CHAPITRE XVIII
Le Trappeur, qui n'avait point l'intention de faire du mal à l'Indien, laissa retomber par terre la crosse de sa carabine, et, riant du succès de son expérience, avec un air on ne peut plus satisfait de lui-même , il attira sur lui les regards du naturaliste, fixés sur la personne du sauvage, en lui disant : — Les coquins restent quelquefois couchés des heures entières, comme des alligators endormis ; en cet état, ils méditent leurs ruses diaboliques, jusqu'au moment où ils voient que le danger est proche ; alors ils songent à eux tout comme les autres mortels, fiais celui-ci est un éclaireur, point de ses couleurs de guerre. Il faut qu'il y ait dans le voisinage d'autres individus de sa tribu. Tirons de lui ia vérité ; caria rencontre d'un parti hostile peut avoir plus de danger pour nous qu'une visite de toute la famille d'isniacl. — Voilà véritablement une espèce redoutable, dit le docteur qui, pour se soulager de sa surprise, sembla vouloir exhaler tout ce qu'il avait d'air dans les poumons ; c'est une race violente et qu'il doit être difficile de faire entrer dans la classification régulière. Parlez-lui donc ; mais que vos paroles soient fortement empreintes de bienveillance.
Le vieillard jeta les yeux tout autour de lui, pour s'assurer d'un fait important, à savoir si l'Indien avait dans les environs des compagnons prêts à le soutenir ; puis, faisant le signe habituel de paix, en montrant la paume de sa main nue, il s'avança sans crainte. Pendant ce temps, l'Indien n'avait manifesté aucune inquiétude. Il laissa le Trappeur s'approcher, conservant dans ses traits et son attitude un air frappant de dignité et d'intrépidité. Peut-être ce rusé guerrier savait-il aussi qu'attendu la différence de leurs armes, la partie serait pour lui plus égale à une moindre distance. Comme la description de cet individu peut donner quelque idée de la race entière, il ne sera peut-être pas hors de propos de suspendre un instant notre récit pour en ofl'rir au lecteur une esquisse rapide et imparfaite.
L'Indien en question était, sous tous les rapports, un guerrier de belle stature et de proportions admirables. Lorsqu'il écarta son masque, formé d'un bizarre assemblage de feuilles sèches dont il s'était couvert à la hâte, il apparut dans toute la gravité, la dignité de son rang, et l'on pourrait ajouter, toute ia terreur que ses pareils inspirent. Lesiraits principaux de son visage étaient d'une grande noblesse, et se rapprochaient du type romain, pendant que les traits secondaires offraient des traces de son origine asiatique. La nuance liarticulière de sa pean,si propre par elle-même à augmenter l'effet d'une expression martiale, avait reçu , des couleurs guerrières dont elle était revêtue, un caractère additionnel de férocité sauvage. Mais, comme s'il eut dédaigne les artifices ordinaires de sa nation , il ne portait aucun de ces signes étranges et horribles auxquels les enfants de la forêt ont habituellement recours pour soutenir leur réputation de courage; il s'était contenté de sillonner son visage de larges lignes d'un noir foncé qui relevaient d'une manière suffisante l'éclat brillant de sa peau cuivrée. La tète, comme d'habitude , était rasée usqu'au sommet, où une large touffe semblait défier la main de ses ennemis. Les ornements qui, durant la paix, étaient suspendus aux cartilages de ses oreilles, avaient disparu en conséquence de son entrée en campagne. Sou corps, bien que la saison fût avancée, était presque nu : une portion seulement était revêtue d'une légère peau de daim tannée, sur laquelle était peinte grossièrement, mais en couleurs brillantes, la représentation de quelque exploit courageux: le sauvage portait cela négligemment, plutôt comme un objet d'orgueil que par une lâche attention aux exigences du clin*at. Ses jambes étaient couvertes de drap écarlate ; c'était le seul m4ke qui
annonçât en lui quelque relation avec les marchands des Visages pâles. Mais, comme pour contraster avec cette unique concession à une vanité efféminée, elles étaient, depuis le genou jusau'à l'exlrémite du moccassin, garnies d'une horrible frange de chevelures humaines. L'une de ses mains était légèrement appuvée sur un petit arc, [lendant que l'autre soutenait une lance longue et mince de bois de frêne, plutôt qu'elle n'y chcrcliait nn support. Un carquois formé de la peau d'un cougar, dont on avait laissé pendre la queue, comme un ornement caractéristique, était atl.lché à son épaule ; et un bouclier de cuir, sur lequel un autre de ses belliqueux exploits était bizarrement représenté, était suspendu à son cou par une lanière de nerfs.
Quand le Tiappeur s'approcha, ce guerrier conserva son attitud» droite et calme, sans manifester aucun empressement à reconnaîtrf le caractère de ceux qui s'avançaient veis lui, ni le moindre désir de se dérober lui-même à leur e\amen. Toutefois ses yeux, plus noirs et plus brillants que ceux du cerf, se portaient sans cesse de l'un à l'autre des individus placés devant lui , et semblaient ne pas connaître nn instant de repos. — Mon frère est-il loin de son village? demanda le vieillard en langue paunie, après examen fait de la peinture dont son corps était revêtu, et des autres petits signes à l'aide desquels un œil exercé connaît la tribu du guerrier qu il rencontre dans les déserts américains, avec la même certitude qu'un marin reconnaît la nationalité d'un navire aperçu de loin. — 11 y a plus loin encore d'ici aux habitations des Longs-Couteaux , répondit laconiquement l'Indien.— Pourquoi un Loup-paunie est-il si loin du confluent de sa rivière, dans un territoire si désert, et sans un cheval pour lui servir de monture?.— Les femmes et les enfants d'un Visage pale peuvent-ils vivre sans la chair du bison ? La faim était dans ma lintte! — Mon frère est bien jeune pour posséder déjà une hutte, répondit le Trappeur en regardant fixement le visage impassible du jeune guerrier; mais il est brave sans doute, et plus d'un chef lui a ofiort sa fille en mariage. Mais ne sest-il pas mépris (et en même temps il montrait la flèche que balançait la main qui tenait l'arc), en apportant nue flèche barbelée pour tuer le buffle? Les Paunies -euient-ils que les blessures qu'ils font au gibier en gâtent la chair? — C'est pour le Sioux ; quoiqu'il ne soit pas en vue, un buisson peut le receler. — 11 est une preuve vivante de la vérité de ses paroles, inuimiira en anglais le Trappeur, et c'est un garçon bien bâti et brave, mais beaucoup trop jeune pour être un chef de quelque importance. Toutefois, il est sage de lui parler doucement; car, si nous en venons aux coupsavec Ismaël et sa progéniture, uc bras de plus ou de moins peut décider la victoire. Vous voyez que mes enl'anls sont fatigués, continua-t-il dans le dialecte de la Prairie, en montrant ses autres compagnons qui s'approchaient; nous dés.rons camper et manger. Ce territoire apparlient-il à mon frère? — Les ciuirenrs du peuple établi sur la Grande Rivière nous disent que votre nation a trafiqué avec les visages basanés (les Espagnols) qui habitent par-delà le lac salé, et que les Prairies sont maintenant le territoire de chasse des Longs-Couteaux. — C'est vrai, comme je l'ai av-ssientendu dire aux chasseursetauxtrappeursde la Flatte. Toutefois c'est avec les Français et non avec ceux qui possèdent le Mexique, que mon peuple a trafiqué. — En outre, il y a des guerriers qui remontent la Crande Rivière pour voir s'ils n'ont pas été trompes dans leur achat. — Oui, je crains que cela ne soit vrai aussi en partie; etil ne se passera pas longtemps avant qu'une maudite bande d'abatteurs et de bûcherons arrive sur leurs talons pour déshonorer la solitude qui s'étend, vaste et riche, sur la rive occidentale du Meschacebé; et alors le pays sera un désert peuplé depuis les rivaget de la grande mer jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; un désert rempli de toutes les abominations et inventions de l'homme, mais dé|iouillé du bien-être et du charme qu'il a reçus des mains du Seigneur. — Et où étaient les chefs des Loups-pàunies quand ce marché a été conclu ? demanda soudainement le jeune guerrier pendant qu'un éclair farouche brillait un instant sur son visage sombre. Vend-on une nation comme une peau de castor? — Vous avez raison ; et où étaient aussi la justice et la probité? Mais le pouvoir est le pouvoir, conformément aux habitudes de la terre, et ce que fait le caprice du fort, le faible est tenu de l'appeler Justice. Paunie, si la loi du Wahcondah était aussi ponctuellement suivie que les lois des Longs-Couteaux, votre droit aux Prairies vaudrait celui du plus grand chef des Etablissements sur la maison qui abrite sa tête. — La peau du voyageur est blanche, dit le jeune Indien en posant un doigt d'un air expressif sur la main rude et ridée du Trappeur, iîst-ce que .son cœur dit une chose et sa langue une autre? — Le Wahcondah d'un blanc a des oreilles et il les ferme au mensonge. Regardez ma tète, elle est comme un pin couvert de frimas, et doit bientôt être couchée sur la poussière. Voudrais-je me trouver face à face avec le grand Esprit, pendant que son visage serait irrité contre moi?
Le Paunie rejeta graciensemeni son bouclier sur son épaule, et appuyant une de ses mains sur sa poitrine, il inclina la tète par re» pect pour les cheveux blancs que le Trappeur lui faisait -voir; aprif quoi sor. fegard devint plus assuré et son visage moins farouchs Cependant il conservait encore tous les indices de la défiance ^
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