‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 51 sur 253 · CH.\P1TRE XVII · texte numérisé non relu

CH.\P1TRE XVII

Le ruisseau qui fournissait d'eau la finnil'.c de Témigrant, et qui avait nourri les arbres et les buissons eruissaiU à la base du rocher, prenait sa source à peu de distance de ce dernier, au milieu d'un bouquet de cotonniers et de vignes sauvages. Ce fut de ce côté que !e Trappeur dirigea la fuile de la troupe, comme vers lu seule retraite qui se présentât dans un péril si pressant. On se rappelle que la sagacité du vieillard, qu'une longue habitude de scènes semblables avait convertie en une sorte d'instinct, l'avait porté à prendre cette direction dès le premier moment, afin de mettre la colline entre les fugitifs et leurs ennemis. A la faveur de cette circonstance, ils réussirent à atteindre le taillis en temps utile, et Paul Hnver tout essoufflé achevait à peine d'y entrer précipitamment avec Hélène, qu'lsmaël arrivaau somraetdu rucher, où il resta quelque temps comme un homme privé de i'usiige de ses sens, contemplant tantôt son mobilier et ses efîets en désordre, tanlùt .ses enfants bâillonnés et garrottes, que la prévoyance du chasseur d'abeilles avait entassés en manière do pile irrégulière sous un hangar d'écorces d'arbre. De la hauteur oii se tenait Israaël, une longue carabine aurait envoyé une balle dans la retraite où étaient rassemblés les auteurs de tout ce désordre.

Le Trappeur. fut le premier qui prit la parole, comme étant celui dont l'intelligence et l'expérience formaient le principal espoir de la petite caravane. Après avoir promené ses regards sur les divers individus groupés autour de lui, pour s'assuier qu'il n'eii manquait aucun, — x\h ! la nature est la nature; 'elle a fait son œuvre, dit-il, en faisant à Paul, joyeux et triomphant, un signe de tète accompagné d'un sourire d'approbation. Je savais bien que pour ceux qui s'étaient vus réunis par le beau temps comme par le mauvais, à la bieur des étoiles et quand la lune était voilée, il serait dur do se quitter brouillés. Mais, venons à notre affaire : il ne se passera pas beaucoup de tenqis avant que quelques-uns des gens d'Ismacl ne llairenl la terre pour trouver notre piste; et s'ils la trouvent, comme cela n'est point douteux, s'ils nous obligent à ne coniptorque sur notre courage, le diirérend devra se vider avec la carabine, ce que veuille éloigner le ciel! Capitaine, pouvez- vous nous conduire àl'endioitoù se trouvent quelques-uns de vos hommes?car les robustes fils d'ismacl nous donneront fort à faire, ou je ne les connais pas.

— Le rendez-vous a été fixé bien loin d'ici sur les rives de la Plattc.

— Tant pis!... tant pis! S'il faut combattre, il est toujours sage de faire en sorte que la partie soit égale... Mais le meurtre et le sang conviennent-ils à un homme aussi près que moi de sa fin'? Ecoutez ce qu'une tète grise et quelque expérience ont à vous offrir; apri;s quoi, si quelqu'un parmi vous peut indiquer un meilleur moyen de Il traite, nous pourrons suivie son avis, et on oubliera que j'ai parlé. Ce taillis se prolonge l'espace de près d'un mille en s'éloignaiU du rocher dans la direction de l'ouest, opposée à la route qui mène aux établissements.— Il suffit! Il suffit ! s'écria Middielon, trop impatient |)Ouf attendre que le calme vieillard, un peu dilTus peut-être, eût achevé son explication minutieuse. Le temps est trop précieux pour le perdre en paroles. Partons!

Le Trappeur fit un geste d'adhésion; il conduisit l'âne sur la liMère humide du petit bois, et déboucha sur un terrain ferme, du côté opposé au camp des emigrants. — Si le vieil Ismaë! découvre la voie que nous avons tracée dans ce bois, s'écria Paul en jetant à la hàtc un coup d'œil sur la large trace que la troupe avait laissée en traversant le taillis, il n'aura pas besoin d'une main peinte sur un écriteau pour lui dire quelle route nousavons prise. Mais qu'il vienne! Je sais que le vagabond ne demanderait pas mieux que de croiser sa race avec un peu de sang honnête; mais si jamais fils né de lui devient le mari de... — Silence, Paul, silence! dit en rougissant la jeune fille etfrayée, qui marchait appuyée sur son bras; votre voix pourrait être entendue

Le chasseur d'abeilles garda le silence; mais, pendant qu'on suivait la lisière du bois, certains regards menaçants qu'il jetait derrière lui annonçaient suffisamment l'état belliqueux de son humeur. Chacun faisait de son mieux pour se tirer d'affaire. Au bout dequelques minutes, on atteignit l'une des collines de la Prairie, et après l'avoir franchie, la petite troupe n'eut plus à craindre d'être aperçui parles RIsd'Umacl, à moins qu'ils ne reciînnussent sa trace. Le vieillard profita de la conliguralion du terrain pour prendre une auive direction, afin d'éluder la poursuite, comme un navire change

de route dans les brouillards et les ténèbres pour échapper â la vigilance de l'ennemi. En deux heures d'une marche rapide ils avaient pu décrire un demi-cercle autour du rocher, et atteindre un point diamétralement opposé à leuv direction première. La plupart des fugitifs ignoraient aussi complètement leur position que le voyageur inexpérimenté ignore celle du vaisseau au milieu de l'Océan • mais le vieillaril, à chaque détour qu'il faisait, à chaque colline qu'il rencontrait, prenait son parti avec une assurance' qui insoirait toute confiance à ses compagnons, car elle témoignait de sa connaissance des localités. Son chien, s'arrètant çà et là pour consulter l'expression de son regard, marchait en avant du Trappeur avec une grande assurance, comme s'ils fussent préalablement convenus entre eux de la route qu'on suivrait. Mais, à l'expiration du temps dont nous avons parlé, le chien s'arrêta tout-à-coup, et api'ès avoir humé l'air un instant, commença un sourd et douloureux hurlement. — Oui... Hector... oui. Je connais ce lieu... Je le connais, et il y a de bonnes raisons pour se le rappeler ! dit le vieillard en s'arrètant à côté de son compagnon inquiet, pour attendre le reste de la troupe. Vous voyez ce taillis devant vous, continua-t-il, nous pourrions y rester jusqu'à ce que ces champs nus fussent couverts de grands arbres sans que la race d'ismaêl se hasardât à venir nous y troubler.—^ C'est l'endroit où est le corps de l'homme mort! s'écria Middleton avec un regard qui exprimait l'horreur de ce souvenir. — Précisément. Mais il reste à savoir si ses proches l'ont mis en terre. Le chien reconnaît la piste, mais parait un peu dérouté. 'Veuillez donc vous avancer pour vous en assurer, ami chasseur d'abeilles, pendant que je resterai ici auprès des chiens pouy les empèclier de hurler trop haut. — Mol! s'écria Paul en portant sa main à son épaisse chevelure, comme un homme qui hésite avant d'entreprendre une expédition formidable. Voyez-vous, vieux Traïqieur, il m'es-t arrivé de me trouver habillé de toile de coton au milieu d'un essaim qui avait perdu sa reine, et cela sans cligner de l'oeil; permettez-moi de vous le dire, celui qui a ce sang-froid n'est pas homme à redou ter aucun des fils vivants de ce vagabond d'isniaël; mais pour ce qui est de me mêler des os des morts, ma foi* ce n'est ni mon métier ni mon inclination ; c'est pourquoi, tout en vous remerciant de l'honneur de votre choix, comme dit celui qu'on a fait caporal dans la milice du Kentucky, je refuse le service.

Le vieillard tourna un regard désappointé vers Middleton qui était trop occupé à ranimer le courage d'Inez pour remarquer sot; embarras. Il en fut pourtant tiré tout àcoup par quelqu'un qui,d'après les circonstances précédentes, ne faisait guère esiiérer de lui cette marque de courage. Le docteur Battius s'était véritablement fait remarquer pendant toute la retraite par l'ardeur extraordinaire qu'il avaitiuiseàefléctuerce mouvement désirable. Son zèle avait été porté si loin qu'il avait décidément pris le pas sur toutes ses prédilections ordinaires. Le digne naturaliste appartenait ordinairement à cette classe de faiseurs de découvertes qui sont les pires de tous les compagnons de voyage pour un homme pressé. Nulle pierre, nul buisson, nulle plante n'échappe à l'examen de leurs yeux vigilants; le tonnerre peut gronder, la pluie tomber par torrents, sans interrompre la délicieuse abstraction de leurs rêveries. Toutefois il n'en fut point ainsi du disciple de Linné, dans le redoutable intervalle pendant lequel il eut à se demander si les robustes descendants d'isniaël ne viendraient pas lui disputer son droit de traverser librement la Prairie. Le limier du meilleur sang et le mieux dressé, ayant le gibier en vue , n'aurait pu suivre la piste avec plus d'ardeur que le docteur n'en mit à décrire la courbe tracée par le Trajipeur. Peut-être fut-il heureux pour sa fortitude qu'il ignorât le stratagème employé pour tourner autour de la citadelle ; et il est probable qu'il avait en marchant la douce conviction que chaque pas fait dans la Prairie était autant d'ajouté à la distance entre sa personne et le rocher détesté. Malgré la secousse momentanée qu'il avait éprouvée sans nul doute en découvrant son erreur, ce fut lui qui s'offrit hardiment d'entrer dans le taillis où l'on avait quelque raison de croire que le corps d'Asa se trouvait encore. Peut-être ce qui engagea le naturaliste à donner cette preuve d'intrépidité en cette occasion, ce fut la crainte secrète que son excessive ardeur dans la retraite ne fût mal interprétée ; du reste il est certain que, quelque appréhension que pussent lui causer les vivants, ses habitudes et ses connaissances le rendaient supérieur à la crainte d'une communication avec les morts. — S'il s'agit de quelque service exigeant le parfait contrôle du système nerveux , dit le savantavec un regard tant soit peu cavalier, vous voyi« ici un homme sui les pouvoirs physiques duquel vous pouvez compter; il ne vous reste qu'à donner une direction à ses facultés intellecluelles. — Il aime à parler en paraboles , ajouta naïvement le Trappeur, mais je crois qu'il y a toujours quelque sens dans ses discours. Quoique cela soit aussi difficile à trouver que trois aigles sur un rnéme arbre , il serait sage , l'ami , de nous choisir une retraite , dans le cas où les fils de l'émigrant seraient en éclaireurs sur notre pisir, et, comme vous le savez, il y a quelque raison de craindre quere jaillis ne contienne un spectacle capable d'effrayer des femmes !Cles-vous assez homme pour regarder la mort en face? ou courrai j ■ le risque de laisser aboyer les chiens en y allant moi-même ? Vous v yez que k jeune chien a déjà

LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLDSTKÈES.

la frueule ouverte. — Si je suis assez homme! Vénéralile Trappeur, nos communications ont une origine récente , sans quoi ta question pourrait nous entraîner dans une discussion sérieuse. Si jo suis assez homme! J'ai le droit d'être rangé dans la classe des mammifères, ordreprima/M, genre /lorno : tels sont mes attributs physiques. Quant h mes propriétés morales, que la postérité en parle, je d^is garder le silence. — La physique (c'est-à-dire la médecine dans le langage de Nathaniel) peut être bonne pour ceux qui l'aiment; à mon goût et à mon jugement, elle n'est ici agréable ni salutaire; mais la morale n'a jamais fait de mal à aucun mortel vivant , soit qu'il vive dans la forêt, soit qu'il habite au milieu des croisées vitrées et des cheminées fumantes. Nous ne sommes divisés que par quelques mots difficiles à comprendre, l'ami; car je suis d'opinion qu'avec du temps et de la franchise, »ous finirions par nous entendre, en portant le même jugement du genre humain et des voies du monde... Taistoi, Hector, tais-toi ! qu'est-ce qui t'irrite ainsi , n'as-tu jamais flairé le sang humain?

Le docteur accorda un sourire gracieux, mêlé de commisération, au philosophe de la nature, en reculant d'un ou deux pas de l'endroit où l'avait déjà fait avancer son excès d'intrépidité, afin de répondre avec une dépense moins considérable de souffle — Un homo est certainement un homo , dit-il en étendant le bras d'une manière imposante et argumentative : en tout ce qui concerne les fonctions animales, des liens d'harmonie , d'ordre, de conformité et de désirs, tnissentle genre tout entier ; mais là finit la ressemblance. L'homme peut être dégradé par l'ignorance jusqu'à l'extrême limite qui le sépare de la brute, ou il peut être élevé par la science à la communion avec le grand Etre; je ne sais même pas si, avec le temps et l'occasion , il ne pourrait pas s'approprier toute science, et conséquemment égaler le grand princi|ie moteur.

Le vieillard , appuyé d'un air pensif sur sa carabine, secoua la tète , et répondit avec une aisance naturelle qui éclipsa entièrement l'air imposant que son antagoniste avait jugé à propos de se donner : — Tout cela, ce n'est ni plus ni moins que de la perversité humaine. Voilàquej'ai habité la terre pendant quatre-vingt-six changements de saisons, et durant'tout ce temps j'ai vu des arbres grandir et mourir ; et pourtant je ne sais pas la raison pour laquelle le bourgeon s'ouvre sous le soleil d'été, la feuille tombe quand elle est saisie par la gelée. Votre science, dont l'hopjme est si fier, n'est que folie aux yeux de Celui qui est assis dans les nuages et contemple avec affliction l'orgueil et la vanité de ses créatures. Que d'heures j'ai passé , couche sous l'ombrage des bois ou étendu sur les collines de la Prairie, occupé à regarderie bleu firmament '.je me figurais y voir assis le grand Etre réfléchissant à la folie de l'homme et de la brute ici-bas, comme moi-même il m'était arrivé de regarder les fourmis *e culbutant les unes les autres dans leur précipitation. La science! «'est son jouet à lui. Vous, qui croyez tout si facile, dites-moi, pouvez-vous m'apprendre quelque chose sur le commencement et la fin? Bien plus, vous faites métier de guérir: qu'est-ce que la vie, et qu'est-ce que la mort? Pourquoi l'aigle vit-il si longtemps , et pour-

3uoi le temps du papillon est-il si court? Dites-moi quelque chose e plus simple : pourquoi ce chien est-il si inquiet, tandis que vous, qui avez passé votre vie sur les livres, vous ne voyez aucun sujet de l'être !

Le docteur, qui avait été un peu étourdi parla dignité et l'énergie du vieillard, reprit longuement haleine, comme un lutteur mécontent qui vient d'être dégagé de l'étreinte étouffante de son antagoniste, et saisit le moment d'une pause pour répondre: — C'est son institîct. — Et qu'est-ce que le don de l'instinct? — Un degré inférieur de la raison ; une sorte de combinaison mystérieuse de la pensée et de la matière. — Et qu'appelez-vous pensée? —Vénérable Venator, c'esi là une méthode de raisonnemi-nt qui anéantit l'usage des définitions, et je vous assure qu'elle ne serait pas tolérée dans les écoles. — Alors il y a plus de finesse dans vos écoles que je ne pensais, car c'est une méthode certaine pour leur démontrer leur vanité, répondit le Trappeur en interrompant tout à coup une discu.^ision dont le naturaliste se promettait drjà beaucoup d'agrément, pour se tourner vers son chien dont il essaya de calmer l'inquiétude en jouant avec ses oreilles. Votre mauvaise humeur est une sottise, Hector; elle est plus digne d'un chien n<ni dre.ssé que d'un limier sensé qui a fait son éducation par une dure expérience, et non en Qairant la piste des autres chiens, comme un enfant dans les Établissements suit la piste de ses maîtres, (pi'elle soit lionne ou mauvaise. Puis revenant au naturaliste, il reprit: Fort bien, mon ami ; vous qui pouvez faire tant de choses, èles-vous en état d'aller regarder dans le taillis, ou dois-je y aller moi-même?

O'bad reprit alors son air de résolution, et sans (dus de paroles se mit en devoir de faire ce qu'on lui demandait. Peiidant ce temps les chiens, retenus par le Trappeur, s'étaient bornes à faire entiMidre tout lias rie temps en tem]is un grognement [ilaintif ; mais quand le jeune chien vit ie naturaliste s'avancer, il s'échappa des niainsdu vieillard, et se mit à tourner en cercles rapides autour du docteur en flairant la terre; puis il retourna auprès de son compa-

rnnii. — Isnuiél et sa lignée ont laissé une piste bien marquée sur , terre, dit le vieillard tout en regardant si son scientifique pion-

nier ne lui ferait pas signe d'avancer. J'espère que le savant aura bien assez de bon sens pour se rappeler l'objet pour lequel il est

envoyé.

Le docteur Battius avait disparu dans le taillis, et le Trappeur commençait à témoigner un redoublement d'imiiatience quand il le vit revenir à reculons, les yeux dirigés vers l'endroit qu'il venait de quitter, comme si un charme les y eiit 'fixés. — A la terreur peinte sur son vLsage, il doit y avoir là quelque chose qui n'est pas ordinaire, .s'écria le vieillard en lâchant Hector et en .s'avançant d'un pas ferme vers le naturaliste frappe de stupeur. Qu'y a-t-il, l'ami? avez-vous trouvé une page nouvelle dans votre livre de sagesse? — C'est un basilic! murmura le docteur dont le visage altéré trahissait le bouleversement complet de toutes ses facultés ; un animal de l'ordre ierpens. Je croyais ses attributs fabuleux ; mais la puissante nature peut ju-oduirc tout ce que l'homme peut imaginer. — Qu'estce que c'est? les serpents de la Prairie sont inoffensifs, sauf par-ci par-là un serpenta sonnettes, et il s'annonce toujours par le bruit de sa queue avant que ses dents puissent vous faire mal Mon Pieu! mon Dieu! quelle chose humiliante que la crainte! Cet homme, qui d'habitude débite des mots trop grands pour une bouche commune, le voilà hors de lui-même au point d'avoir la voix pareille au sifflement d'un oiseau. Allons, courage! qu'y a-t-il, l'ami? qu'y a-t-il? — Un prodige! un lusus naturœ, un monstre que la nature s'est plu à former pour montrer de quoi elle est capable. Je n'ai • jamais vu une si complète confusion dans ses lois, ou un spécimen qui viole aussi radicalement toutes les distinctions de classes et de genres. Permettez que je le décrive pendant que j'en ai le temps et l'occasion. En même temps il cherchait ses tablettes d'une main tremblante et tâchait d'écrire. Yeux attractifs, couleur variée, complexe et profonde. — Il faut que cet homme soit fou, avec ses yeux attractifs et ses couleurs perplexes! interrompit avec humeur le vieillard qui commençait à s'impatienter de voir que la compagnie tardait tant à s'abriter dans quelque retraite. S'il y a un reptile dans le taillis, faites-moi voir la créature; et s'il refuse de s'éloigner pacifiquement, eh bien ! on se disputera la possession de l'endroit. — Là! dit le docteur en montrant quelque chose dans l'épaisseur du taillis, à environ cinquante pas du lieu où ils étaient. Le Trappeur tourna tranquillement ses regards dans la direction indiquée; mais du moment que ses yeux perçants et exercés eurent rencontré l'objet qui avait si complètement désarçonné la philosophie du naturaliste, il tressaillit lui-même, mit son fusil en joue, mais le ramena presque au même instant, comme si une seconde réflexion lui eût fait comprimer ce premier mouvement. Cette première impulsion et la réaction soudaine qui l'avait suivie étaient l'une et l'autre justifiées. A la lisière même du taillis, et en contact direct avec la terre, gisait uue boule aiiiince dont I aspect singulier et effrayant justifiait suffisamment le désordre qui régnait dans l'esprit du naturaliste. Il serait difficile de décrire la forme ou les couleurs de cet être bizarre ; nous dirons seulement que sa configuration était presque sphérique, et qu'elle dirait toutes les nuances de l'arc-en-ciel, entremêlées sansordre et sans aucun butd'harmonie. Les couleurs prédominantes étaient le noir et un rouge vif, auxquels se mélangeaient d'une manière étrange, capricieuse, le blanc, le jaune et le cramoisi. Si c'eût été là tout, il eût été difficile de décider si cet objet était doué de vie, car il restait immobile comme un fragment dérocher; mais une paire d'yeux noirs, étincelants et mobiles, (]ui suivaient avec vigilance les moindres mouvements du Trappeur et de son compagnon, indiquait suffisamment qu'il était vivant. — Votre prétendu reptile n'est autre chose qu'un éclaircur, ou je ne connais rien à la peinture et aux diableries des Indiens, murmura le vieillard en posant à terre la crosse de sa carabine, pendant qu'appuyé sur le canon avec le plus grand sangfroid, il tenait son regard "fi.vé sur l'objet terrible. Il voudrait nous faire prendre la tête d'une peau rouge pour nue pierre recouverte de feuilles d'automne; ou bien il a en vue quelqu'autre artifice diabolique. — E.st-ce donc un animal humain, demanda le docteur, c'est-à-dire du genre homo? je le prenais pour une espèce non encore décrite. — H est humain et aussi mortel que le fut jamaid un guerrier de ces prairies. J'ai vu le temps où les peaux rouges s'aventuraient follement à .sortir de leur embuscade et à se montrer dans cet équipage à un chasseur que je pourrais nommer, mais qui est maintenant trop vieux et trop près de sa fin pour être bon à autre chose qu'à faire un misérable trappeur. Il convient de parler à ce drôle, et de lui faire voir qu'il a affaire à des homme;- dont la barbe a grandi. Sors de ta cachette, l'ami, ciuitinua-l-il dans U langue des nombreuses tribus des Dahcotahs; il y a place dans la prairie |)our un guerrier de plus.

Les yeux |iarureut élinceler d'un feu plus ardent qu'auparavant, mais l'objet qui , dans l'opinion du Traiipciir, n'était autre chose qu'une tète d'homme rasée, selon la coulume des guerriers de l'ouest, continua de rester immobile. — C'est une méprise! s'écria le docteur. Loin d'être un homme, l'animal n'est pas même de la classe des mammifères. — Voilà cbmc votre science! répondit le l'rappeur avec un vif sentiment de satisfaction intérieure. Voilà rinslruclion d'un homme qui a lu tant de livres que ses yeux ne sont pas c»j»ables

LA PUAIRIE.

de distinguer un élan d'un chat sauvage. Par exemple, mon Hector que vous voyez est un chien qui a de réducation à sa manière ; et, quoique le dernier écolier des Etablissements en sache plus que lui, vous ne pourriez pas lui donner le change dans une affaire cnmme celle-ci. i'uisque vous croyez que ce n'est pas un homme, je vais vous le faire voir tout entier; et alors un trjppeur ignorant, qui, de sa vie, n'a eu un livre entre les mains, apprendra de vous quel nom il faut lui donner.

Le Trappeur examina d'un air très attentif l'amorce de son fusil, en ayant soin de faire le piUS grand déploiement possible d'intentions hostiles. Quand il crut que l'étranger commençait sérieusement à craindre quelque danger, il arma résolument son fusil, et s'écria :

— Maintenant, ami, choisissez de la paix ou de la guerre Point de réponse? Alors ce n'est point un homme, et le sage qui est ici a raison ; en ce cas je ne risque rien à tirer un coup de fusil dans un tas de feuilles.

En achevant ces mots, il abaissa graduellement le canon de son fusil, et le mit enjoué avec une assurance et une adresse qui eussent pu devenir mortelles, s'il l'eût voulu, quand un Indien de haute taille s'élança de ce monceau de feuilles et de broussailles, qu'il avait probablement réunies autour de sa personne à l'approche de la troupe ; et, se présentant debout, il articula l'exclamation solennelle :

— W'agh!

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