‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 55 sur 253 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Dans ce groupe, le Trappeur fit remarquer à Middleton la taille imposante de Mahtori. Ce chef, qui avait été un des derniers à se rendre au bruyant appel de Weucha, descendil de cheval et se mit à examiner le sol avec le degré de dignité et d'attention qui convenait à sa position élevée et responsable. Les guerriers attendirent avec une patiente réserve le résultat de son examen, quelques-uns des principaux osant seuls prendre la parole pendant que leurs chefs étaient ainsi gravement occupés. Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que Mahtori parût satisfait de ses investigations. Suivant alore les traces du sang, il parcourut successivement les divers endroits où Ismaël avait trouvéd'efTrayanlespreuvesd'une lutte sanglante et terrible, et fit signe à ses compagnonsdelesuivre.Toutela bande s'avança comme lui vers le taillis et fithalle à quelques pas de l'endroit même où Esther avait excité ses fils indob.Mits à pénétrer dans le couvert. Le lecteur se figurera facilementque le Trappeurct ses compagnons n'étaient pas observateurs indifférents d'un mouvement si dangereux. Le vieillard appela auprès de lui tous ceux qui étaient capables de porter les armes et demanda, en termes non équivoques, mais à voix basse, et de manière à ne point être entendu de leurs dangereux voisins, s'ils étaient disposés à combattre pour leur liberté, ou s'ils préferaient tenter l'expédient plus doux de la conciliation. Comme c'était un sujet qui les intéressait tous à un point égal, il posa la question comme dans un conseil de guerre, et .non sans manifester quelque réminiscence d'une fierté militaire presque éteinte- Paul et le docteur furent d'opinion diamétralement opposée, le premier conseillant un recours immédiat aux armes, et le dernier épousant avec non moins de chaleur l'expédient des voies pacifiques. Middleton, voyant que la discussion pouvait s'échauffer entre deux hommes gouvernés par des sentiments diamétralement contraires, prit le rôle d'arbitre, en vertu de sa position neutre. Il se déclara pour la paix; car il vit clairement, qu'en conséquence de l'imniensc supériorité de l'ennemi, la violence amènerait inévitablement leur destruction. Le Trappeur écouta fort attentivement les raisons déduites par le jeune officier, et comme elles étaient présentées avec le sang-froid d'un homme qui ne se laissait iioint aveugler par la crainte, elles ne manquèrent pas de produire une impression convenable. — C'est rationnel, dit le Trappeur, quand le capitaine eut donné ses motifs; c'est rationnel; car les obtacles que l'homme ne peut surmonter par la force, il doit les tourner par l'intelligence. C'est la raison qui le rend plus fort que le buffle et plus léger que l'élan. Restez ici, et tenez-vous cachés. Ma vie et mes trappes ont peu de valeur à mes yeux, quand il y va du bonheur de tantd'àmes humaines; et, en outre, je puis dire que je connais les ruses de l'Indien. Je vais donc me rendre seul dans la prairie. Peutêtre réussirai-je à écarter de ce lieu les regards des Sioux et à vous donner le temps et les moyens de fuir.

En homme décidé à n'écouter aucune remontrance, le vieillard mit tranquillement sa carabine sur son épaule; puis s'avançant à pas lents à travers le taillis, il déboucha dans la plaine, sur un' point d'où il pouvait attirer les regards des Sioux sans leur donner lieu de soupçonner qu'il .sortait du petit bois. Des l'instant que la figure d'un homme, portant le costume de chasseur et tenant en main la carabine bien connue et fort redoutée, parut devant les yeux des Sioux, il y eut dans la bande une .sensation visible bien que comprimée. Le Trappeur avait réussi à rendre extrêmement douteux s'il arrivait de quelque point de la plaine découverte nu du taillis voisin, vers lequel toutefois les indiens coTitinuaient à jeter fréquemment des regards de soupçon. Ils s'étaient arrêtés à une portée de flèche du petit bois; mais, quand T'etranger se fut assez approché pour qu'on put voir que la couche foncée de rouge et de brun dont le temps et les injures de l'air avaient revêtu ses traits, recouvrait la couli'iir primitive d'un Visage pAle, ils s'écartèrent lentement jusqu'il une distance qui |iùt rendre moins fatal l'emploi dis armes à feu. (^epcMifJanl le vieillard continua de s'avancer jusqu'à ce c|ii'il f''il assez pri-s pour se faire entendre sans diflieullé : alors il .s'arrêta, et posant à terrre la crosse de sa carabine, il leva la main, la paume en dehors, en signe de paix. Après avoir articule (]iielqii('s mots di; ïeproches à son chien qui, épiant le groupe des sauvages, semblait

les reconnaître pour avoir anh'rieurement fait son maître prisonnier, il prit la parole dans la langue des Sioux. — Mi'S frèri-'s sont les bienvenus, dit-il en se constituant adroitement le maître du canton où la rencontre avait lieu, et en assumant les fonctions de l'hospitalité. Us siuit loin de leur village; ils ont faim. Veulent-ils me suivre à ma hutte pour manger et dormir? .>

A peine eut-on entendu sa voix, que le hurlement de joie qui s'echaïqia d'une douzaine de bouches apprit au sagaee Trappeur que lui aussi était reconnu ; sentant qu'il était trop tard pour reculer, il jirofita de la confusion qui régnait parmi les sauvages, pendant que Weucha expliquait (jui il était, pour continuer d'avancer jusqu'à ce qu'il se tnnivàl de nouveau face à face avec le redoutable Mahtori. Cette seconde entrevue de diux hommes dont chacun était extraordinaire dans.son genre, fut marquée par la circonspection habituelle aux habitants des frontières. Us restèrent pendant près d'une minute à s'examiner silencieusement l'un l'autre. — Où sont vos jeunes hommes? demanda d'un ton austère le chef teton, après s'être assuré de l'impassibilité du Trappeur. — Les Longs-Couteaux ne viennent pas en troupe pour tendre des trappes aux castors; je suis seul. — Votre tète est blanche, mais votre langue est fourchue. Mahtori a été parmi vous : il sait que vous n'êtes pas seul. Où est votre jeune femme et le guerrier qu'il a trouvés dans la prairie? — Je n'ai point de lemme; j'ai dit à mon frère que la femme et son protecteur étaient des personnes étrangères. Les paroles d'une tète grise doivent'ètre entendues et non oubliées. Les Dahcotahs ont trouvé les autres voyageurs endormis et ils ont pensé qu'ils n'avaient pas besoin de chevaux. Les femmes et les enfants d'un Visage pâle n'ont pas l'habitude d'aller bien loin à pied. Cherchez-les où vous les avez laissés.

Les yeux étincelants, le Sioux répondit: — Ils sont partis : mais Mahtori est un chef sage et ses yeux peuvent voir loin. — Le chet desTetonsaperçoit-il des hommes dans ces plaines découvertes? repondit le Trappeur avec beaucoup de fermeté. Je suis bien vieux et ma vue s'affaiblit. Où sont-ils?

Le chef resta un moment silencieux, comme s'il eût dédaigné de discuter plus longtemps la vérité d'un fait dont il était déjà convaincu. Alors montrant les traces empreintes sur la terre, il dit en passant subitement à un ton et à un air plus doux : — Mon pèria réuni la sagesse d'un grand nombre d'hivers; peut-il me dire quel moccassin a laissé celte empreinte? — Il y a eu des loups et des buffles dans la prairie, et il (leut y avoir eu aussi des cougars.

Mahtori jeta les yeux sur le taiflis, comme s'il eût pensé que cette dernière supposition n'était pas invraisemblable; montrant cet endroit à ses jeunes hommes, il leur ordonna d'aller le reconnaître de plus près, et leur recommanda en même temps, après un regard sévère jeté sur le Tra[ipeur, de se mettre en garde contre la trahison des Long-Couteaux. Trois ou quatre Indiens à demi nus piquèrent leurs chevaux, et s'élancèrent pour obéir à cet ordre; et le vieillard trembla quelque peu pour la prudence de Paul. Les Tétons firent deux ou trois fois le tour du petit bois, s'en approchant de plus en plus à chaque cercle, puis retournant au galo|i vers leur chef, lui rapportèrent que le taillis paraissait vide. Bien que le Trappeur épiât le regard de Mahtori pour découvrir les mouvements intérieurs de sa pensée, et prévenir, s'il était possible, ses soupçons, en leur donnant soudain une autre direction, toute la sagacité d'un homme si longtemps accoutumé à étudier la réserve de la race indienne ne put surprendre aucun symptôme, aucune expression qui annonçât jusqu'à quel point il doutait de la vérité de ce rapport ou y ajoutait foi- Au lieu de répondre à ce que venaient de lui dire seséclaireurs, il adressa quelques mots à son cheval en le flattant de la main ; puis faisant signe à un jeune homme de tenir la bridi', ou plutôt la corde qui lui servait à guider l'animal, il prit le Trappeur par le bras et l'emmena un jteu à l'écart. — Mon père a-t-il été nu guerrier? di,t le rusé Teton d'une voix qu'il désirait rendre conciliante. — Les feuilles cjuvrent-ellesles arhres dans la saison des fruits? Allez, les Dahcotahs n'ont pas vu autant de guerriers vivants que j'en ai vu baignés dans leur sang. Mais à quoi servent d'inutiles .souvenirs, ajouta-t-il loul bas en anglais, quand les membres se roidissent et que la vue faiblit?

Le chef le regarda un moment d'un œil sévère, comme s'il eût voulu mettre à nu le mensonge ; mais trouvant dans le regard calme et l'air assuré du Trappeur la confirmation de ses paroles, il prit la main du vieillard et la mil respectueusement sur sa tète en signe de la vénération due à son âge et à son expérience. — Pourquoi donc les Longs-Couteaux disent-ils à leurs frères rouge.s d'enterrer le tomahawk, quand leurs jeunes hommes n'oublient jamais qu'ils sont braves, cl se rencontrent si souvent avec des mains ensanglantées? — Ma nation est plus nombreuse que les buffles dans la IVairie ou les pigeons dans l'aii-; les querelles y sont fréquentes, mais les guerriers lieu nombreux: ceux-là seuls iieuvent marcher dans le sentier de la guerre qui sont doués des qualités des braves, et par coiiséquenl ceux-là voieiil beaucoup de conibals. — Cela n'est point; mou père est dans l'erreur, répoiylit Mahtoii avec un sourire de peiietr.ilKUi Iriomphanle, bien qu'ajoutant un correctif à son démenti par dcl'ereuce pour les années et les services d'un

LA PRAIRIE

homme si âgé. Les Longs-Couteaux sont très sages ; ils sont hommes et veulent 'tous être guerriers; ils voudraient condamner les Peaux Rouges à l'Ianter des racines et à cultiver le blé ; mais un Dahcutuh n'est pas né pour vivre comme une femme ; il faut qu'il frappe le Paunie et l'Omahaw, ou il perdra le nom de ses pères. — Le Maître de la vie a l'œil ouvert sur ceux de ses enfants qui meurent en combattant pour unejvste cause ; mais il est aveugle et ses oieilles sout closes au cri d'un Indien tué en pillant son voisin ou en cherchantàlui nuire.

— Mon père est vieux, ditXIahtori regardant le Trappeur avec une expression d'ironie quidénolaitsuffisamment qu'il était de ces gens qui ont secoué les entraves de l'éducation , et sont un peu enclinsàfaire abusdelalibertod'espritqu'ils obtiennent par ce moyen. Il est très vieux; a-t-ilpris la peine de revenir pour dire aux jeunes hommes ce qu'il a vu '?

— Sioux, répondit le Trappeuren frappant contre terre la crosse de sa carabine avec unesubitevéhémence et en regardant son compagnon d'un air ferme, tranquillej'ai entendu dire qu'il y a dans ma nation des hommes qui étudient leurs profondes sciences au point de se croire des dieux, et qui n'ontfoiqu'àleur Tanité : ce peut-être vrai, c'est vrai, car moi-même je les ai vus. Quand l'homme s'enferme dans des villes et dans des écoles avec ses propres folies , il n'est pas impossible qu'il se croie plus grand que le M itre de la Tie ; mais un guerrier qui n'a d'autre toit que les nuages, pouvant à tout moment contempler le ciel et la terre , et voyant chaque jour le pouvoir du Grand-Esprit, un pareil guerrierdoit être plus tiumble. Un chefdahcotah est trop sage pour se rire de la justice.

Le rusé Mahtori , voyant que sa liberté de penser ne faisait pas une impression lavorable sur le vieillard, changea immédiatement de terrain , et en vint à l'objet immédiat de l'entrevue. Plaçant doucement sa main sur l'épaule du Trappeur, il s'avança en marchant à ses côiés, jusqu'à ce que tous deux fussent à cinquante pas de la lisière du taillis ; là, il fixa ses yeux pénétrants sur la physionomie sincère du vieillard, et continua ainsi : — Si mon père a caché ses jeunes hommes dans le taillis, qu'il leur dise de s'avancer: vous voyez qu'un Dahcotah n'a pas peur ; Mahtori est un grand chef 1 Un guerrier dont la tète est blanche et qui est sur le point d'aller au pays des Esprits, ne peut avoir une langue à deux pointes comme un serpent. — Dahcotah, je n'ai point dit de mensonge depuis que le Grand-Esprit a fait de .moi un homme ; j'ai toujours vécu dans ce désert ou dans ces (Prairies sans hutte ni famille ; je suis chasseur et je voyage seul.

Défense du rocher par les enfants d'isn'aël.

— Mon père a une bonne carabine : qu'il vise dans le taillis et fasse feu.

Le vieillard hésita une.minute, puis se prépara lentement à donner celte assurance délicate de la vérité de ses paroles, sans laquelle il voyait clairement que les souj^çons de son rusé compagnon ne pourraient être dissipés. Pendant qu il baissait sa carabine, son œil, bien que dès longtemps obscurci et afTaibU par l'âge, parcourut une

masse confuse d'objets mêlés au feuillage bigarré de l'automne, et enfin il se fixa sur le tronc brunâtred'un petit arbre au milieu du taillis. Il le coucha enjoué elfitfeu; mais la balle ne fut pas plus tôt partie du canon qu'un tremblement agita les mains du Trappeur, qui, si cela lui fût arrivé un moment plus tôt, eût été incapabledefaireune expérience aussi hasardeuse. La détonnalion fut suivie d'un silence efl'rayant qui dura quelques minules, pendant lesquelles il s'attendait à entendre les cris des deux femmes effrayées ; cependant la fumée ayant été dissipée par le vent , il vit que l'écorce de raibrea\aiiété entamée et eut l'assurance qu'iln'avaitpasencore t niièrement perdu son ancienne adresse. Alors , appuyant sacarabinepar terre, ilse retourna vers son compagnon de l'air le plus tranquille. — Mon frère est-il satisfait? lui dit-il. —Mahtori est un chef des Uahcotahs , répondit le rusé Teton en plaçant sa main sur sa poitrine pour témoigner qu'il croyait à la sincérité du vieillard; il sait qu'un guerrier qui a fumé auprès du feu de tant de conseils jusqu'à ce que sa barbe soit devenue blanche , ne saurait se trouver en mauvaisecompairnie.Mais ne fut-il pas un temps où mon père montait un cheval comme un chef opulent des Visages pâles , au lieu de voyager à pied comme un homme affamé. — Jamais ! Le . Wahcoiidah m'a don-

né des jambes et la résolution de m'en servir. J'ai parcouru pendant soixante étés et soixante hivers les bois de l'Amérique , et j'ai vécu plus de dix longues années dans ces plaines découvertes sans avoir besoin de recourir aux dons des autres créatures *u Seigneur pour me transporter d'un lieu à un autre. — Si mon père a si longtemps vécu à l'ombre, pourquoi est-il venu dans les Prairies"? U y doit être brûlé du soleil.

Le vieillard jeta un insiant autour de lui un regard mélancolique; puis se tournant vers son interlocuteur d'un air d'assurance, il répondit : — J'ai passé le printemps, l'été et l'automne de ma vie au milieu des arbres. L'hiver de mes jours étant venu m'a trouvé où j'aimais être, dans la paix, oui, et dans la loyauté des bois. Teton , alors je dormais profondément là où mes yeux, à travers les branches des

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

pins el rtes'lionlpaia, iinnvnirnl aiicrrevoir la drmpure du Grand- Esprit diMiwiri |irn|)lt'. Si j'av.iis ln'sniii de lui inivrir iiiuii tœur pi'ndaiit qiii' "''S fi'iix riaiciil hIIiiitii'S aii-dessiis de ma Iptc, la porte était iiiiviMlP devant iiiui. Mais les haches des liiirhermis me reveiljôreiit. l'eirdaiit qiii'l(iiie temps je neiileiidis (^je le hniit des arhres (jii'iN îili.itlait'iit. Je supportai ce mal en ^Mierrier et en homme; il v avjil pour cela une raisou : mais, quand relie raison n'eiistu plus, je soiifîi-ai à me soustraire à ces sons maudits, (l'elail une forte épreuve pour mon courai,'e et mes habitudes; mais j'avais entendu parler de ees champs vastes et déserts, elje vuis ici pour échapper au spe-iac le des dévastations de mon peuple. Dites-moi, Dahtolah, n'ai-je pas luen fait?

En achevant ces mots, le Trappeur appuyait ses longs doigts niaigres sur l'épaule nue de riiidieti, et senihlait lui demander ses félicitations sur sa franchise et son succès, avec un sourire étrange dans lequel les reffrels se mêlaient au liioniphe. Son compagnon l'avait écouté atteii^livement, et lui répondit avec le ton sentencieux des sauvages: — La tète de mon père est hien hlaiichc : il a toujours ■»écu avec des hommes et il a vu toute chose. Ce cju'ii fait est bien, ce qu'il (lit est sage Maintenant qu'il dise s'il est réellement étranger aux J.ongs-Couteanx qui cherchent leurs animaiij dans toutes \ les parties de la Prairie, et ne peuvent les trouver. — Dahcoiah, ce que j'ai dit est vrai. Je vis seul et ne me mêle jamais aux hommes qui ont la peau blanche, si...

La bouche lui l'ut soudainemeBt close par une interruption aussi mortifianle qu'inattendue. Les paroles étaient encore sur ses lèvres, quand le feuillage du petit bois en face duquel il se trouvait s'ouvrit tout-à-coup, et l'on en vit sortir les autres fugitifs. Un silence de surprise suivit cette apparition inopinée. Alors Mahlori, sans que l'élonnenient qu'il éprouvait se manifestât le moins du monde sur son vi>age. montra au Trappeur ses amis qui s'avançaient ; en même temps le sourire d'une politesse ironique éclairait son -visage farouche et sombre, comme l'cclat du soleil couchant se projette sur des nuages noirs et orageux. Toutefois il dédaigna de parler : il appela seulement auprès de luises compagnons restés à quelque distance, et ceux-ci accoururent avec empressement. Cependant les cinq amis du vieillard continuaient à s'avancer. Widdieton marchait le premier, soutenant la taille légère d'Inez, sur le visage inquiet de laquelle il jetait de temps à autre des regards empreints de ce tendre intérêt qu'en semblable circonstance un père aurait témoigné à son enfant. Ils étaient immédiatement suivis de Paul conduisant Hélène. Mais l'œil du chasseur d'abeilles, bien que tourne souvent vers sa charmante compagne, brillait d'un sombre counoux. Obed et Asinus fermaient la marche, le premier condui>aiit son compagnon avec un degré d'allection égal à celui que manifestaient les uns envers les autres tous les membres de la troupe. La marche du naturaliste était lieaucoup moins rapide que celle des quatre autres. Ses pteds semblaient répugner également à se mouvoir et à rester slationnaires; sa position avait beaucoup d'analogie. avec celle du cercueil de .Mahomet, si ce n'est que le principe de répulsion plutôt que d'attraction le tenait en suspens. Toutelois la force réjiulsive qui agissait sur ses derrières sembla prédominer, et comnieil l'aurait dit lui-même, par une singulière cxcciitioii à tous les principes philosophiques, elle augmentait plutôt que de s'aflaiblir par la dislance. Comme les regaids du naturaliste ne cessaient de se porter en arrière, les yeux des observateurs suivirent la même direction, et aussitô,lse révéla le mvstere de celte soi lie soudaine.

A quelque distance, un autre groupe d'hommes vigoureux et bien armes, tournait un coin du taillis et s avançait en ligue droite, quoiqu'avcc inécaution, vers l'endroit où se trouvaient les Sioux. En un mot, la famille de remigrant,ou du moins une reunion de ses membres caiiablcs de porter les armes, se montra en vue dans la Prairie avec l'intention évidente de venger ses injures. Mahtori et sa troupe s'éloiiinèient à i.as lents des qu ils virent ces étrangers, et tirent halle"sur une cmiiK^nce qui dominait sans obstacle la vaste plaine. Là leDahcotah parut dispose à prendre po.-ilion et à livrer.bataille. Malgré cette retraite dans laquelle il avait enlraine le Trappeur, Middleton continuait d'avancer, et il ne s'arrêta que sur cette même colline et à une distance qui lui peimettait de se faire cnicndre des pelliqueux Sioux. Les hommes dt!s frontières à leur tour prirent une position favorable, quoique beaucoup nluseloignee. Les trois groupes ressemblaient alors a trois flottes en pleine mer, avec toutes voiles dehors, et s'ob.servant avec dcliaiice. Pendant ce moment d'incertitude, l'uil noir et menaçant de Mahtori errait rapidement de l'un à l'autre des deux groupes d'étiangers; [luis le ciief jeta un regard sévère sur le vigllard, et lui dit d'un ton de mépris hautain : —Les Longs-Couteaux sont stnpides! Il est plus lai tle de prendre un cougar endoinii que de trouver un Dahcolah hors de garde. La tète blanche se proposait-elle de monter le cheval d'un Tetoii '.'

Le Trappeur, qui avait retrouvé l'usage de ses laculles troublées, vitsur le-cliaiiip (|ue Middleton, ayant aperçu Isniaël, avait mieux aimé courir les iisi|iies de l'hospitalité indienne que de s'exposer à la vengeance de l'eniigranl. Il se disposa donc à préparer pour ses arais une réception tavorable lorsqu'il vit que cette coalition étrange était devenue nécessaire. — Mon frère a-t-il jamais marche contre

mon peuple dans le sentier de la guerre? dcmanda-t-il tranquille-

meiil.

Le gnerrif r teton perdit de sa sévérité, une lueur de plaisir et de triomphe brilla sur ses traits farouches. — <,luelle tribu ou quelle nation, dii-il. n'a pas senti les coups des Dahcolahs ! Mahtori est la lance de son peiipe. — Et dans les Longs Couteaux a-t-il rencontré des femnies ou des hommes?

Mille passions farouches semblèrent lutter dans le cœnr de lîndien lorsqu'il entendit cette question. Eiilin, écartant le léger tissu de peau de daim coloré qui couvrait sa poiliine, il montra la cicatrice d'un coiqi de baïonnette, et ré|iondit : — Celte blessure a été faite comme elle a ete reçue, face à face. — C'est assez. Mon frère est un chef intrépide, et il doit être un chef sage. Qu'il regarde ' est-ce là un guerrier des Visages pâles? Est-ce un coinbatlant comme celuilà qui a fait celte blessure au grand Dahcolah ?

Les yeux de Mahtori, suivant la direclioii indiquée par le vieillard, sarrélèrent sur la forme langui>sanle d'Inez. Son regard resta longtemps (ixe sur elle avec un seiitiiiient d'admiration. Comme chez le jeune Pauiiie, c'était plutôt le regard d'un mortel, lixé sur quelque image céleste, que celte admiration qu'excite dans l'homme la beauté de la femme. Tressaillant tout-à-coiip comme s'il se lût accuse lui-même de cette preoc4>l)alion, le chef tourna sur Hélène un regard qui exprima bientôt un plaisir plus sensuel, puis il ne jeta qu'un coup-d'œil sur chacun des deux nouveaux venus. — Mon frère voit que ma langue n'est pas fourchue, continua le Trappeur en suivant de l'œil toutes les émotions de l'Indien avec une promptitude d'intelligence peu inicneure à celle du Teton lui-même. Les Longs-Couteaux n'envoient pas leurs femmes à la guerre; je sais que les Uahcotahs ne refuseront fias de fumer avec les étrangers. — Mahtori est un grand chef. Les Longs-Couteaux sont les bienvenus, dit le Teton en (losant la main sur sa poiti .ne avec une politesse noble qui aurait fait honneur à la société la plus civilisée. Les flèches de mes jeunes hommes resteront dans leurs carquois.

Le Trappeur lit signe à Middleton d'approcher, et au bout de quelques instants les deux troupes n'en firent plus qu'une, chacun des hommes ayaiil échangé un salut amical à la façon des guerriers de la Prairie; mais, tout en se livrant à cette manifestation ho.--pitaliere, le Dabeotah avait aussi l'œil sur l'autre troupe d'hommes blancs. Le vieillard s'aperçut de la nécessité d'être plus explicite etd'assurer le léger avantage qu'il venait d'obtenir. Il vit clairement qu'lsmaëlse piéparail à des hostilités immédiates. Le résultat d'une lutte dans cette plaine entre une douzaine de chasseurs déterminés et une troupe d'Indiens mal armés, même soutenus par leurs alliés blancs, parut incertain à son jugement expérimente; et bien que pour lui-même il ne ressentit aucune répugnance à engager le combat, le vieux Trappeur jugea plus digne de son âge et de son caractère d'éviter la querelle. Ses seniiments s'accofiaient évidemment avec ceux de Paul et de Middleton, qui avaient à protéger de» jours plus précieux que les leurs. Tous trois tinrent conseil sur les moyens d'éviter les suites eflrayantes d'iiti seul acte dhostihté; en même temps le vieillard eut .soin que leur conversation n'inspirât aucune meliance aux sauvages. — Je sais que les Uahcotahs sont un peuple sage et grand, commença enliii le Trappeur en s' adressant de nouveau à Mahl<.>ri ; mais mon frère ne connait-il parmi eux aucun homme méprisable?

L'œil de Mahtori se [iromena fièrement sur sa troupe, puis s'arrêta un niomenl sur AVeucha. — Le Mailie de la vie a fait des chefs, des guerriers et des femmes, repondit-il en croyant ainsi embrasser tous les degrés de l'excellence humaine. — Ll il a fait aussi des méchants parmi les Visages pâles. Tels sont ceux que mon frère voit là-bas.— Vont-ils à pied pour fane le mal? demanda le Teton ; et en même temps la joie sauvage qui brillait dans ses yeux révélait suflisammenl qu il savait pourquoi ils étaient réduits à cette humiliante extieniite. — Leurs chevaux et leurs bœufs sont partis; mais ils ont conserve leur poudre, leur plomb et leurs couvertures. — Portentils leurs riches.'es dans leurs mains, comme de misérables Konzas? ou sont-ils braves, et laissent-ils ces choses à la garde des remines, en hommes qui savent où trouver ce qu'ils ont perdu? — Mon Irere voit ce point bleu à l'horizon de la Prairie; regardez, le soleil l'a touché pour la dernière lois aujourd'lini. — Mahtori n'est pas une taupe. — C'est un rocher, et sur son sommet sont les richesses de& Loiigs-Couteanx.

Une expression de joie sauvage brilla sur le visage sombre du Teton, quand il entendit ees mots; il sembla un instant vouloir lire dans l'âme du vieillard. Puis il reporta ses regards sur la troupe d l>maèl et cotnpla les individus qui la composaient. — II manque nu guerrier, dit-il. — Mon Ircre voit-il les vautours? là est sa tombe. Mon fiere a dû trouver ilii sang dans la Prairie? c'était le sang de l'Iiomme blanc. — Assez I Mahtori est un chef sage. Placez vos lenimes sur les cluvaiix des Uahcotahs; nous verrons, cai nos yeux sont ouverts. Accoutume au laconisme et à la promptitude lies Indiens, le Trappeur coiniiiunmua iiiimediatejiient ce rt>siiltal à .ses coinpagnons. Paul moula aussiiôt à cheval, en prenant Hélène en croupe; Midilletoii mit un (leu plus de temps il placer luel sùieaienl et coniiuodeuieiil. l'endaiit qu il s'occupait de ce soin.

LA PRAIRIE

Mahtori s'approcha du cheval qu'il avait destiné à ce service; c'était le sien, et il manifesta l'intention de prendre lui-mènie sa place accoutumée. Le jeune officier saisit les rênes de l'animal : l'Indien et lui échangèrent des regards de colère et de fierté. — Nul autre que moi ! dit sèchement Middleton en anglais. — Mahtori est un grand chefl répondit le sauvage, aucun d'eux ne comprenant l'autre. — Le Dahcotah arrivera trop tard, dit tout bas le vieillard à Mahtori. Voyez, les Longs-Couteauï ont pris l'alarme, et ne tarderont pas à courir eux-mêmes.

Mahtori abandonna aussitôt sa prétention, et s'élança sur un autre cheval, ordonnant en même temps à l'un de ses jeunes hommes de céder le sien au Trappeur. Chacun des guerriers démontés se mit en croupe derrière un de ses compagnons. Le docteur Batlius monta sur Asinus; et malgré cette courte altercation, la troupe entière fut bientôt prête à partir. Mahtori donna le signal. Quelquesuns des guerriers les mieux montés prirent un peu les devants avec le chef, et firent une démonstration hostile, comme s'ils se fussent préparés à attaquer les étrangers. L'émigrantqui,deson côté, commençait à effectuer lentement sa retraite, arrêta aussitôt sa troupe, et fit volte-face. Mais au lieu d'affronter les carabines de l'ouest, les rusés sauvages se mirent à carA>ler en vue des étrangers, en les tenant dans l'attente perpétuelle d'une attaque immédiate, jusqu'à ce qu'ils eussent décrit autour d'eux un demi-cercle. Alors parfaitement sûrs de leur objet, les Tétons poussèrent un grand cri et s'élancèrent vers le rocher en ligne aussi droite et avec autant de rapidité que la flèche.

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