideur de madame Lecbmere aurait altérée, si elle avait présidé au ménage, le gros capitaine d'infanterie légère se consola facilement de n'avoir pas les entrées sur IcsquelJes il avait compté.
Lionel et Pohvarth avaient clé ensemble à l'école, ils avaient fait tous les deux leurs études au collège d'Oxford et avaient secvi pendant plusieurs années dans le même corps. Quoiqu'il n'y eût pas dans le même régiment deux hommes qui différassent plus diamétralement par la constitution morale ou physique, ils étaient dans les meilleurs termes, et ce caprice inexplicable qui nous fait aimer nos contraires, maintenait entre eux une étroite intimité. Il est inutile de s'appesantir sur cette amitié singulière; on la trouve tous les jours établie entre des hommes plus dissemblables encore. Elle résulte du hasard ou des habitudes, et elle est souvent, comme dans le cas présent, cimentée par l'excessive bonté de l'une des parties. A défaut d'autres qualités, le capitaine Pohvarth avait un excellent cœur. En outre il possédait l'art de bien vivre, de sorte qu'il augmentait le bien être matériel de ses amis, sans qu'ils fussent jamais blessés dans leurs rapports avec lui. Le capitaine se chargea de l'économie domestique du logis de Lionel avec un zèle qui i.'avait pas la prétention d'être désintéressé. Il était forcé p^r les règlements de vivre à la table commune, où il trouvait ses désirs essentiellement bornés; mais chez Lionel il avait l'occasion d'établir des règles de sa façon et de ne pas regarder à la dépense, ce qu'il avait depuis longtemps ambitionné. Il resta donc nominalement attaché à la tuble des ofliciers ; mais, en réalité, il n'y parut jamais. Le marché de la ville était encore abondamment pourvu, et bien qu'il fallût tirer des parties les plus éloignées des colonies de fortes contributions en argent, en vivres ou en vêtements, pour soutenir les pauvres sans ouvrage , les riches continuaient à ne manquer de rien. Polxiarth se dédommagea donc de ses privations antérieures et dîna régulièrement chez son vieil ami le major, quoique celui-ci reçût fréquemment l'hospitalité chez les autres officiers. Lionel garda sa chambre dans Treniont-Streel, et cultiva la connaissance de ses parentes avec une assiduité que la gêne de sa première entrevue n'aurait pu faire pressentir. Madame Lechmere resta pour lui cérémonieuse, enveloppée d'un nu.ige de formalités artificielles et d'une réserve étudiée qu'il aurait été difficile de rompre, quand même on en aurait eu envie. Quant aux deux cousines, leur conduite fut différente. Agnès Danforth, qui n'avait rien à cacher, se laissa peu à peu captiver par les manières nobles et gracieuses de Lionel. Avant la fin de la première semaine, elle soutenait contre lui les droits des colons, riait des folies des officiers, reconnaissait les préjugés, enfin montrait une familiarité et une bonne humeur qui lui concilièrent l'affection de son cousin anglais. Le maintien de Cécile Dynevor était plus inexplicable. Pendant des journées entières, elle était silencieuse, guindée, presque hautaine; puis, par une subite métamorphose, elle parais.sait remplie d'aisance et de naturel. Toute son âme rayonnait dans ses yeux , ou bien sa gaieté innocente , renversant les barrières de la retenue, se communiquait à tous ceux qui l'environnaient. Lionel réfléchissait souvent aux variations incompréhensibles du caractère de cette jeune personne. Cette humeur capricieuse avait quelque chose de piquant; elle ajoutait de nouveaux attraits à ceux d'une taille irréprochable et d'une figure intelligente. Lionel en fit un sujet d'étude, et son rôle d'observateur exigea nécessairement un redoublement d'assiduité. Celte assiduité rendit Cécile moins fantasque, plus uniformément séduisante, et Lionel oublia bientôt de remarquer les changements dont il s'était proposé de chercher la cause.
Dans une société nombreuse et féconde en distractions, il aurait fallu plusieurs mois pour modifier les rapports qui existaient entre dciii jeunes gens. Mais l'.oston était presque désert. La plupart des amis de Cécile l'avaient quitté, et ceux qui restaient vivaient dans la solitude. Aussi la jeune fille et Lionel éprouvèrent-ils en jieu de temps l'un pour l'autre une certaine prédilection , peut-être même un sen-
timent plus vif, qui ne se seraient point développés au milieu d'un monde plus bruyant et ])lus animé !
Cependant on voyait se préparer des événements beaucoup plus importants que ce qui pouvait intéresser les destinées particulières d'une famille.
L'hiver de n74-l775 avait été remarquable par sa douceur; le printemps fut froid, tardif et variable comme toutes les saisons du clim.it américain. Les jours glacés de mars et d'avril furent réchauffé» par quelques rayons d'un soleil généreux , qui rappelait les jours d'él«5; mais les vents d'est, souillant par rafales, amenèrent fréquemment des pluies diluviennes, dont la continuité ne permettait jias d'espérer une plus douce température. Vers le milieu d'avril, il y eut plusieurs jours d'orage , pendant lesquels Lionel Lincoln fut retenu forcément chez lui.
Un soir, que la pluie battait presque horizontalement les vitres de l'hôtel Lechmere , il quitta le salon avant dîner , pour achever des lettres qu'il destinait à l'agent de sa famille en Angleterre. En entrant dans sa chambre,' il fut surpris de la trouver occupée. Les clartés d'un grand feu de bois, en projetant sur les murs les ombres vacillantes des meubles, donnaient à tous les objets des formes étranges et fantastiques. L'une de ces ombres frappa les yeux du major, car elle reproduisait sur une échelle gigantesque, mais avec précision, les contours d'une figure humaine. Il se rappela qu'il avait laissé ses lettres ouvertes, et se défiant de la discrétion de Meriton, il s'avança à pas légers. Quand il eut regardé derrière les rideaux de son lit, il aperçut à son grand étonnement que l'intrus était non pas son valet de chambre, mais l'étranger que Job avait désigné sous le nom de Ralph. Le vieillard tenait la lettre que Lionel avait commencée, et en dévorait si avidement le contenu, qu'il n'entendit pas le bruit des pas. Un pardessus grossier, ruisselant de pluie, l'enveloppait presque tout entier, mais il était facile de le reconnaître à ses cheveux blancs épars et aux lignes prononcées de sa physionomie.
— J'ignorais cette visite inattendue, dit Lionel en s'avançant précipitamment; sans cela je serais revenu plus tôt. Vous avez dû trouver le temps long ici , n'ayant que ce griffonnage pour vous amuser.
Ralph laissa tomber la lettre sans chercher à dissimuler de grosses larmes, qui , coulant le long de ses joues creuses, tombèrent goutte à goutte sur le parquet. L'air de hauteur et de mécontentement de Lionel fit place à une expression plus conciliante ; ses regards devinrent moins sévères , et il allait parler , lorsque l'étranger le prévint.
— Major Lincoln , dit-il , je vous comprends; mais il peut y avoir des raisons qui excusent un abus de confiance plus blâmable que celui dont vous m'accusez. Le hasard vient de me mettre en possession de vos plus secrètes pensées, relativement à un sujet qui a le plus grand intérêt pour moi. Pendant notre trave sée, vous m'avez pressé de vous éclairer sur des particularités que vous teniez à savoir, et vous vous rappelez que j'ai toujours gardé le silence.
— Vous m'aviez dit, monsieur, que vous étiez maître d'un secret qui, je l'avoue, me touchait vivement. Je vous ai prié de dissiper mes doutes; mais il ne s'ensuit pas...
— Oui, interrompit l'étranger, de ce que vous avez voulu connaître mes secrets , il ne s'ensuit pas que j'aie le droit de pénétrer les vôtres. Rien de plus évident; mais contentez- vous de savoir que vos affaires m'inspirent un intérêt que vous ne pouvez encore comprendre. J'en atteste ces larmes brûlantes , les premières qui soient tombées depuis longues années d'une source que je croyais tarie.
— Il suffit, dit Lionel attendri; dispensez-vous de plus amples explications. Vous n'avez vu dans cette lettre, j'en suis sûr, rien dont un fils ait à rougir.
— J'y vois beaucoup de choses dont un père doit s'enorgueillir , répliqua le vieillard; c'est l'amour filial que vous témoignez dans ces lignes qui m'a arraché ces pleurs. Celui qui a vécu comme moi au delà du ternie fixé au commun des hommes, sans connaître la tendresse d'un père pour son enfant, ou celle d'un enfant pour l'auteur de ses jours, doit avoir étouffé tous sentiments natuiels pour ne pas comprendre son malheur , quand le hasard lui révèle d'aussi profondes affections.
— Vous n'avez donc jamais été père? demanda Lionel en approchant une chaise et en «'asseyant auprès de ce vieillard, vers lequel il se sentait entraîné.
— J'ai été époux et père autrefois, mais il y a si longtemps, qu'aucun lien ne me retient ))lus à la terre. La vieillesse est voisine de la mort et ses plus ardentes aspirations se ressentent du froid du tombeau.
— Ne parlez pas ainsi, s'écria Lionel, vous ne rendez pas justice à votre coeur chaleureux; vous oubliez le zèle (pie vous déployez en faveur de ces colonies qui, selon vous, sont opprimées.
— Ce sont les dernières lueurs d'une lampe sur le point de s'éteindre, d'autant plus vives et jilus éclatantes qu'elle approche davantage de sa fin. ftlais si je ne puis vous communiquer cette ardeur que je possède à peine , je puis du moins vous signaler les dangers qui vous entourent, c'est pour cela, major Lincoln, que j'ai bravé la tempête de ce soir.
— Qu'est-il arrivé de nouveau ? est-il vraiment nécessaire que vous vous exposiez au froid et à la iiluie ?
— Regardez-moi, répondit Ralph d'un ton grave : j'ai vu le temps
LIONEL LINCOLN
où cette contrée florissante n'était qu'un désert; mes souvenirs me reportent à l'époque oii les sauvages et les bêtes fauves disputaient à nos pères le sol qui nourrit maintenant des milliers d'hommes; mes jours pourraient se compter non par années , mais par siècles, tant ils ont été remplis. Pensez-vous qu'il m'en reste encore beaucoup en réserve ?
Lionel baissa les yeux avec embarras.
— Certes, dit-il , vous n'avez pas une longue existence à espérer; mais avec votre activité et votre tempérance vous dépasserez les limites que vous croyez vous être assignées.
— Quoi ! s'écria Ralph en étendant sa main décolorée dont les veines saillantes indiquaient la décrépitude ; en voyant ces membres décharnés, ces cheveux gris, ces joues creuses, pouvez-vous me parler d'années? Mon temps d'épreuve n'a-t-il pas été assez long?
— J'avoue que le terme n'est pas éloigné pour vous.
— Eh bien ! Lionel Lincoln, quoique je sois vieux, faible et sur le seuil de l'éternité, je ne suis pas encore aussi près de la tombe, que le pays auquel vous avez engagé voire sang est près d'une convulsion terrible qui ébranlera toutes ses institutions.
— Je ne saurais croire , dit Lionel en souriant, que les signes des temps soient aussi menaçants en réalité. Si les événements que l'on appréhende finissent par arriver, l'Angleterre en sentira le contrecoup , comme la terre se ressent de l'éruption d'un volcan. Mais à quoi bon ces métaphores ? Avez-vous quelques nouvelles qui puissent faire craindre un danger immédiat?
La figure de Ralpb s'éclaira d'une lueur subite, et un sourire sarcastique passa sur ses traits décharnés.
— Ceux qui peuvent perdre au change ont seuls sujet de craindre, répondit-il avec assurance. Le jeune homme qui se débarrasse de ses tuteurs est toujours convaincu qu'il est capable de se gouverner luimême. L'Angleterre a si longtemps tenu ses colonies à la lisière , qu'elle oublie que l'enfant peut marcher seul.
— Ah ! monsieur, vous exagérez 1 jamais la séparation n'a été rêvée, même par ceux qui s intitulent les fils de la liberté , comme si la liberté n'était pas suffisamment protégée par la constitution britannique. Tout ce qu'on demande, c'est le redressement de torts dont la plupart, je crois, sont imaginaires.
— Qu'une goutte de sang américain soit répandue , et la tache deviendra indélébile.
— Malheureusement l'é, reuve a été faite il y a déjà plusieurs années, et l'Angleterre a maintenu son autorité.
— Son autorité! répéta le vieillard; ne voyez-vous pas, major Lincoln , que si le peuple consent à se soumettre quand il a tort, il se montrera par cela même inflexible quand il aura raison? Mais nous perdons notre temps. Je puis vous conduire dans un endroit ou de vos propres yeux, de vos propres oreilles , vous jugerez de l'esprit de la population. Voulez-vous me suivre ?
— Par le temps qu'il fait.
— Cet orage n'est rien comparativement à celui qui éclatera infailliblement , si on ne le conjure par des concessions. Allons ! suivez-moi. Si un homme de mon âge brave les intempéries de la saison, un soldat anglais doit-il hésiter ?
Lamour-propre de Lionel fut piqué. Il se rappela qu'il avait autrefois promis au vieillard de l'accompagner dans une pareille tournée , et après avoir fait disparaître de ses vêtements tous les indices de sa profession , il s'enveloppa d'un grand manteau. 11 allait ouvrir la porte, lorsque Ralph l'arrêta.
— Vous vous trompez de chemin , dit le vieillard. Cette visite doit rester secrète. Tout le monde doit ignorer votre excursion , et si vous êtes le digne fils de votre honorable père , je pense que l'on peut compter sur votre discrétion.
— Oui , monsieur, répondit Lionel; mais si nous voulons voir quelque chose , il ne faut pas rester ici.
— Suivez-moi et gardez le silence , reprit le vieillard.
Aussitôt il ouvrit une petite porte qui menait dans une pièce éclairée par une des fenêtres étroites que nous avons mentionnées dans la description extérieure de l'édifice. Guidé par sou compagnon, Lionel pénétra dans un corriilor sombre, et descendit un escalier dérobé, qui établissait une communication entre les offices et les appartements supérieurs. Parvenu au bas de l'escalier, le jeune homme ne put s'empêcher de relever une circonstance qui l'avait frappé.
— C'est extraordinaire, dit il ; vous êtes étranger, et vous connaissez mieux la maison que moi , quoique j'y loge déjà depuis assez longtemps.
— Ne vous ai-je pas dit, reprit le vieillard, que je connaissais Boston depuis près de cent ans? Combien ne renfcrme-t-il pas d'édifices pareils à celui-ci , et que j'ai vu s'élever pierre à pierre ! Mais suivez-moi en silence et soyez prudent.
Il ouvrit une porte qui donnait sur la cour, et ils s'avancèrent sans obstacles vers la rue. Cependant Lionel aperçut au pied d'un mur une figure humaine qui semblait chercher un abri contre la pluie.
— Serions nous épiés ? demanda-t-il ; quel est l'individu qui vient de se lever pour nous suivre?
— C'est Job , dit le vieillard , et il est sans conséquence. Dieu lui a accordé assez de connaissance pour distinguer le bien d'avec le mal,
quoique son esprit soit parfois affaibli par des souff'ranccs corporelles. Son cœur est dévoué à sa patrie dans un moment où elle a besoin de tous les cœurs pour défendre ses droits.
Le jeune officier sourit, puis il inclina la tête pour affronter la bourrasque , et serra autour de sa taille les plis de son ample manteau. Les trois aventuriers traversèrent rapidement, sans échanger d'autres paroles , plusieurs rues étroites et tortueuses. Lionel rêvait à l'indéfinissable et singulière sympathie qu'il éprouvait pour son compicnon, et qui le décidait à quitter le toit de madame Lechmere, à errer sans savoir le but de ses pas, à entreprendre une excursion qui pouvait être dangereuse pour sa personne. Pourtant il marchait sans hésitation , soutenu par le souvenir des conversations intéressantes qu'il avait eues avec le vieillard , pendant leur long séjour à bord. Dailleurs il désirait naturellement s'instruire des circonstances dont peutêtre dépendaient la sécurité et le bonheur de son pays natal. Il suivait son vieux guide, qui n'avait pas l'air de faire attention à la pluie, et il entendait derrière lui les pas lourds de Job , qui le serrait d'assez près pour être en partie abrité par son manteau. Aucun être vivant ne semblait s'être aventuré au dehors. Les sentinelles ellesmêmes, au lieu de se promener devant les portes qu'elles étaient chargées de garder, se pelotonnaient dans les angles des murs ou sous les saillies des toits. Par intervalle , le vent s'engouffrait dans les rues avec un bruit pareil au mugissement de la mer, et avec une violence presque irrésistible. Alors Lionel était forcé de s'arrêter et de s'écarler momentanément de sa route ; mais son guide, soutenu par la grandeur de ses projets, et peu embarrassé du poids de ses vêlements, glissait au milieu des ténèbres avec une aisance qui avait quelque chose de surnaturel.
Enfin , le vieillard fit halte et attendit que Lionel l'eût rejoint. Le major remarqua avec surprise qu'il s'était arrêté devant les racines et le tronc d'un arbre qui venait d'être abattu.
— Voyez-vous les restes de l'ormeau? dit Ralph à ses compagnons; la hache a détruit la tige principale , mais les rejetons fleurissent sur toute l'étendue d'un vaste continent.
— Je ne vous comprends pas, répondit Lionel ; je ne vois qu'un tronc d'arbre, et les ministres ne sont sans doute pas responsables de ce qu'il reste si longtemps au coin d'une rue.
— Les ministres du roi sont responsables de ce qu'il est là ; parlez à l'enfant qui est auprès de vous, il vous dira quel était cet arbre.
Lionel se tourna vers Job, et vit 1 idiot la tête nue, regardant le tronc d'arbre avec une sorte de vénération.
— C'est un mystère pour moi , reprit-il ; en quoi cette souche estelle digne de respect?
— C'est l'arbre de la liberté , dit Job, et l'on doit s'incliner à son aspect.
— Qu'est-ce que cet arbre a fait pour la liberté ?
;— Comment ce qu'il a fait ! il recevait des affiches où l'on donnait avis du jour et de l'heure des assemblées générales. C'était grâce à lui que le peuple savait ce que devenaient les affaires du timbre et du thé.
— C'était donc un ormeau miraculeux ?
— Sans doute. Le gouveirneur Hulchinson méditait pendant la nuit quelques tours de son métier, et le lendemain matin cet arbre vous révélait l'artifice, en indiquant les moyens de le déjouer. C'était écrit en lettres moulées, telles qu'aurait pu les faire le meilleur maître d'écriture.
— Et qui posait ces placards?
— Qui ! s'écria Job d un ton d'assurance , c'était la liberté qui venait les afficher pendant la nuit. Quand Abigai'l n'avait point d'asile , Job a couché quelquefois sous cet arbre , et il a vu de ses propres yeux la liberté coller son affiche.
— Etait-ce une femme ?
— Croyez-vous qu'elle soit assez folle pour venir régulièrement en habit de femme , au risque d'avoir à ses trousses tous les soldats de la garnison ? Elle était vêtue tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, comme bon lui semblait. Je couchais sous cet arbre le jour où les fils de la liberté dévastèrent le bureau du timbre et pendirent lord Bute en effigie aux branches du vieil ormeau.
Suffisamment instruit par ces explications , Lionel demanda à continuer son chemin. Ralph se remit en marche , se rapprocha des quais, et entrant lout à coup dans une cour étroite, il se trouva devant la porte d'une maison d'assez misérable apparence, sans se donner la peine de frapper; les trois aventuriers s'engagèrent dans un long couloir mal éclairé qui conduisait à une vaste salle destinée à recevoir une nombreuse assemblée. Une centaine d'hommej y étaient réunis, et leur maintien grave et sérieux faisait supposer qu'ils avaient en vue une affaire importante.
Comme c'était un dimanche, Lionel s'imagina que son vieil ami, dont la piété lui était connue, voulait lui faire entendre quelque prédicateur de sa secte, et lui reprocher ainsi tacitement de néi'lifer l'observance du saint jour. La conscience du jeune homme se réveilla, et il s'accusait d'indifférence en matière de religion, lorsqu'il se trouva à l'improviste au milieu de celle foule; mais après s être procuré une place et avoir observé ce qui se passait, il reconnut que la réunion était purement politique.
LIONEL LINCOLN
Le mauvais temps avait foret' tou» les assistants à se munir de vêtcmeuls i;inssicrs, (11111 as|HCt peu )>r<''VdKinl , mais il y avait dans toute rassciiililrc un air ilr (licence (]ui prouvait qu'elle .se eoniposail d lioiuni(s penrlrés ii un haut (le|;ré du respect d'eu\-in(^iiics. Les orateurs en pelil noiulire employaient les loeulioiis particulières à la province de Massachusetts. A leur laii|;:i(;e , à leur prononcialioii , il ('t.iil facile de voir cpie c'étaient des artisans et de.î coniinerç.ints de la ville. Leur sani; froid, leur ton n'solu n'auraient laissé aucun doute sur la sincérité de leurs o|iini(ue ipiaiid même l'on n'iiurait pas entendu les invectives niordanies (|u'ils se permett lient parfois contre les ministres de la couronne. Ils (lélihéraient avec un c.iliue qui n'indiquait pas cependant une vive émotion, et les propositions soumises à l'assemblée étaient en f>énéral adoptées à runaniiiiilé. Pas une voix ne s'éleva contre une résolution (pii . tout en présentant les remontrances les plus rcspectuense.s, atVirinait en mèuie temps les plus hardis ju-incipes constitutionnels. Lionel fut frappé de la pureté du lanj^affe, et même de l'éléjïance du style de la (iliipart des opinions écrites, et il en conclut qu'elles avaient été pré|iarees lonfjtcmps il l'avance, et que l'ouvrier qui les li.sait n'en élait pai l'auteur. Les yeux du jeune militaire erraient cil et là pour tâcher de découvrir les lueiii iirs .secrets de la multitude, et il liiiit par apercevoir un individu sur lequel se portaient ses soupçons. C'était nu homme d'un ài;e mur, dont le costume et les minières annonçaient une classe supérieure ii celle de la niasse. Ceux qui l'environnaient lui témoignaient un respect profond, mais sans humilité, et il eut à plusieurs reprises une conver-ation animée avec les chefs plus ostensibles du meeting. (Quoique 1 oflicier anglais blâmât cet individu d'abuser de son influence pour provoquer le peuple il l'insubordinalioii , il ne put s'empêcher d être favorablement impressionné par la ])hysionomie ouverte , énergique et prévenante de l'étranger. Lionel était placé de manière ii bien voir cet homme dont cependant le corps était en partie ctché par la taille plus élevée de ceux qui formaient un f;rou|ie autour de lui. En promenant ses yeux de côté et d'autre , l'inconnu ne tarda pas à remarquer l'attention particulière dont il était 1 objet, et pendant le reste de la soirée, il échangea des signes d'intelligence avec le major.
Enlin le président annonça que l'ordre du jour était épuisé et la séance levée. La foule s'engoiiHVa dans le sombre couloir. Lionel se laissa emporter par ce courant humain et s'arrêta près de la porte pour chcrelier Ualph, dont il avait été séparé , et dans la secrète intention d'examiner de plus près le mystérieux agitateur. L'encombrement avait cessé depuis longtemps, lorsqu'il s'aperçut qu'il allait rester presque seul. Il n'aurait pas songé qu il pouvait devenir suspect aux individus qui défilaient les derniers devant lui, si une voix ne l'avait tiré soudain de sa rêverie.
— Le major Lincoln vient-il trouver ce soir ses compatriotes en homme qui sympathise avec leurs griefs ou en oflicier de la couronne?
Celui qui parlait ainsi était le personnage que Lionel avait cherché dans la foule.
— La sympathie envers les opprimés est-elle incompatible avec la fidélité il son roi ? demanda le major.
— ISon, dit l'inconnu d'un Ion amical, on le voit par la conduite de plusieurs br.ivcs Anglais qui épousent notre cause; mais nous réclamons le major Lincoln comme un compatriote.
— Peut-être aurais-je tort de désavouer ce titre actuellement , répliqua Lionel en souriant; on ne peut pas faire ici des professions de foi aussi librement que sur le champ de manœuvre et dans le palais de Saint-.lanies.
— Q.tuand même le roi aurait été présent ce soir , major Lincoln , aurail-il enlcmlu une seule phrase contraire à la constitution qu'il a déclarée inviolable?
— Il est vrai, monsieur , que vos opinions sont conformes à la légalité , mais elles n'ont pas été exprimées dans un langage fait pour des oreilles loyales.
— Ce n'est pas sans doute celui de l'adulation ou même de la flatterie, c'est celui de la vérité qui n'est pas moins sacrée que les droits de la couronne.
— Ce lieu ne convient guère pour discuter les droits de notre souverain, répondit le jeune oflicier; mais si, comme je le suppose, nous pouvons nous rencontrer dans une sphère ]ilus élevée, vous me trouvereï prêt a soutenir les prérogatives du pouvoir.
L'étranger sourit en disant :
— Nos pères se voyaient souvent dans le monde ; plaise au ciel que les fils ne se trouvent pas face à face dans une entrevue moins amicale.
A ces mots il salua , et se perdit dans l'ombre , pendant que Lionel regagnait in rue oii il trouva llalph ( t .lob qui l'attendaient. Sans lui demander les motifs de son relard, le vieillard prit place à ses côtés et s achemina vers la demeure de madame Lcclimi re ; sans faire plus d'attention qu'auparavant à la tempête, qui n'avait cependant point cessé.
— Eh bien! dit-il après quelques instants de silence , vous avez mainlenant une idée de l'esprit public ; jiensez-vous que l'éruiitiondu volcan soit prochaine?
— 'l'ont ce que j'ai vu cl entendu ce soir tendrait ii me (aire croire 1« contraire, Les hommes qui veulent s'insurgor montrent rarement
autant de logique et de modération. Les plus ardents et les moins
éclairés diseiilent eu\-mènies les principes coiisiitutionnels et s'abritent sous le manteau de la loi comme si c'étaient des avocats en conférence.
— Croyez-vous que l'incendie ne s'allumera point parce qu'on en aura longuement amassé les matériaux ? Voilà ce que c'est que de faire élever un jeune homme sur la terre étrangère ! Il mesure ses compatriotes calmes et sensés à la taille des paysans d'Europe.
Le vieillard luurmura quelques mots de plus , mais d'une manière si vague, que Lionel n'en put rien entendre. (Juand ils furent arrives dans un quartier connu du major, son vieux guide lui indiqua sa route en disant :
— .le le vois, il n'y a qu'un dernier et terrible argument, celui de la force , qui puisse vous convaincre que les Améric.iius ont l'intention de résister à leurs oppresseurs, (juc Dieu éloigne cette heure fatale! niais quand elle viendra, car elle doit venir, vous reconnaîtrez votre erreur , jeune homme , et vous ne mépriserez pas , je l'espère , les liens naturels qui vous attachent à votre pays.
Lionel aurait voulu répondre, mais Ralph avait une incroyable vivacité dans les mouvements. Sa forme amaigrie comme celle d'un être immatériel gli.ssa h travers les lignes d'une pluie battante et s'évanouit dans les ténèbres, suivie de l'individualité plus compacte de Job.