‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 54 sur 253 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Ce dernier incident remplit un espace de temps si court , que le vieillard, attentif au moindre incident, n'avait pu encore ex|irimer .son opinion sur les motifs de la conduite de l'étranger. Toutefois, après le départ du Paunie, s'avançant lentement à l'endroit du taillis ijue ce dernier venait de quitter, il dit à demi-voix : — Il y a des émanations et des sons dans l'air, quoique mes misérables sens ne soient pas assez actifs pour les percevoir. — J'ai de bons yeux et de bonnes oreilles, dit Middleton, et pourtant je puis vous assurer que je n'entends ni ne vois rien. — Vous n'êtes ni aveugle ni sourd! répondit le Trappeur d'un air un peu dédaigneux ; non , mon enfant, non; vos yeux peuvent être bons, pour voir d'un bouta l'autre d'une église , et vos oreilles excellentes pour entendre le son d'une cloche dans une ville; mais avant d'avoir passé une année dans ces prairies, il vous arriverait souvent de prendre un dindon pour un cheval, ou le mugissement d'un buffle pour le tonnerre du Seigneur. La nature trompe les sens dans ces plaines désertes où l'air réfléchit les images comme l'eau, si bien, si bien, qu'il est souvent difficile de distinguer les Prairies d'une mer. Mais il y a làbas un signe sur lequel un chasseur ne se trompe jamais.

En parlant ainsi, le Trappeur montrait de la main une troupe de vautours qui volait au-dessus de la plaine à une dislance peu éloignée, et selon toute apparence dans la direction qu'avaient prise les regards scrutateurs du Paunie. An commencement, Middleton ne pouvait distinguer les points noirs et impercefitibles qui obscurcissaient la nue; mais à mesure qu'ils s'approchaient, d'abord leur forme, ensuite leurs ailes pesantes et agitérs devinrent vi.'îibles pour lui. — Ecoutez, dit le Trappeur. Maintenant vous eiitenilcz le pas des buffles ou bisons, comme votre savant docteur juge à jiropos de les appeler, quoique buffle soit leur nom parmi tous les cbas.seurs de ces régions. Je conclus qu'un chasseur est meilleur juge d'un animal et de son nom qu'un homme qui a tourné les [lages^ d'un livre au lieu de parcourir les parties de la terre pour connaître le nom et la nature de ses habitants. — Quant à leurs habitudes , je vims l'accorde, dit le naturaliste, c'est-à-diie pourvu qu'on ait toujours égard à l'usage convenable dés définitions, et ([u'on les contemple avec des yeux scientifiques. — Oui les yeux de vos lunettes! comme si les yeux de l'homme n'étaient pas suffisants quand il s'agit de déterminer un nom? Qui a nommé les œuvres de ses mains à Lui? Pouvez-vous me dire cela avec vos livres et votre sagesse de collège? N'est-ce pas le premier homme dans le Jardin? et la conséquence naturelle n'esl-elle pas que ses enfants ont hérité de ses facultés? — C'est certain emeiit l'explication inosa'ique de ce fait

ILIÎS VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

priniilif, ilil lo ilucIcMir, mais \ous vous atlaclic?. trop à la lettre de l'Iviilui'c. — l,a lettre! Si vous vous imagiiu!/. que j"ai pertiu mon tcuips dans les écoles, vous portez contre mes connaissances une accusation qu'on ne doit point se permettre sans raison suflisanle. Si jamais j'ai désiré connailre l'art de la lecture; c'était pour mieux connaître ce qui est écrit dans le livre que vous venez de luinimer ; car c'est un livre dont chaque ligne parle aux senlimcnls humains, et par conséquent à la raison. — Croyezvous donc, demanda le docteur un peu piqué du dogmatisme de son opiniàlre adversaire, croyez-vous donc que tous les animaux ont été liitcralement rassemblés dans un jardin pour élre classés dans la nomenclature des premiers hommes? — Pourquoi pas? Je comprends ce que vous voulez dire; car il n'est pas neeessaiie d'habiter les villes pour entendre toutes les subtilités diaboliques que l'orgueil de l'homme peut inventer atin de détruire son [iropre bonheur. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le jardin créé par Dieu ne ressemblait pas à ceux qui sont le produit des misérables modes de nos jours, donnant par là un démenti direct à ce que le monde appelle civilisation? Non, non , le Jardin du Seigneur était alors la lorèt, et c'est encore la forél, où les fruits mûrissent et où les oiseaux chantent, ainsi qu'il l'a ordonné dans sa sagesse. Maintenant, capitaine, vous pouvez comiireiidre l'enigrae des vautours. 'Voici' venir maintenant les buffles eux-mêmes, et c'est un noble troupeau, ma foi ! Je suis sûr que ce l'aiinie a une troupe de ses compatriotes cachés dans quelque vallée; et comme il est allé les rejoindre, vous allez assister au spectacle d'une glorieuse chasse. Cela retiendra Ismaël et sa progéniture dans leur cachette, et quant à nous, nous n'avons pas graud'chose à craindre; il est rare qu'un Paume soit un sauvage méchant.

Tous les yeux se fixèrent alors sur le spectacle annoncé. La timide liiez elle-même prit place à côté de Middleton pour jouir de cette vue, et Paul, enlevant Hélène de ses occupation.s culinaires, l'appela pour contempler aussi ce tableau. Jusque-là, les prairies étaient restées dans la majesté de leur solitude. Le ciel, il est vrai, avait été par moments obscurci par des troupes d'oiseaux de passage ; mais les deux chiens et l'àne du docteur étaient les seuls quadrupèdes qui eussent animé la vaste surface du désert. Il se fit alors un déploiement soudain de vie animale qui changea tout à coup la scène et lui substitua, cnniine par magie, un tableau diamétralement opposé. On aperçut d'abord à l'horizon lointain quelques bisons énormes qui marchaient en léle ; puis venaient de longues files de ces animaux, suivies à leur tour par des masses si com|iactes que la couleur sombre désherbes de la plaine disparut sous la teinte encore plus foncée de tous ces corps velus. A mesure que la colonne s'étendait et s'épaississait, ou aurait |iu la comparera ces troupes immenses d'oiseaux voyageurs dont les bataillons débouchent des abîmes du firmament, tant qu'ils égalent en nombre les feuilles des forêts. Du centre de cette masse s'élevaient de petits tourbillons de poussière, lorsqu'un buffle plus furieux que les autres, labourait la plaine avec ses cornes; et de temps à autre un sourd mugissement ré^cmiiait dans les airs, comme si des milliers de voix eussent exhalé leurs plaintes en discordants murmures. Un long silence régna parmi le petit gioupe occupé à contempler ce spectacle d'une grandeur imposante et sauvage: il fu' enfin rompu par le Trappeur qui, accoutume de longue main à de pareils tableaux, éprouvait une émotion moins vive et moins absorbante. — ■Voilà, dit-il, des milliers de buffles qui marchent en un seul troupeau sans maître ni gardien, excepté Celui qui les a faits et leur a donné ces vastes plaines pour pâturages! Dites-moi si le plus fier potentat peut tuer dans ses champs un plus iiipble bœuf que ceux qui sont ici ofTerls aux mains les plus humbles? et lorsqu'il a son lilet et son aloyau, le maugc-t-il avec l'appétit d'un homme qui sait assaisonner sa nourriture par un travad salutaire, et qui l'a gagnée par ce travail? — Non certes, surlout si le mets préparé dans la Prairie est une bosse fumante de bison, interrompit le gastronome chasseur d'abeilles. — Oui, mon enfant, vous sentez la rai.son véritable de la chose; mais voilà le troii|)eaii qui .s'avance de ce côté, et il est à propos de nous préparer à sa visite : si nous nous cachons entièrement, les bêtes à cornes viendront ici et nous écraseront sous leurs pieds comme autant de vermisseaux; mettons donc d'abord les femmes en sûreté, et nous, prenons iiosition à l'avantgarde, comme il convient à des hommes et à des chasseurs.

(ionime il n'y avait que fort peu de temps pour faire les dispositions nécessaires, on s'en occupa sans délai, liiez et Hélène furent placées sur l'autre lisière du taillis ; l'àne fut mis au centre en considération de la susceptibilité de .ses m^rfs; le vieillard et ses trois ciunpagnons se postèrent de manière à pouvoir dctiuiruer la tète de la colonne redoutable s'il lui arrivait d'approcher de trop près leur posiiidu. Aux nuuivements incertains des cinquanle premiers biiflles, il fut d'abord difficile de dire quidle direction ils allaient prendre. Mais un mugissement terrible et douloureux s'était lait entendre derrière le nuage de pou.ssière qui s élevait au centre du troupeau ; et les cris des oiseaux de proie qui s'élevaient (tu dessus ayant répété ce cri formidable, la fuite prit une im- Dulyo" nouvelle et toute indccision disparut : comme s'ils se fus-

sent estimés heureux de trouver quelque chose oui ressemblât à une foret, les animaux cfl'rayés se dirigèrent en droite ligne vers le ))elit bois.

L'aspect du danger devint tel qu'il pouvait mettre à l'épreuve les courages les plus robustes. Les flancs de la noire et mouvante masse s'avançaient de manière que le front de la troupe présentait une ligue concave; et tous ces yeux farouches, étincelant à travers les longs poils qui couvrent la tête des bisons mâles, étaient fixés avec une sauvage impatience sur le petit bosquet. On eût dit qui! chaque buffle voulait devancer son voisin pour gagner ce couvert désiré ; et comme des milliers d'animaux placés en queue pressaient avec fureur ceux qui étaient en tète, on pouvait craindre que les chefs du troupeau ne fussent précipités sur la troupe qui se cachait, auquel cas la mort de tous les fugitifs était certaine. Chacun d'eux comprenait le péril d'après son caractère individuel et sa position particulière.

Middleton hésitait. Parfois il se sentait disposé à s'élancer dans le taillis, à entraîner Inez et à essayer de fuir avec elle. Puis se rappelant l'impossibilité de devancer la course furieuse d'un bison effrayé, il préparait ses armes comme résolu à combattre cette multitude innombrable. Les facultés du docteur Batlius furent promptement portées au plus haut point d'illusion mentale. H commença par ne plus voir que vaguement les formes noires des buffles; puis le naturaliste se figura qu'il voyait une réunion de toutes les créatures du monde se précipitant sur lui en masse, comme pour venger toutes les injures que, dans le cours d'une vie de travaux infatigables dans les sciences naturelles, il avait infligées à leurs races respectives. La paralysie que cette impression occasionna dans son système nerveux ressemblait aux effets d'un cauchemar. Egalement incapable de fuir ou d'avancer, il restait cloué sur place, et enfin l'illusion devint si complète que le naturaliste commençait déjà, par un effort désespère de résolution scientifique, à classer chacune des espèces qu'il croyait avoir sous les yeux. D'autre part, Paul criait et invitait Hélène à joindre sa voix à la sienne; mais ses cris se perdaient dans les mugissements et le bruit des pas du troupeau. Furieux, singulièrement excité par l'obstination des buffles et le spec tacle étrange qui s'offrait à lui, agité par une sorte d'appréhension involontaire , dans laquelle se confondaient étrangement ses préoccupations pour sa maîtresse et pour lui-même, il s'enrouait à prier sou vieil ami d'intervenir. — Allons, vieux Trappeur! s'écriaitli, cherchez quelqu'un de vos expédients, ou nous serons tous enterres sous une montagne de bosses de bisons.

Le vieillard qui jusque-là était resté appuyé sur sa carabine , re gardant d'un œil impassible les mouvements du troupeau , jugea qu'il était temps d'agir. Mettant en joue le bison le plus avancé , avec une sûreté qui aurait fait honneur à sa jeunesse, il fit feu. L'animal reçut la balle au milieu du poil épais qui garnissait la base de ses cornes, et tomba sur les genoux ; mais aussitôt il se releva en secouant la tète , comme si le choc qu'il avait reçu n'eût fait qu'accroître son énergie. Il n'était plus temps d'hésiter. Jetant par terre sa carabine, le Trappeur étendit les bras, et sortant de son abri, s'avança en droite ligne vers la colonne tumultueuse des buffles. L'aspect'de la figure humaine , portant l'empreinte de la fermeté et du saiig-froid, manque rarement de commander le respect à la partie inférieure de la création. Les premiers bisons reculèrent; cependant ceux qui étaient en arrière accoururent sur le front de la ligne, se précipitant les uns sur les autres. Un second mugissement parti de l'arriere-garde mit de nouveau le troupeau en mouvement. Toutefois la tête de la colonne se divisa, le Trappeur immobile l'ayant pourainsi dire coupée en deux fleuves vivants. MiiUlleton et l'anl imitèrent aussitôt .son exemple, et étendirent la faible barrière par une exliibitiim semblable de leurs personnes. Pendant quelque temps, la nouvelle impulsion donnée à la tête du troupeau servit ainsi à proléger le taillis. Mais lorsque la masse tout entière arriva plus près des défenseurs de cette retraite, lorsque la poussière s'épaissit au point de cacher presque la vue des trois hommes, il y avait à craindre à chaque instant que les animaux ne dépassassent cette ligne. Il devint donc nécessaire au Trappeur et à ses compagnons d'être plus alertes que jamais; mais ils cédaient graduellenienl du terrain devant celte mullilude terrible. Tout-à-coup un bison furieux passa près de Middleton de manière à toucher ses vêtements, et l'iiistint d'après s'élança dans le taillis avec la rapidité du vent. — Attaquez, et chassez-le, au risque de la vie, s'écria le vieillard , ou des milliers de ces diables noirs vont être sur ses talons.

Cependant tous leurs ell'orts pour arrêter ce torrent vivant eussent ete iuutib's , si fane , dont on avait si brusquement envahi le domaine , n'eût élevé sa voix au milieu du tumulte. A ce bruit inconnu et formidable, les plus furieux de la trempe tremblèrent, et tous les chefs de colonne se détournèrent à la hâte de ce même taillis qu'un moment auparavant ils s'étaient elYorcés d'atteindre avec rempressemcnt du meurtrier qui cherche à s'abriter dans le .sanctuaire. La troupe étant alors entièrement divisée , toute crainte cessa, et les deux noires colonnes, après s'être écartées idiliquement du petit bois, se réunirent de l'autre côté, à un mille de distance De» que le vieillard vit le soudcvn effet çv*,^! par U braiement de

LA PRAIRIE

l'âne, il se mit froidement à recharger son arme en se livrant de tout cœur à son rire silencieux. — Les voilà qui courent comme des chiens à la queue desquels on attache un morceau de métal , et il n'y a pas de danger que l'ordre de leur marche soit interrompu ; car, quoique n'ayant rien entendu , l'arrière-garde aura peur par imitation : en tous cas , s'ils venaient à changer d'idée, il ne serait peut-être pas bien difficile de faire chanter au baudet le reste de son air ! — L'àne a [larlé, mais Balaam garde le silence , dit le chasseur d'abeilles en reprenant haleine après une exfilosion répétée de joie bruyante qui aurait pu ajouter à la panique des buffles. Le docteur a perdu la parole aussi complètement que si un essaim de jeunes abeilles s'était abattu sur le bout de sa langue , et qu'il n'osât la remuer [lar crainte de leur réponse. — Eh bien ! l'ami, continua le Trappeur en s'adressant au naturaliste immobile et muet; vous, qui gagnez votre vie à inscrire les noms et l'espèce des bêtes des champs et des oiseaux de l'air, un troupeau de buffles vous fait peur ? Peut-être allez- vous encore me disputer le droit de leur donner un nom qui est dans la bouche de tous les chasseurs et de tous les marchands de la frontière.

Le vieillard se trompait s'il croyait réveiller les facultés engourdies du docteur en provoquant une discussion sur ce grave sujet A dater de ce jour, on ne l'entendit plus qu'une seule fois articuler un mot qui indiquât soit l'espèce, soit le genre de l'animai qui l'avait tant épouvanté. Il refusa obstinément l'aliment nourrissant de toute la famille du bœuf, et encore aujourd'hui qu'il est établi dans toute la dignité et la sécurité scientifique d'un savant professeur au sein d'une de nos villes maritimes, il se détourne avec effroi de ce mets délicieux et sans rival qui (igure si souvent sur nos tables, et que ne saurait égaler rien de ce que l'on sert sous le même nom dans les fameuses tavernes de Londres, ou dans les restaurants parisiens les plus renommés. En un mot, la répugnance du digne naturaliste pour le bœuf ne rcssemlilait pas mal à celle que le berger produit quelquefois sur son chien coupable en le liant et le muselant , puis le faisant servir de marchepied à tout le troupeau pour entrer dans le bercail, ce qui, dit-(in , a pour résultat infaillible de dégoûter pour toujours le chien de la chair du mouton. Lorsque Paul et le Trappeur jugèrent à propos de mettre un terme à l'explosion de leur joie , le docteur se mit à respirer brusquement, comme si l'action sus|ienduc de ses poumons eiit été renouvelée par l'emploi d'un souiflel artificiel; ce fut alors que, pour la dernière fois, on l'entendit faire usage du terme proscrit, dont il s'abstint ensuite pour toujours. — Boves americani horridi! s'écria le docteur en appuyant fortement sur le dernier mot, après quoi il resta muet, comme un homme qui réfléchit profondément à quelque événement étrange et inexplicable. — Horribles en effet, j'en conviens, répondit le Trappeur; et au total, la créature a quelque chose d'effrayant pour qui n'est jias habitué au mouvement de la vie naturelle; mais le courage de l'animal ne répond pas à son aspect. Eh ! bon Dieu , mon ami, si vous vous trouviez au milieu d'une troupe d'ours, comme cela nous est arrivé à Hector et à moi , à la graniie cataracte du Miss... Ah! ah! voici la queue du troupeau qui arrive; puis une bande de loups alfamés qui viennent ramasser les malailes ou ceux qui se sont cassé le cou. Non! il y a des cavaliers à leur poursuite! Ici , mon garçon , les voyez-vous là-bas, à l'çndniit où la poussière tourbillonne dispersée par le vent? Us sont rassemblés autour d'un buffle blessé, mettant un terme à coups de flèches à la vie de l'obstiné démon.

Middlelon et Paul aperçurent bientôt dans le lointain le groupe sombre que l'œil exercé du vieillard avait si promptement découvert. Quinze ou vingt cavaliers caracolaient en cercle rapide autour d'un magnifique bison qui leur tenait tète, trop grièvement blessé pour fuir, et néanmoins ne voulant point s'abattre, quoique son corps eiit déjà servi de point de mire à une centaine do flèches. Un coup de lance que lui porta un vigoureux Indien acheva sa défaite, et ranimai lâcha fétreinte qui le retenait obstinément à la vie en poussant un mugissement dont le bruit vint retentir à l'endroit où se tenaient nos fugitifs, et arrivant aux oreilles du troupeau épouvanté, ajouta encore à la rapidité de sa fuite. — Notre jeune Paunie connaît bien la philosophie d'une chasse au buffle, dit le vieillard en regardant quelque temps cette scène animée avec une satisfaction non équivoque. Vous avez vu qu'il est parti comme le vent sans attendre le troupeau. C'était pour éviter de laisser sa piste •ians fair : il aura ensuite tourné le flanc de la troupe pour la prendre en queue .. Ah! qu'est-ce donc? ces Peaux Rouges lie sont pas des Paunies! Les plumes qui ornent leur tète sont empruntées aux ailes et aux queues des hiboux... Ah ! aussi vrai que je ne suis qu'un niisérable trappeur à demi aveugle, c'est une band". de ces maudits Sioux. Cachou.s-nous, mes enfants; qu'ils jettent un seul coupd'œil de ce côté, et ils ne nous laisseraient pas un pauvre lambeau sur le corps : ils nous mettraient à nu comme la foudre dépouille l'arbre de son écorce ; et il se pourrait que notre vie même ne fût pas en sûreté.

En ce moment, les yeux de Middleton s'étaient détournés du spectacle de la chasse pour en chercher un autre qui lui plaisait davantage, la vue de sa jeune épouse. Paul saisit le docteur par le

bras, et le Trappeur les ayant suivis sans délai, toute la troupe se trouva bientôt rassemblée sous fabri des taillis. —Nous sommes, comme vous devez tous le savoir, continua le Trappeur, dans un pays où un bras fort vaut beaucoup mieux que le droit, et où la loi blanche n'est pas plus connue qu'il ne faut. En conséquence, tout maintenant va dépendre du jugement et de la force. Si...! hum!... si fou pouvait imaginer un moyen de mettre aux prises ces Sioux et la famille d'Ismaël, nous sortirions d'affaire pendant le conflit.... Et puis les Paunies sont dans le voisinage ! j'en suis certain, car ce jeune guerrier ne saurait être si loin de son villan-e sans un but spécial. Voilà donc quatre partis différents qui sont°à portée du bruit du mousquet, et dont aucun ne peut se fiera l'autre. Tout cela rend nos mouvements un peu difficiles, dans un pays où les abris sont loin d'être nombreux. Alais nous sommes trois hommes

bien armés, et j'ose dire résolus.... — Quatre, interrompit Paul.

Comment? dit le vieillard en levant les yeux naïvement sur ses. compagnons. — Quatre, répéta le chasseur d'abeilles en montrant le naturaliste. — Toute armée a ses traînards et ses bouches inutiles, répondit brusquement le Trappeur. Ami, il sera nécessairede tuer cet âne. — Tuer Asinus ! ce serait un acte de cruauté surérogatoire. — Je ne comprends rien à vos grands mots; mais il y a de la cruauté à sacrifier un chrétien à une brute. Il vaudrait tout autant sonner de la trompette que de laisser cet animal élever de nouveau la voix. — Je réponds de la discrétion d' Asinus : il parle rarement sans motifs. — On dit qu'on reconnaît un homme à la compagnie qu'il fréquente, répondit le vieillard; et pourquoi pas aussi une lirule? Il m'est arrivé une fois de faire une marche forcée et de traverser bien des périls en compagnie d'un homme qui n'ouvrait la bouche que pour chanter; et ce drôle- là me causa souvent bien des tracas et bien des triliulaliims. C'était dans celte affaire que vous savez, avec votre graml-pere, capitaine. Mais du moins il avait un gosier humain, et il savait fort bien s'en servir dans l'occasion, quoiqu'il ne choisît pas toujours le moment convenable pour ses roucoulements. Ah ! si j'étais maintenant comme alors, ce ne serait pas une bande de ces voleurs de Sioux qui me délogerait d'un poste comme celui-ci ! Mais que sert de me vanter quand la vue et les forces commencent à m'abandonner ! Le guerrier que les Delawares nommèrent autrefois CEil-de- Faucon, mériterait plutôt aujourd'hui le nom de Taupe. Je suis donc d'avis qu'il faut tuer la bête. — Il y a de la logique là-dedaiis, dit Paul; la musique est la musique, elle fait toujours du bruit, qu'elle provienne d'un violon ou d'un àne ; c'e.'-t pourquoi je suis de l'avis du vieillard, et je dis : Tuons la bête. — Amis, dit le naturaliste en promenant un regard douloureux de l'un à l'autre de ses sanguinaires compagnons, ne tuez pas .\siniis : c'est un spécimen de sa race dont on [leiit dire peu de mal et beaucoup de bien, laborieux et docile pour son genre, sobre et patient même pour son humble espèce. Nous avons beaucoup voyagé ensemble et sa mort m'affligerait. Ne vous en coûterait-il pas, vénérable Venator, de vous séparer, d'une manière si brusque, de votre fidèle chien? — L'animal ne mourra pas, dit le vieillard après avoir toussé de manière à prouver qu'il sentait toute la force de cet appel fait à sa sensibilité; mais il faut étouffer sa voix. Serrez-lui le museau avec une corde, et alors je pense que nous pourrons nous reposer du reste sur la Providence.

Paul fit ce que demandait le Trappeur; et le vieillard, satisfait de cette précaution, s'avança vers la lisière du bois pour faire une reconnaissance. Le fracas qui avait accompagné le [lassage du troupeau avait maintenant cessé, ou du moins le bruit ne s'entendait plus que faiblement dans la Prairie, à la distance d'un mille. Les nuages de poussière étaient dissipés par le vent, et l'œil pénétrait sans obstacle dans ces mêmes lieux témoins, dix minutes auparavant, d'une scène de confusion si étrange. Les Sioux avaient achevé leur conquête , et apparemment satisfaits de cette addition à leurs nombreuses captures antérieures, ils semblaient disposés à lai.sser en repos le reste de la troupe. Une douzaine d'entre eux étaient restés autour de l'animal, au-dessus duquel se balançaient quelques vautours aux ailes pesantes et aux yeux avides, pendant que les autres Indiens galopaient çà et là comme s'ils eussent cherché dans la plaine quelque autre proie à la suite d'un troupeau aussi nombreux. Le Trappeur examina d'un œil attentif la taille et l'équipinncnt des individus qui s'étaient rapprochés du taillis, Enfin il en fit remarquer un à Middleton, et le lui désigna sous le nom de Weucha. — Maintenant nous savons nou-sculement qui ils sent, mais aussi ce qu'ils veulent, conliuua le vieillard en seeouaiit la tète. Ils ont perdu la piste d'Ismaël et sont à sa recherche. Ces buiflcs se sont trouvés sur leur chemin, et en chassant ces animaux ils se sont trouvés en vue de la colline sur laquelle habite la nichée d'Ismaël. Voyez-vous ces oiseaux qui attendent les entrailles des buffles tuésT Il y a là une morale qui nous apprend la manière de vivre dans la Prairie. Une troupe de Paunies est aux aguets pour surprendre ces mêmes Sioux, comme les vautours s'apprêtent à fondre sur leur proie; et nous chrétiens, qui avons tant à riscruer, il nous importe d'avoir l'œil sur les uns et sur les autres. Ah ! pourquoi ces deux reptiles se sont-ils arrêtés? sur ma foi ils viennent de décou-

LES M'ILLf'KS LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES.

vlir rcndroit où le mallii^iironx fils d'Isniacl a trouve la mort! Le vieillard ne se Iroiiniait pas. Weiieha cl un sauvage qui l'acconipagiiail étaient arrives au lieu rouvert frelTrayaiites traces de violence et de sang. L;\ , sans descendre de cheval, ils s'arrêtèrent pour examiner ces signes liien connus avec louti; riutelligencc qui dislingue les Indiens, l.enr examen fut long, et selon tdute apparence il s'y mêlait quelque défiance. Knfin ils poussèrent siniiillanément un cri de douleur cl d'cflVoi , presque senililalilc à celui que les cliiens avaient l'ait entendre au même endroit ; ce cri allira autour d'eux toute la liande, comme on dit que l'aboiement du cliakal rassemble autour de lui ses compagnons de chasse.

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